Courtesy of Cindy Sherman

9 choses à savoir pour mieux appréhender l’œuvre de Cindy Sherman

La Fondation Louis Vuitton propose avec « Une Rétrospective », une exposition gigantesque couvrant quarante-cinq années de l’œuvre de Cindy Sherman, une des artistes contemporaines les plus fascinantes de l’époque.

par Patrick Thévenin
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29 Septembre 2020, 7:38am

Courtesy of Cindy Sherman

L’exposition est démesurée, et on pourrait se perdre des heures au travers des salles, qui présentent rétrospectivement les différentes séries (donc 170 œuvres en tout) réalisées par l’artiste américaine Cindy Sherman depuis les années 70’s. Une œuvre totale, dont les photos deviennent de plus en plus immenses au fil des années, qui a totalement bouleversé la notion de portrait, comme la photographie contemporaine, s’emparant de thématiques plus que jamais d’actualité comme le féminisme, les stéréotypes sociaux, la notion de genre, le pouvoir des mass médias. Pour compléter cette rétrospective passionnante, « Crossing Views », exposition parallèle, met en avant 50 œuvres de la collection Vuitton choisie par Cindy Sherman elle-même. Comme une manière d’éclairer encore un peu plus l’étrangeté et la complexité de son art.

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Courtesy of Cindy Sherman

Elle se destinait à la peinture

Cindy Sherman est née en 1954 à Glen Ridge, dans le New Jersey, plus jeune fille d’une famille de cinq enfants, juste avant que ses parents (qui l’ont eu tard) déménagent à Huntington dans le Long Island. Très tôt elle manifeste un goût prononcé pour le déguisement et l’idée de se transformer en une autre personne avec les fringues des années 20 que lui donne sa grand-mère. Elle se souvient à 12 ans s’être grimée en dame âgée de manière très convaincante et s’être baladée dans son quartier sans que les gens la reconnaissent. A 18 ans, en 1972, elle étudie les arts visuels au Buffalo State College se destinant à la peinture mais n’arrête pas pour autant son goût pour la transformation. A une fête, où elle arrive déguisée en Lucille Ball (actrice connue pour son rôle dans la série « I Love Lucy »), ses amis sont impressionnés et lui demandent pourquoi elle ne se photographie pas pour en garder un souvenir. Ce qu’elle fait, en se rendant dans un photomaton, posant les bases de son art naissant : incarner un personnage nourri de ses obsessions pour la pop culture et se photographier elle-même. C’est dans cette habilité à être à la fois le voyeur qui prend la photo et l’exhibitionniste qui se laisse shooter, dans cette façon de déconstruire la photographie traditionnelle, que réside la force et la puissance de son art. Un procédé qu’elle utilisera tout au long de sa carrière, répétant sans cesse que ses photos ne la représentent pas, mais sont la projection d’archétypes, de clichés, de notion d’identité, de féminisme, qui interrogent la culture contemporaine.

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Courtesy of Cindy Sherman

Sa série « Untitled Films Stills » l’a rendue célèbre

Si ses séries de photos comme « Bus Riders » débutée en 1976 et où elle s’identifie à plusieurs personnages de la rue, « Air Shutter Releases Fashions » où elle se shoote nue le corps recouvert de câbles ou les « Cover Girls » où elle se met en scène en couverture de magazine célèbres sont ses premières œuvres à connaître un certain succès, c’est sa série « Untitled Film Stills » qui va poser son statut d’artiste à jamais et ouvrir son art à une audience plus large. Si un film still est une image produite pendant le tournage d’un film à des fins promotionnelles, Cindy va en détourner toute la signification avec 69 images (de petits formats donc par rapport à ses gigantesques photos actuelles) où elle pose dans différentes positions, incarne de nombreux personnages et use d’une grande variété de costumes. En posant son propre regard sur ces photos, dont l’imaginaire est à chercher dans le cinéma d’Hollywood mais pas que, Cindy pointe du doigt la manière dont les femmes étaient représentées à l’époque et appuie là où ça fait mal, c’est-à-dire le sexisme.

