Courtesy of André Kertész. Coco Chanel – Années 30

Le Palais Galliera célèbre Coco Chanel avec une rétrospective gigantesque

Pour sa réouverture, sa rénovation et son agrandissement, à partir d'aujourd'hui, le Palais Galliera, célèbre la couturière Gabrielle Chanel comme jamais. En version XXL.

par Patrick Thévenin
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01 Octobre 2020, 9:00am

Courtesy of André Kertész. Coco Chanel – Années 30

Quand on visite l’exposition « Gabrielle Chanel, manifeste de mode » une semaine avant son ouverture officielle, dans le nouveau Palais Galliera - le musée officiel de la mode de la ville de Paris qui, après deux ans de fermeture et de travaux, brille de tous ses feux et a ouvert son rez-de-jardin en nouveaux espaces d’expositions - c’est un peu le branle-bas-de combat. Ça s’agite de partout, des ouvriers fixent le tapis de velours noir qui accueille les visiteurs, au premier étage on finit de coller au mur les derniers cartels, un escabeau et un élévateur n’ont pas encore été déplacés. Au rez-de-jardin, dans les nouveaux espaces nommés désormais « Galeries Gabrielle Chanel », certaines robes sont en train d’être posées sur des Stockman, des filles et des garçons étiquettent les légendes sur les consoles basses et vitrées où trônent bijoux et parures, et un ouvrier est même en train de finir de peindre au rouleau une rambarde en noir laqué. La couleur qui est quelque part, en hommage à Coco, le fil conducteur de l’exposition. Il faut dire que l’enjeu est de taille. Pour sa réouverture, sa rénovation et son agrandissement - rendu possible grâce au soutien de la maison Chanel et de la Mairie de Paris - le Palais Galliera se lance dans un pari un peu fou, avec la première rétrospective à Paris d’une couturière qui aura marqué le vingtième siècle : Gabrielle Chanel. Un parcours de plus de 1500 mètres carrés, divisé en dix chapitres thématiques, et fort de plus de 350 pièces issues des collections de Galliera, du Patrimoine de Chanel, de musées internationaux (comme le Victoria & Albert Museum de Londres, le De Young Museum de San Francisco, le Museo de la Moda de Santiago du Chili, le MoMu d’Anvers) et de collections particulières. Du jamais vu !

Moderne et féministe avant l’heure

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Courtesy of Henry Clarke. Anouk Aimée en Chanel.

Née en 1883 à Saumur, Gabrielle Chanel, élevée en orphelinat alors qu’elle a perdu sa mère a quatorze ans, et couseuse de formation, a toujours rêvé d’un avenir meilleur. Portée par un caractère frondeur et rebelle, ainsi qu’une beauté et un style vestimentaire hors-norme, Gabrielle chante un temps dans les cabarets où elle hérite du surnom de Coco, rêvant d’une carrière d’artiste, avant de fréquenter rapidement la société mondaine de l’époque. Notamment Arthur Capel, dont elle devient la maîtresse et qui l’encourage à ouvrir sa première boutique de chapeaux. Ce sera « Chanel Modes » au 21 rue Cambon à Paris, qui devant le succès sera suivi par une autre enseigne à Deauville, où ne comptant pas faire que des chapeaux toute sa vie, elle propose des vestes et des jupes. Emportée par l’engouement des clientes de Paris à Deauville, Gabrielle Chanel ouvre à Biarritz sa première vraie maison de couture où elle va commencer à révolutionner la mode en s’opposant dès ses débuts aux tendances et aux stéréotypes qui régissent le vestiaire féminin de l’époque. Première à porter ce qu’elle dessine, elle propose des vêtements qui permettent le mouvement et la fluidité, qui épousent le corps des femmes sans le contraindre, pour leur permettre d’être plus libres et à l’aise tout en restant chic. Pour cela, elle puise dans le vestiaire masculin comme la veste qu’elle revisite à sa manière, dans les fringues des marins en transformant la marinière, dans des matières, comme le jersey ou le tweed, considérées comme peu nobles, mais qu’elle adule pour la souplesse qu’elles permettent, dans les tenues de sport pour leur aisance. Tout en gardant en tête tout au long de sa carrière le trio gagnant : élégance, chic et minimalisme.

