George Kartozia pour le Whole Festival

berlin, nouveau look pour une nouvelle nuit (loin du berghain)

Lassée et menacée par la grandissante uniformisation des soirées berlinoises, une nouvelle faune (plus chamarrée, plus queer et toujours plus folle) sauve l'esprit libertaire de la capitale de la fête.

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sept. 25 2017, 9:33am

George Kartozia pour le Whole Festival

Un garçon en tutu rose et pull blanc imprimé Bretzels danse sur l'estrade au milieu de la piste (était-ce moi ?), un autre presque nu (juste un harnais et un jockstrap : un rien l'habille) le rejoint, arrive une fille abritée sous une ombrelle suivie par toute sa cour. Peu à peu, une foule chamarrée remplit le dancefloor à ciel ouvert caché derrière des arbres. Perruquée, maquillée, accessoirisée à mort. On se demande comment cet aréopage a réussi à être aussi apprêté alors que la plupart d'entre eux ont dormi dans une des tentes dressées à quelques mètres de là et que les autres débarquent d'after, livrés par un bus venu les chercher quelques heures plus tôt en sortie de club à Berlin.

Il est 19h près du lac de Bergheider, dans le sud du Land de Brandebourg, et quelques centaines de personnes, toutes particulièrement high, mais encore bien raccrochées sur terre par la musique du tandem Discodromo, sont en train de finir leur été dans une transe extatique et sensuelle sous les derniers rayons de soleil que l'orage imminent fera bientôt oublier.Toute la scène queer berlinoise s'est délocalisée le temps d'un week-end au Whole Festival sous des tentes Quechua, en pleine nature, pour réunir ses passions pour la musique électronique et la cueillette des champignons.
Les plus rétifs à la vie spartiate du camping sont arrivés ce samedi pour repartir le lendemain en dansant jusqu'à l'aube et s'épargner une fausse nuit dans la tente d'un inconnu. Les autres ont eu la joie de se créer une nouvelle maison le temps d'un week-end et d'improviser des réunions de copropriété pour faire connaissance avec leurs nouveaux voisins. « Do you want to come to my caravan for a nice cup of g ? » nous propose même un Italien venu avec son mobil-home qui est réellement son logement à Berlin.

Le site du festival est situé sur une ancienne mine de charbon à ciel ouvert, vestige du passé industriel est-allemand. Une gigantesque structure métallique, sorte de Tour Eiffel à l'horizontal, domine la rive du lac. Un lac artificiel, créé après-coup, comme pour s'excuser d'avoir un peu gâché le paysage. L'eau a un goût métallique, les poissons ne peuvent pas y subsister. Pas vraiment d'autres formes de vie non plus. Il règne une ambiance de fin du monde sur cette plage martienne et apocalyptique. Il n'y a qu'une assemblée de gens qui ont plus ou moins dormi et on a tôt fait de rebaptiser l'endroit The Tchernobyl Riviera. « Bienvenue à Goulag Beach » lance-t-on aux retardataires arrivés en bus et qui ont commencé l'after sur l'autoroute.
Chacun à mis sa tenue de plage. Oui les gens sont venus juste un week-end et dorment dans une tente mais ils ont chacun apporté une bonne dizaine de vêtements de rechange, de quoi faire la belle et surprendre son monde. Un peu plus tard, quand le soleil se dissipe, c'est tenue de soirée obligatoire (genre nuisette pour les hommes, seins nus pour les femmes) avant de rejoindre le dancefloor en plein air. Notre colocataire, d'une nuit, Pancho, un Chilien qui a la bonne idée de porter un nom de vêtement, change d'outfit 4 ou 5 fois avant de se décider pour un top vert acide qui se marie parfaitement avec ce qu'il a pris un peu plus tôt.

