petit précis pour survivre à la fiac (et tenter de s'amuser un peu)

« J'ai entendu que Klaus (Biesenbach) avait dit à Diana (Picasso) que le 13e était le nouveau Marais »

par Ingrid Luquet-Gad
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18 Octobre 2017, 8:21am

Nous y revoilà. Comme chaque année à l'automne, tout ce que le monde de l'art compte de paires d'yeux affûtés et de bouches prêtes à dire du mal du bien du stand du voisin se retrouve à Paris. Paris qui, cette année déjà, un peu plus tôt que d'habitude volait soudainement les faveurs des comptes Instagram arty. Lorsque Klaus Biesenbach, grand prêtre du MoMA de New York, avait subitement troqué la sempiternelle photo de la skyline de New York prise depuis son bureau (#window23) par une photo des toitures parisiennes, on avait commencé à se dire qu'il y avait anguille sous pierre de taille. Si tout l'aéropage du MoMA débarquait en grande pompe à Paris, c'est que la Fondation Louis Vuitton grillait l'inauguration officielle de la semaine des festivités de la FIAC en inaugurant son expo blockbuster (on aimerait trouver un superlatif encore plus mégahypergrand) dédiée aux chefs-d'œuvres de la vénérable institution new-yorkaise : « Être moderne : le MoMA à Paris ». Une semaine plus tard, le reste du peuple de l'art peut lui-aussi leur emboîter le pas et tenter d'affronter, une année de plus, la frénésie d'une scène parisienne en pleine effervescence. Comme chaque année, i-D vous a concocté un guide de survie en six points capitaux (et capiteux) pour tenter de s'orienter dans la nuée.

  1. Plutôt Vuitton, Versailles ou béton ?

Incontournable, la Fondation Louis Vuitton prend de court toutes les institutions publiques en réunissant, à Paris, une sélection de chefs d'œuvres issus de la collection du MoMA à New York. L'opération relève d'abord d'une démonstration de force hallucinante, qui démontre la force de tir inégalable du privé lorsqu'il s'agit de produire des expositions d'art moderne de cette ampleur. Même en l'absence de chiffres, peu probable en effet qu'une institution publique aurait pu débourser le prix des assurances et des transports des œuvres – une trentaine d'allers-retours New-York/Paris. Mais outre les considérations économiques, l'exposition n'en reste pas moins un exercice de style muséographique de haute volée, démontrant le rôle crucial du MoMA dans la construction de la doxa moderniste. 200 œuvres au total, et de quoi réviser la litanie des classiques de ceux qu'on n'appelle plus guère que par leur nom de famille : Calder, Cézanne, Duchamp, Klimt, Magritte, Picasso, Stella, Signer et compères. Le chic impérial, mais version lifting, c'est du côté du Château de Versailles que ça se passe, qui inaugure également une nouvelle exposition. En offrant pour la première fois carte blanche au Palais de Tokyo, Versailles prolonge et amplifie son programme d'invitations à des artistes contemporains. Après des propositions solo d'Anish Kapoor ou d'Olafur Eliasson en 2015 et 2016, place cette fois à une invitation multiples à seize artistes (dont Marguerite Humeau, John Giorno, Jean-Marie Appriou, Ugo Rondinone ou Louise Sartor), qui viendront disséminer leurs pièces dans les jardins. Enfin, changement d'ambiance radical avec la jeune foire Paris Internationale, qui depuis ses trois années d'existences nous fait clamer haut et fort le renouveau de la scène parisienne : plus jeune, plus internationale, plus sexy. Après deux éditions passées sous les moulures haussmanniennes de deux anciens hôtels particuliers à l'abandon dans le 16 e, la petite sœur illégitime de la FIAC prend ses quartiers dans les anciens bureaux du journal Libération. A savoir une vis de parking bétonnée (et le plus beau rooftop de la ville), laissée dans son jus, où ont été aménagé les stands de la cinquantaine de jeunes galeries et huit project-space parisiens invités. De quoi s'aventurer jusqu'à affirmer que s'il y a bien un événement inratable cette semaine, c'est bien celui-là.

