comment l'ambient est devenu la musique du capitalisme (et son antidote)

Des ascenseurs à l'ASMR en passant par la culture rave, l'ambient a traversé les époques, les médiums et les publics et revient en force aujourd'hui comme un remède à la techno (ou un hommage à Brian Eno).

par Patrick Thévenin
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29 Septembre 2017, 1:31pm

Ne stressez pas, ne bougez plus, fermez les yeux, expirez profondément et concentrez-vous : l'ambient, ce concept musical aussi vague que fumeux qui fait sans ciller le pont entre musique expérimentale et bande-son de supermarché est de retour au point que certains n'hésitent pas à parler déjà d'ambientmania. Il faut dire que le calendrier est particulièrement chargé ces derniers temps : le Farr Festival situé au milieu de nulle part dans une forêt de la région d'Hertfordshire, et plutôt connu pour faire dans la rave à ciel ouvert, a ouvert cet été son premier stage uniquement consacré à l'ambient avec en tête d'affiche une performance du producteur Huerco S. nouveau prince de l'électro amniotique. Des labels comme Music From Memory ou Palto Flat diggent de l'ambient à tout va. Le concept fourre-tout de field recording, qui consiste à faire de la musique à partir de sons enregistrés dans la nature, se rappelle à notre souvenir avec une flopée d'applications disponibles sur l'iTune Store. « Through The Looking Glass » l'indépassable classique de Midori Takada qui s'échangeait au prix du caviar sur le marché de la seconde main a enfin été réédité cette année et la reine japonaise du marimba sera à l'affiche de Pleine Conscience, une célébration de la musique ambient, organisée par le Red Bull Music Festival dans les sous-sols du Palais de Tokyo où on pourra aussi retrouver le petit prodige Tim Hecker et ses volutes de fumigènes qui ne font pas tousser ou GAS (aka Wolfgang Voig du label Kompakt) qui depuis le milieu des années 90 a offert quelques albums de haute voltige au genre.

Cerise sur la volute, le label Tigersushi connu pour ses divagations électroniques tous azimuts lance prochainement « Musique Ambiante Française », une compilation où I:Cube, Turzi ou Cosmic Neman se prêtent à l'exercice. Un buzz analysé par Joakim, le boss de Tigersushi : « Oui, il y a une mode, mais je dirais qu'en général lorsqu'on parle d'ambient aujourd'hui il s'agit plutôt de la version cosmique ou new age que de la composante avant-gardiste. C'est plus Klaus Schulze qu'Eliane Radigue, plus Brian Eno qu'Alvin Lucier. Mais peut-être qu'Eliane Radigue n'entre pas dans la catégorie ambient, c'est assez flou pour moi mais je mets les drones dans le lot. Quelqu'un m'a dit après avoir écouté la compile que ce n'était pas vraiment ambient car il y avait des séquences de synthés. »

L'histoire raconte que Brian Eno a inventé le concept d'ambient music en 1978 un jour en attendant à l'aéroport l'annonce de départ de son vol, surpris que la musique diffusée soit plus anxiogène qu'apaisante. Il en tirera un album « Ambient 1 : Music For Airports » devenu depuis le maître étalon du genre et un concept en or massif qu'il décrit ainsi dans le livret qui accompagne le disque : « Une ambiance se définit comme une atmosphère, ou comme une influence environnante : une coloration. Mon intention consiste à produire des œuvres originales, ouvertement (mais pas exclusivement) faites pour des moments et des situations particulières, dans l'optique de dresser un petit catalogue de musiques environnementales suffisamment varié pour pouvoir s'accorder à une large gamme d'humeurs et d'atmosphères […] L'ambient music a pour but d'engendrer le calme, un espace de réflexion. » Même si au final ce cher Brian ne faisait que conceptualiser, mais surtout intellectualiser un genre - la muzak - né dans les années 30 et conçu comme une musique à vocation purement décorative. Une musique qui va s'imposer comme la bande-son du capitalisme en marche, des aéroports aux répondeurs téléphoniques, des centres commerciaux aux chaines de montage, bref une tonalité censée accompagner le consommateur-travailleur dans sa productivité sans l'en détourner.