Un best-of des basiques Chanel

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Courtesy of Edward Steichen. Lee Miller portant un ensemble Chanel et un chapeau de Caroline Reboux.

Tout au long de cette exposition, dans laquelle on pourrait tourner et tourner des heures, explorant tel détail dans la découpe d’une veste, telle utilisation des franges de paillettes, telle déclinaison des couleurs en color-block, telle simplicité dans l’usage de la mousseline sans faire baba au rhum, tel minimalisme dans la complexité, on réalise s’il en était besoin à quel point Gabrielle Chanel a inventé une mode féministe, moderne et loin d’être éphémère. A quel point elle a révolutionné le vestiaire féminin dont les codes et les valeurs qu’elle a développés, sont chaque année, lors des défilés et des fashion week, copiés ou upcyclés. La rétrospective donne ainsi à voir tout ce que Coco Chanel a popularisé, ce qui peut sembler aujourd’hui évident, mais qui file le vertige, tant elle a bâti de toutes pièces la mode du 20ème siècle. De la petite robe noire, désormais un basique absolu, qu’elle décline de la plus courte sur les cuisses à la plus longue au-dessous des genoux, de la plus moulante à la plus ample. Du bijou fantaisie qu’elle nomme « vrais bijous en toc » à qui elle donne leurs lettres de noblesse. Du pantalon d’homme qu’elle popularise, scandale à l’appui, chez les femmes. Du it-bag quelle invente avec le sac 2.55, qui s’inspire de la besace militaire, dont le génie du matelassé et sa praticité d’usage, vont faire sa réputation et engendrer de nombreuses copies. Du mythe intemporel de la parisienne jusqu’à la silhouette androgyne, du fameux tailleur Chanel aux ballerines bicolores. Sans oublier évidemment le N°5, le parfum star de Chanel et de toute l’histoire des parfums, auquel un espace unique, en forme de capsule, est consacré au sein du parcours de l’exposition. En effet, créé en 1921, le N°5 est une disruption dans l’histoire de la parfumerie. Déjà par sa senteur, mélange de plus de 80 composants qui ne rappellent aucune odeur connue, mais composent une flagrance inconnue et mystérieuse, à l’image de son nom qui se différencie totalement des appellations des senteurs de l’époque. Un parfum à l’image de son flacon mythique, carré et minimal, transparent et fonctionnel, loin des récipients rococos d’usage, reconnaissable à son emballage simplissime, et qui va devenir le plus vendu au monde, aidé par la réponse culte de Marilyn Monroe qui répond quand on lui demande avec quoi elle dort : « Du Chanel N°5 ».

L’apport historique plutôt que le biopic

La force de l’exposition est évidemment d’avoir voulu célébrer Gabrielle Chanel, en se concentrant plus sur son travail et son apport à la mode que sur son statut de célébrité qui a été exploré de maintes fois par la littérature, le cinéma ou la télévision, comme le confirme Miren Arzallus, nouvelle directrice du Palais Galliera, qui succède à l’historien de la mode, Olivier Saillard : « En tant que musée consacré à la mode, nous avons choisi de concentrer le propos de l’exposition sur le travail de la couturière devenue l’une des créatrices de mode les plus influentes du XXe siècle. L’exposition vise à analyser son parcours professionnel, la naissance et l’évolution de son style, les caractéristiques de son œuvre, ses codes et son apport à l’histoire de la mode. » Même si rien n’empêche ensuite le visiteur de se replonger dans une des innombrables biographies de Coco, celle dont André Malraux disait : « De ce XXe siècle en France, trois noms resteront : De Gaulle, Picasso et Chanel. »

« Gabrielle Chanel, Manifeste de Mode » au Palais Galliera du 1er octobre 2020 au 14 mars 2021.

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