« Etre moderne : le MoMA à Paris », jusqu'au 5 mars à la Fondation Louis Vuitton à Paris

« Voyage d'hiver », du 22 octobre au 7 janvier, une exposition hors-les-murs du Palais de Tokyo au Château de Versailles

Paris Internationale, jusqu'au 22 octobre à Paris

2. Le domestique, c'est chic

On aurait jamais cru prononcer cette phrase, mais le constat s'impose : la domesticité s'impose comme l'une des tendances fortes de la rentrée artistique. La domesticité certes, mais comme le symbole fort d'une réappropriation d'un symbole de l'oppression par les opprimées mêmes. Explicite, le thème l'est avec la « Womens House » de la Monnaie de Paris, « rencontre de deux notions : un genre – le féminin – et un espace – le domestique ». Sur 1000m2, fruit d'une coproduction avec le National Museum of Women in the Arts à Washington D.C, l'institution expose la production de deux siècles d'artistes femmes, rassemblant plus exactement trente-neuf d'entre-elles à partir d'une date symbolique : 1929, l'année où Virginia Woolf encourage les femmes à trouver un espace qu'elles puissent « fermer à clef sans être dérangées » dans son fameux essai Une Chambre à Soi, synonyme de la prise de conscience de la privation d'espace des femmes : qu'ils soit réel dans la maison ou symbolique dans les expositions et la reconnaissance. Huit chapitres confiés au commissariat de Camille Morineau, et avec entres autres les œuvres de Cindy Sherman, Niki de Saint Phalle, Rachel Whiteread ou Mona Hatoum. Avec « Dogs are Days » au Palais de Tokyo, la thématique se fait plus insidieuse. Titre de la grande exposition de Camille Henrot, qui à moins de quarante ans se voit confier l'intégralité des espaces et succède ainsi à Philippe Parreno et Toni Sehgal. Construite autour des sept jours de la semaine, compartimentage humain et arbitraire du temps devenu planétaire, l'exposition déroule le spectre des émotions associées à chaque journée, depuis le lundi de la productivité entravée jusqu'au dimanche de la vie fictionnelle intérieure, rythmée par la figure paternelle omniprésente et les mythologies du quotidien.

« Women House », du 20 octobre au 28 janvier à la Monnaie de Paris

« Days are Dogs » de Camille Henrot, jusqu'au 7 janvier au Palais de Tokyo à Paris

3. Plus jeunes que Rihanna (ou que Jésus, à vous de voir)

On en avait presque oublié d'aborder le cœur du sujet, la forteresse autour de laquelle gravite cette nuée d'événements. La FIAC donc, 44 éditions au compteur, investit une fois de plus les verrières du Grand Palais (bientôt en travaux) pour la foire en tant que telle et les 193 galeries sélectionnées, et un parcours de lieux emblématiques pour le programme Hors-les-murs de sculptures dans l'espace public et de performances. La véritable nouvelle cette année, c'est surtout le programme de conférences et de talks, souvent un peu maigres ou conventionnels, confiés cette année à la plateforme 89+. Comme son nom l'indique (de manière un peu cryptique, certes), cette plateforme d'exposition et de recherche curatée par Hans-Ulrich Obrist et Simon Castets est dédiée à la toute jeune création : ceux qui sont nés en 1989 ou après. Les 20 et 21 octobre, les visiteurs de la FIAC pourront donc assister à deux journées de conversations autour des « bulles » internet, la mémoire collective des « citoyens algorythmiques », les « monstres et les machines » ou encore les « sous-cultures digitales, invitant un panel de jeunes artistes internationaux à se pencher sur la question. Un bol d'air frais.