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Courtesy of Cindy Sherman

Hollywood l’obsède

Si « Untitled Film Still » - série présentée pour la première fois à New York en 1979 - a vraiment révélé Cindy Sherman, son univers étrange et à la fois différent de tout ce qui se faisait à l’époque, c’est aussi que son travail marque l’obsession constante de l’artiste pour le cinéma d’Hollywood des années 50 et son immense machinerie en termes de réalisateurs et de méga-stars. Mais aussi sa fascination sans borne pour le pouvoir angoissant de la télévision apte à formater des millions d’esprits, ainsi qu’une prédilection pour les films de série B, le cinéma italien à sa grande période, la nouvelle vague française, les figures du grotesque et surtout les films d’horreur. En y ajoutant un attrait certain pour Alfred Hitchcock, ses films à tiroir et le traitement réservé aux femmes en général dans les films à succès de l’époque. Elle déclarera à ce propos, « Toutes les femmes étaient des role models, mais jamais d’une manière positive. Ce qui était très frustrant pour une jeune fille comme moi qui se demandait ce qu’était une femme. »

Ses images ne sont surtout pas des autoportraits

L’erreur fatale serait de penser que Cindy, 65 ans, célébrité mondiale et fortunée, n’a fait que se photographier toute sa vie, sous toutes les coutures et tous les angles, popularisant le selfie avant même que le concept et les Smartphones existent. Sur le sujet Cindy Sherman a toujours été très claire déclarant que « non ses photos ne la représentaient d’une aucune manière et n’étaient pas des autoportraits réels ou fantasmés ». Le travail, sans cesse remis sur l’ouvrage par Cindy, en évolution permanente, est de questionner les nombreux clichés que la société de l’image nous impose de manière récurrente chaque jour, que ce soit sur les réseaux sociaux, via le cinéma ou les plates formes de streaming, mais aussi l’histoire. Sur ce qu’ils nous envoient comme signaux, comme ce qu’ils disent de nous, les idées, les fantasmes et les archétypes qu’ils véhiculent. Le but de l’artiste étant alors de déjouer leurs pièges en les prenant à leur propre jeu. Même si en 1994, honnête avec elle-même, l’artiste déclarait : « La plupart du temps, je ne sais pas ce qu’il va advenir d’une photographie une fois qu’elle a été prise. C’est souvent amusant de constater à quel point certains peuvent interpréter mon acte et y élaborer une théorie qui conforte leur point de vue. »

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Courtesy of Cindy Sherman

Elle était gender avant l’heure

En étudiant, portraiturant et interrogeant pendant de nombreuses années les notions d’identité, de sexualité, de genre, de féminisme, d’archétypes et de masculinités, posant la question de l’interprétation et de la représentation, Cindy Sherman est devenue une référence obligée pour tout étudiant ou étudiante qui se pencherait sur les notions de queer, de gender et de déconstruction des rôles. Pourtant, et c’est ce qui fait sa force, Sherman refuse le binarisme et reste floue dans sa démarche, déjà parce qu’elle est à la fois derrière et devant l’objectif, c’est-à-dire l’objet et le medium de ses images, qu’elle créé des personnages fictionnels et qu’elle interroge notre voyeurisme comme notre goût pour la violence. L’intelligence de son œuvre est d’avoir toujours refusé de se positionner, comme d’affirmer ce que ses images voulaient exprimer ou revendiquer, laissant libre un espace, artistique, sociologique comme politique, dont chacun peut s’emparer. Concernant le féminisme, s’il est indéniable que son travail s’en nourrit, elle a toujours préféré éviter les déclarations fracassantes, laissant le spectateur se forger sa propre opinion. Déclarant même à la BBC : « Je me sens trop bizarre pour être féministe même si cela ressort forcément dans mon travail. »

Sa série « Sex Pictures » est la plus militante de son œuvre

En 1992, « Sex Pictures », où pour la première fois Cindy Sherman n’apparait pas mais laisse la place à des mannequins sexués, des prothèses sexuelles, des objets à connotation phallique, s’avère d’une brutalité et d’une force incroyable et divise les critiques, certains y voyant une sorte d’apologie du mauvais goût, comme si cette fois l’artiste avait dépassé les bornes ! Pourtant, avec ces photos - où un tampon ensanglanté sort d’un vagin, un anus écarté s’expose à tout va, des saucisses sortent d’un utérus - parmi les plus violentes et politiques de son œuvre, Cindy répond en écho et à sa manière, à l’épidémie de Sida qui a dévasté son entourage et ses ami.es proches mais aussi à la loi de censure aux États-Unis imposée par le National Endowment for Arts (agence culturelle chargée d’aider les artistes et les institutions culturelle) qui condamne les artistes qui dépassent le cadre de la bienséance, et les œuvres qui, pour faire simple, vont trop loin (Robert Mapplethorpe et Andres Serrano, par exemple, en ont fait les frais). Avec ses amas de corps en plastique, ses poupées sexuelles décapitées, elle jette un regard ultra-lucide sur le sexe industriel, économie numéro un des États-Unis, et l’hypocrisie de la censure appliquée à l’art.