C'est un paradoxe mais alors que Discodromo est une des têtes d'affiche du festival, le nom de la CockTail d'Amore, leur soirée mensuelle et ce que Berlin a produit de plus beau ces dix dernières années, ne figure pas sur le programme parmi ceux des autres soirées queer. Comme si le label avait pu écraser le reste, brouillant les pistes, alors que quelque chose de plus vaste est en jeu à ce moment dans cette petite communauté en apparence exclusive, pourtant plus accueillante qu'aucun autre endroit du monde (tous les festivaliers se font des sourires ou des signes de tête pour se saluer et faire noter à l'autre qu'ils ont bien remarqué leur présence. « Ah non mais en fait je le connais pas. oh ça devrait pas tarder »).
Deux semaines plus tard, à Griessmühle, le club où ils sont désormais installés, Giaccomo et Giovanni, les deux cerveaux de Discodromo, fêteront comme chaque premier week-end de septembre l'anniversaire de leur soirée en prenant pour cette fois congé des platines pour venir se mêler à la foule sautillante. Huit ans que ces deux mecs composent le line-up le plus excitant des soirées berlinoises (rien que cet été Ivan Smagghe, Vladimir Ivkovic, les Idjut Boys, Lovefingers, Abajour, Solar, The Backwoods, Powder…) et ont inventé, sans vraiment le savoir, le clubbing de la fin des années 10. Et si en fait c'était là qu'il fallait venir faire la queue plutôt qu'au Berghain, où la file d'attente est toujours plus longue, toujours plus hétérosexuelle, toujours plus normée, toujours plus mal vêtue de noir (les mecs, faites un effort, osez le rose fluo et le glitters, vous aurez plus de chance de rentrer qu'avec votre total look fuligineux acheté la veille chez Zara).
Peut-être qu'on peut dater le début de la fin quand la célèbre file d'attente s'est transformée en monstre infâme d'uniformisation, rendant ridicule la procession de ces veuves d'un soir attendant de se faire refuser l'entrée de la cathédrale techno. C'était il y a deux ou trois ans. C'est à ce moment-là que Discodromo trouvait le Griessmühle pour en faire son parfait terrain de jeu, après avoir tergiversé dans divers endroits de la capitale.
Le Berghain, c'était le rêve d'Est-Allemands qui avaient fantasmé la musique de Detroit, captée clandestinement sur les radios de l'Ouest et qu'ils pensaient jouée dans d'immenses usines désaffectés.

Et si en fait c'était là qu'il fallait venir faire la queue plutôt qu'au Berghain, où la file d'attente est toujours plus longue, toujours plus hétérosexuelle, toujours plus normée, toujours plus mal vêtue de noir.

Giacomo et Giovanni, eux, sont nés et ont grandi dans la banlieue de Venise, une région d'Europe encore plus boring que la RDA de Erich Honecker et qui ferait presque passer la Mecklemebourg-Poméranie pour Ibiza. L'Italie est un pays de rois sans divertissements, qui fabrique des djs au kilomètre mais où le clubbing gay est quasi inexistant. Les deux G, encore bien seuls à l'époque (Berlin arrive à qui sait attendre) fréquentent alors pendant des années le même club, electro mais hétéro, le seul à passer de la bonne musique, sans jamais se rencontrer. Les autres soirs, réfugiés dans l'ennui et la désolation de leurs chambres, ils écoutaient sans le savoir les mêmes disques et faisaient un rêve similaire, projetant ce club idéal où ils se perdaient dans quelque couloir obscur. En attendant c'est dans un bar gay tout pourri près de Venise, où la seule target de la soirée est le chien du propriétaire, qu'un ami commun les présente enfin. Ils ne se quitteront désormais plus.
Un Italien fait immanquablement une fois dans sa vie le constat qu'il n'a pas d'avenir dans son pays. Il prend ensuite la décision d'y rester et d'attendre que ça ne change pas. Ou alors il part à l'étranger, surtout s'il est gay et qu'il n'aime pas Milan. Plus besoin de traverser l'Atlantique, Berlin est à deux pas, New-York est dans le rétroviseur, c'est la crise, les crevards latins ne se privent pas de venir profiter d'une Allemagne qui l'instant d'avant lui tapait sur les doigts comme une maîtresse d'école (ou toute image qu'on se fait d'une prof d'allemand).