FIAC (Foire Internationale d'Art Contemporain), du 19 au 22 octobre au Grand Palais à Paris

89+ à la FIAC, les 20 et 21 octobre à partir de 14h

4. La nuit je rôde

A l'overdose de néons, la solutions s'appelle Nuit des Galeries. Jeudi soir, les galeries parisiennes étendent leurs horaires d'ouvertures pour proposer un parcours à travers la ville. L'occasion de faire d'une pierre deux coups en visitant les nouvelles expositions des uns et en rattrapant en fin de course les expositions en train de s'achever des autres. Belleville, Marais ou nouveaux espaces contribuant à dilater la carte des galeries, le choix est vaste. Suivre le programme en brandissant la carte des galeries groupées par secteur éditée par la FIAC pour l'occasion et distribuée dans la plupart des lieux en question ou se laisser dériver à la rechercher des lucioles et des lumières, le choix appartient à chacun. De manière tout à fait subjective, on ne ratera pas Mindy Rose Schwartz invitée par le project-space Queer Thoughts chez Balice Hertling Belleville et Neïl Beloufa dans le nouvel espace de la galerie à Arts et Métiers ; Haegue Yang chez Chantal Crousel ; Roman Ondak chez GB Agency ; Olga Balema chez High Art ; l'exposition de la curatrice et éditrice de la revue de référence e-flux Julietta Aranda chez Mor Charpentier ; le group-show des curateurs Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou à la New Galerie et une autre affaire de groupe, girls only cette fois, chez Pact ; Douglas Gordon chez Untilthen et Eric Baudart chez Valentin.

Agenda et carte détaillée sur le site de la FIAC ici

5. C'est où l'after ?

Comme chaque année aussi, à mesure que s'effrite les bonnes résolutions de sérieux des premiers jours et que l'on se rend compte qu'en fait, on ne sait pas trop s'orienter avec une carte, si détaillée soit-elle, il va bien falloir penser aux choses sérieuses : l'after. Puisque personne n'a envie de passer plus que le strict nécessaire dans les allées bruyantes de la FIAC qui font un teint de vampire mêmes aux meilleurs d'entre nous, un petit nombre de personnes bien intentionnées ont pensé à ménager des points de chute à la meute artistique déchaînée. D'abord, Paris Internationale constitue l'environnement le plus accueillant, et réserve chaque après-midi et soirée un programme de performances, concerts et lectures. Et si l'on en demandait encore, il faudrait plutôt se tourner vers la fin de la semaine, à savoir le jeudi : l'ouverture de la FIAC est passée, galeristes, critiques, curateurs et curieux peuvent souffler un peu. Et dériver, après la nocturne des galeries, vers deux points de chute stratégiques où finir la nuit. A la Java d'abord, où quatre galeries, les galeries Ceysson & Bénétière, Derouillon, Karma, Mitchell-Innes & Nash organisent une fête à La Java à Belleville. Ou bien un peu plus haut, en longeant le quai, où une poignée d'autres galeries, bellevilloises celles-là, investissent le temps d'une nuit les murs du 17 quai de l'Oise, autrement réputée pour ses soirées pas franchement art, ou un autre type d'art, invitant une poignée de DJs triés sur le volet hybridant le circuit arty et queer.

6. Petit précis du parler art

Et comme chaque année, le petit précis du parler art (pour faire tenir en équilibre le verre de Ricard et le petit four, on ne saurait vous aider) :

  • « J'ai entendu que Klaus (Biesenbach) avait dit à Diana (Picasso) que le 13 e était le nouveau Marais »
  • La céramique a le vent en poupe cette année, j'ai récemment acheté un jeune artiste qui réalisait des cyborgs queer en porcelaine de Sèvres
  • Je trouve admirable cette toile abstraite qui questionne la matérialité du châssis, d'ailleurs saviez-vous Support/Surface fait un véritable retour en force cette année ?
  • Je me demande qui sera le nouveau McCarthy cette année, ça fait longtemps qu'on a pas vu de plug sur la Place Vendôme non ?
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