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Courtesy of Cindy Sherman

Ses photos valent des fortunes

En 2011, « Untitled #96 », une oeuvre de Cindy Sherman commissionnée par le magazine Artforum en 1981 est vendue à New York 3.89 millions de dollars (3.34 millions d’euros) devenant la photo la plus chère de l’histoire, rétablissant aussi une certaine forme d’inégalité salariale entre les artistes hommes et femmes, même si depuis le record a été battu par une image du photographe Peter Lik qui s’en envolée le 9 décembre 2014 pour 6.5 millions de dollars (5.24 millions d’euros). Le Musée d’Art Moderne de New York a aussi fait l’acquisition en 1995 des 69 clichés de la série « Untitled Film Stills » pour 1 million de dollars. Pour le reste, la majeure partie de l’œuvre de Cindy Sherman se divise entre la Tate Gallery de Londres, l’Art Institute de Chicago, le Museum Of Contemporary Art à Los Angeles et le Hamburger Bahnhof à Berlin. Une manière d’éviter la dispersion de son œuvre entre les collectionneurs privés et donc de faciliter la tenue, d’autres rétrospectives gigantesques comme celle de la Fondation Vuitton, à venir.

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Courtesy of Cindy Sherman

Elle adore collaborer avec la mode (mais à ses conditions)

Tout au long de sa carrière, et jusqu’à récemment, Cindy Sherman a collaboré avec de nombreuses grandes marques comme Balenciaga, Marc Jacobs, Louis Vuitton, Undercover, Supreme, Comme des Garçons ou MAC, ce qui semble logique, tant la mode a inspiré son travail. Cette relation étroite qu’entretient Sherman avec la mode a commencé très tôt, en 1983, lorsque Dianne Benson lui commande une campagne de pub pour son magasin new yorkais du même nom avec la liberté de prendre ce qu’elle veut dans le magasin et lui laisse entière liberté. Parmi son choix le soutien-gorge en forme de cône qui va devenir emblématique de la tournée « Blonde Ambition » de Madonna, sauf que Cindy, sur la photo, va gommer son côté proéminent en renversant les cônes. Bref dès le début, l’artiste mène le jeu, refuse de céder aux conventions de la photo de mode mais demande à la marque de se plier à son art. Idem en 1994, lorsqu’elle collabore avec Rei Kawakubo de Comme des Garçons dont en ressort une série de clichés, avec perruques et prothèses, où Cindy ressemble à un croisement assez angoissant et grotesque entre le clown et la sorcière. Ou lorsque pour Balenciaga en 2008, elle caricature de manière grinçante et hyper réaliste des archétypes de fans de mode. Ses collaborations s’inscrivent logiquement dans le flux de son travail (elle les expose d’ailleurs) où elle s’empare des codes d’un domaine pour les retranscrire dans son univers quitte à provoquer et déranger. La rétrospective montre d’ailleurs une de ses dernières collaborations, datant de l’année dernière, avec la créatrice Stella Mc McCartney pour le lancement de sa nouvelle ligne pour hommes. Cindy en profite pour réaliser une série entière où elle campe différents types d’hommes. Mais la théorie du genre, les critiques sur la masculinité toxique et le mouvement queer sont passés par là et l’artiste, très à l’aise avec son époque, ne tombe pas dans le piège et ne surjoue pas les clichés d’une masculinité révolue, mais s’approche intelligemment de personnages maquillés, maniérés, quasiment androgynes en fait.

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Courtesy of Cindy Sherman

Son Instagram est un must

Au début de l’été 2017, le monde de l’art était en ébullition : Cindy Sherman dont le compte Instagram était jusqu’à présent privé passait en public et l’artiste y dévoilait plus de 600 clichés qui dévoilaient une autre facette de son art. Tout en prouvant que Cindy n’avait pas pu passer à côté de l’application de selfies, qu’elle restait connectée avec la modernité et surtout que l’ensemble des filtres disponibles évoquait d’une certaine manière tout ce qu’elle avait fait depuis ses débuts, seule dans son petit studio photo, et de manière artisanale avec trois perruques, quelques prothèses et des vêtements de seconde main. Instagram, passé entre les mains de Cindy Sherman, devient une fois de plus un objet artistique non identifié, elle se shoote au téléphone, abuse de l’application « Fish Eyes » qui grossit les yeux, dilate les pores de sa peau, utilise les filtres les plus vulgaires d’internet, déforme son visage au point de ressembler à une extra-terrestre… Comme si pour Cindy Sherman, Instagram était une sorte de terrain d’expérimentations, de cahier de brouillons, d’ébauches d’idées à venir. Même si on peut aussi y voir une critique acerbe des réseaux sociaux et de leur narcissisme en forme de likes à tout va !

Cindy Sherman : « Une rétrospective de 1975 à 2020 » et « Crossing Views, la collection, regards sur un nouveau choix d’œuvres » du 23 septembre 2020 au 3 janvier 2021 à la Fondation Louis Vuitton.

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