Plus centrée sur l'atmosphère qu'elle dégage que sur la course au rythme, cette danse horizontale - qui puise autant dans le répertoire folklorique, le sampling, les sons de la nature, le Krautrock, la musique expérimentale ou classique - va connaître une deuxième renaissance avec l'arrivée de la house aux débuts des années 1990. Les ravers anglais qui découvrent le second Summer of Love s'en servant comme d'un sas de décompression face à la puissance des premiers ecstas qui commencent à circuler. Pour gérer les montées trop fortes et les descentes abruptes sont ainsi installés en plein cœur des raves des espaces chill out où les clubbers viennent se poser et se reposer bercés par une bande-son spécialement conçue pour la décompression. Ce qui permet à la scène house, les The Orb, Aphex Twin, Irresistible Force ou KLF et tout le mouvement intelligent techno issue du label Warp, de se jeter à corps perdu dans l'exercice apportant une bouffée d'air frais à un style qui s'essoufflait. Jusqu'à ce que la vague lounge des années 2000, à l'heure où on vendait encore des cédés, engloutisse le genre avec des double-compiles conçues pour saturer les enceintes des magasins de fringues, des restaurants chics et des parfumeries low cost, devenant aussi excitant qu'une bougie parfumée !

Depuis quelques années, face à ce que Guillaume Sorge - programmateur du Red Bull Music Festival - analyse comme une réaction face à « l'injonction festive permanente que représentent les festivals techno » c'est comme si une vague ambient de troisième génération pointait le bout de son nez. Un retour en force orchestré par le succès underground de la vaporwave, cette musique née dans les limbes d'internet et obsédée par le ralentissement, le concept de slow culture (soit l'urgence de ralentir) qui essaime un peu partout et un ras-le-bol certain face à une scène électronique qui tourne en rond et qui a du mal à se remettre en cause. Un énième retour confirmé par Joakim : « Il y a une mode, oui, et pas mal de facteurs entrent en jeu à mon avis. D'abord la résurgence de la techno ces dernières années avec un fort revival 90s qui correspond aussi à l'âge d'or de l'ambient et de l'electronica, le top 100 de Pitchfork qui a initié le mainstream à ce genre de musique, les rééditions de labels comme Music For Memory ou Palto Flats qui marchent très bien, le retour d'une certaine forme de new age, le boom des synthés modulaires avec le format Eurorack et autres rééditions de vieux synthés analogiques. »

Pour Ivan Smagghe qui a sorti cette année avec Rupert Cross l'album « MA » plongée expérimentale dans un univers sans rythme, ce revival s'avère plus complexe : « Il n'y avait pas le mot d'ambient dans nos premières conversations avec Rupert quand on a commencé à enregistrer mais des références et des envies plus précises venant de nos parcours différents. C'est un peu un champ de mine, un mot fourre-tout, ce terme d'ambient. On y met quoi Satie et The Orb ? Nurse With Wound et Virginia Astley ? Ibiza et industrial ? Ce n'est pas parce que la musique n'a pas un beat dancefloor qu'elle appartient à un seul genre ou une émotion. Ça serait peut-être ça l'unique envie, un peu comme toujours, s'affranchir de règles qu'on s'est données, ou pire, en créer de micro-nouvelles, ne pas se poser trop de questions, mais jouer avec des formes établies. Après c'est toujours pareil, il y a effectivement des festivals comme Strange Sounds From Beyond, des DJ's (de Izabel à Nosedrip en passant par Vladimir Ivkovic), des labels qui jouent de la musique différente même si le mot est horrible, Ça reste en sous-main tout ça et encore une fois, weird ou expérimental, plus qu'ambient. »

Alors que beaucoup de jeunes se détournent de la techno qui tourne désormais en rond, que les logiciels sonores permettent en deux secondes ce que Brian Eno finalisait en trois jours, que le concept d'underground essaie de se refaire une virginité et que les années 90 nous claquent la bise, l'ambient V.3 semble combler les demandes d'un public avide de nouvelles scénographies plus en phase avec l'art contemporain, d'un auditoire plus exigeant et d'une certaine manière plus intellectuel. Le risque étant, comme avec la vague lounge des 00, que le genre soit récupéré par toute la vague relax-cool rabâchée par les magasines lifestyle et s'impose comme la bande-son idéale des obsédés du yoga, de la relaxation, du shiatsu, de la méditation, du chaï latte et du développement personnel, pour redevenir un papier peint sonore juste bon à accompagner un documentaires animalier. « L'ambient est une musique qui réclame une forte attention, une qualité qui fait gravement défaut aujourd'hui, conclut Joakim, si on n'y prête pas attention, ce pourrait être juste un fond sonore plus ou moins agréable, alors que c'est une musique qui est très exigeante vis-à-vis de l'auditeur. »

Ce soir, 29 septembre 2017, le Red Bull Music Academy Festival Paris investit le Palais de Tokyo pour une célébration de la musique ambient. Plus d'informations par ici.

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