Le dancefloor de la Cocktail est un bon résumé de la situation géopolitique mondiale et locale. Berlin plus que nulle autre ville a pris les empreintes de la crise économique puis de la crise migratoire. Cette ville d'Europe du Nord si blanche, si rude, si protestante, s'est fait déflorer (elle ne demandait que ça en même temps, elle n'était pas farouche) par des vagues successives de chair exotique. Brésiliens, Argentins, Israéliens, Espagnols, Italiens, Grecs… ont importé progressivement un peu de sensualité latine ou méditerranéenne quand la minimale commençait à être un peu trop hivernale jusqu'à engourdir les membres. Et puis ils ont aussi apporté beaucoup de poils. Ca tombe bien, la mode n'était plus aux adolescents imberbes slimaniens, et ça permettait en boite de réguler la sueur des corps en surchauffe.
Le poil est aussi magistralement représenté par des Syriens, toujours là aussi pour rabattre le caquet par un peu de décence à toutes les reloues d'after qui décideraient de geindre sur leur sort dans le jardin au coin du feu.
La CockTail est le seul endroit où tu peux rencontrer dans la même soirée, parfois dans les mêmes toilettes, l'attachée culturelle du Kurdistan à Beijing et le responsable de l'expo Velasquez au Grand Palais, un étudiant en philosophie à Harvard et le manager des Pet Shop Boys, l'ami d'enfance de Rihanna et un danseur d'Alep. C'est un peu comme si l'élite mondiale venait échanger ses sécrétions et ses numéros de téléphone. Mais une élite de la méritocratie et de la sodomie, se foutant des classes sociales ou des nationalités car l'homosexualité est le seul ascenseur social qui ne soit jamais tombé en panne.
Un lieu de pèlerinage d'une religion dont l'apôtre serait Michel Foucault (quelqu'un en vient toujours à citer Surveiller et punir ou L'Histoire de la sexualité dans les chiottes) et Notre-Dame-des-Fleurs le lieu saint. « C'est ta première Cocktail ? » se réjouit-on quand on rencontre un nouvel initié, comme on disait hier « « C'est ta première fois au Berghain ».

A La CokTail, on y croise une élite de la méritocratie et de la sodomie, se foutant des classes sociales ou des nationalités car l'homosexualité est le seul ascenseur social qui ne soit jamais tombé en panne.

Ce sont les mêmes qu'on retrouve au Whole Festival. Comme cet ancien champion de patinage artistique américain, qu'on pensait être berlinois parce qu'on le voyait toujours à la Cocktail mais qui en fait vient chaque mois de Munich. Des jeunes gens globalisés qui ont Berlin comme pied-à-terre. Un peu comme Marlene Dietrich puis Hildegard Knef le chantaient : « Ich hab noch einen Koffer in Berlin/ deswegen muss ich nächstens wieder hin./ Die Seligkeiten vergangener Zeiten/ sind alle noch in meinem Koffer drin. (J'ai encore une valise à Berlin/ c'est pourquoi je dois encore y retourner/ Les bonheurs du passés/ sont encore enfermés à l'intérieur). Le voyage est pour certains un peu violent. Un Koweitien a le pied en sang et a perdu ses amis alors qu'il a pris un acide et est désormais persuadé d'être en Enfer. Abou, une bonne âme égyptienne, le réconforte en arabe, mais c'est pas gagné, le mec dit qu'il va bientôt se marier avec une femme, et commence à psychoter dès que quelqu'un prend une photo de peur de voir afficher sa tête sur les réseaux sociaux. A part lui, les gens n'arrêteront pas de le répéter sur Facebook ou Instagram, ils vivent un des moments de clubbing les plus intenses de leur vie. « Cant describe the feeling and the vibes in words, So i won't even try. »

Discodromo ne pouvait pas rêver mieux, au climax de leur set, que ce ciel apocalyptique. La dernière éclaircie du jour vient de filer à l'anglaise, le ciel est sombre et l'assemblée s'engage unanimement dans une danse de la pluie effrénée, implorant de tout leur possible l'averse qui viendra les purifier.Personne ne penserait une seconde aller s'abriter de cette douche divine, à la fois pénétré par le pragmatisme allemand et la nécessité d'être là. Quand Discodromo termine son set avec le hit disco Street Player de Chicago, on comprend qu'ils ont inventé la bande-son du Berlin de la fin des années 10. Une musique sensuelle et généreuse qui a créé sa communauté (à chaque fois qu'ils jouent au Panorama Bar, ils sont les seuls à remplacer la foule habituelle de meufs friquées un bras en l'air, l'autre tenant un cocktail, et de mecs coiffés d'un manbun qui dansent comme des pieds, par leur public de fidèles crevards, autrement plus queer et amusants). Il s'est passé quelque chose d'unique en cette fin d'été au Whole Festival. Certains sont restés jusqu'au mardi alors que la musique s'arrêtait le dimanche après-midi. Personne n'en est vraiment revenu. Les âmes peureuses qui angoissent sur le monde de demain devraient venir l'année prochaine, car c'est justement là que sont ceux qui vont l'écrire. Un monde qui a peut-être des airs d'apocalypse mais où ses rescapés ont trouvé le secret pour y survivre et n'ont qu'une envie, c'est de le faire partager.