Images courtesy of Loewe

Le défilé homme Loewe automne-hiver 2022 était une belle claque au Metaverse 

La dernière collection de Jonathan Anderson pour Loewe débordait de pièces lumineuses enchevêtrées de LED, remettant en question le rôle du vêtement dans notre monde de plus en plus digitalisé.

par Osman Ahmed
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23 Janvier 2022, 11:17pm

Images courtesy of Loewe

L’une des choses les plus merveilleuses d’une Fashion Week IRL, c’est bien la variété des défilés. Pour les fans de mode, c’est presque comme si l’on scrollait sur Netflix à la recherche d’une bonne série. Certains défilés permettent de s’évader du quotidien grâce à des vêtements qui donnent envie de s’habiller de façon plus élégante, et donc de vivre plus élégamment. D’autres sont sombres et sordides, le genre de show qu’on peut apprécier d’où on est confortablement installé tout en sachant pertinemment qu’on ne s’aventurera jamais là-bas, mais en prenant malgré tout plaisir à savoir que d’autres le feront. Ensuite, il y a les défilés qui font appel à votre intellect — des shows fourmillants d’idées qui poussent à la réflexion et reflètent notre mode de vie actuel. La mode comme miroir de notre époque ; les vêtements comme commentaire social.

Le show automne-hiver 2022 de Jonathan Anderson pour Loewe se situait définitivement dans ce dernier camp, défiant catégoriquement tout algorithme de défilé préexistant. Il s’agissait au fond d’un spectacle sur l’aube de cette nouvelle décennie où la réalité nous apparaît plus floue que jamais. Si tout le monde parle du Metaverse, on doit encore tous s’habiller le matin pour descendre les escaliers. Voilà un show qui va du regard pré-caféine dans le miroir de la salle de bains (littéralement, au vu des vrais siphons d’évier qui ornaient de nombreuses pièces) jusqu’aux images de nous-mêmes reflétées tout au long de la journée par nos téléphones rétroéclairés ou lors de ces interminables réunions Zoom.

On a même l’impression que Jonathan, toujours aussi futuriste qu’il soit, prend plaisir à travailler contre la technologie. C’est un penseur hyperactif, qui change paradoxalement le cours de sa pensée d’une saison à l’autre, mais qui exprime toujours sa vision avec clarté et conviction. C’est un créateur qui se bat contre lui-même et c’est ce qui donne à son travail ce degré d’avant-garde, même si Loewe célèbre la belle lenteur de l’artisanat espagnol. Son dernier défilé Femme était complètement hystérique, rempli de miroirs déformants et d’inoubliables silhouettes harponnées qui ne pouvaient pas être plus éloignées du classicisme prudent qu’on retrouve dans la plupart des maisons de luxe. Cette fois encore, il s’est efforcé de créer une collection capable de rivaliser avec l’attraction magnétique de la digisphère, transformant des vêtements simples en concepts réfléchis faisant écho à l’époque confuse dans laquelle nous vivons.

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Des lumières LED étaient intégrées aux vêtements, s’allumant sous les ceintures et les rabats des vestes, scintillant dans le duvet hirsute des manteaux en peau de mouton. Les cagoules en forme de cœur faisaient allusion aux nombreux filtres Instagram avec lesquels nous passons beaucoup de temps. Les mailles à large houppe qui déformaient les silhouettes en sculptures dramatiques à la Lynn Chadwick faisaient penser à des corps en train d’être dramatiquement facetunés, tordus dans différentes directions. Les t-shirts arborant le visage des modèles étaient portés comme une sorte de miroir inversé ou envoyés par-dessus les têtes tels des footballeurs qui viennent de marquer, suggérant un Narcisse se noyant dans son propre reflet digital. Les combinaisons corporelles en trompe-l’œil, imprimées avec des versions réduites des corps qu’elles recouvraient, incarnaient nos secondes peaux numériques.

Il va sans dire que les filtres et l’imagerie digitale ont été l’impulsion première du show. « Lorsque nous nous regardons en tant qu’individus, est-ce réel ou irréel ? Retouché ou non ? » méditait Jonathan après le défilé. « Nous sommes en train de littéralement tomber dans l’ordinateur. Nous vivons dans un monde rétroéclairé, les vêtements doivent donc rivaliser avec cette non-réalité. »

En ce qui concerne les vêtements, il est intéressant de noter qu’il s’agissait principalement d’archétypes familiers : blue-jeans, pulls bretons, longs et lourds manteaux, pantalons camo, parkas en peau de mouton, t-shirts blancs. Chacune des pièces a subi une légère modification et s’est retrouvée dans un contexte très charnel, qu’il s’agisse d’un torse ou de pieds nus, afin de mettre l’accent sur la forme physique plutôt que sur le double numérique. Ici, le corps est manipulé et interrogé par les vêtements. Parfois, il était même difficile de définir si le corps était la ligne d’arrivée ou le point de départ. Un pull avec une découpe en forme de cœur au niveau du torse, par exemple, nous a fait nous demander s’il s’agissait d’un imprimé ou d’un téton réel.

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Nous avions discuté avec Jonathan l’année dernière à propos de sa brillante collection Femme printemps-été 2022. Il n’avait cessé de revenir sur le mot « masse » et nous avions échangé sur la mode devenue divertissement, tout comme sur le divertissement devenu art, et donc sur le fait que les vêtements se devaient désormais de canaliser plus qu’une simple envie de les voir pendus sur un cintre ; il fallait maintenant qu’ils soient plus sensoriels et provocateurs que tout ce qui pourrait un jour exister dans le Web 3.0, tout en y existant simultanément.

Après tout, de nombreux films, séries et documentaires comme Le Diable s’habille en Prada ou Emily in Paris ont servi à élargir la perception du public sur une industrie auparavant considérée comme niche. Aujourd’hui, Jonathan est activement occupé à penser la mode, à découvrir ce qu’elle est et à qui elle peut bien s’adresser. Évidemment, elle peut se laisser acheter par une poignée de chanceux, mais la mode peut aussi s’adresser au plus grand nombre par la transmission d’images. Un bel exemple : le fameux cardigan JW Anderson en patchwork porté par Harry Styles qui a fait fureur sur TikTok, et dont Jonathan a publié le patron afin que les kids puissent le tricoter chez eux.

Avec ce défilé, Loewe a poursuivi son exploration de la place changeante de la mode dans la culture et celle du vêtement en tant que marchandise en soi. Un peu comme un NFT, finalement. Si on y a vu des manteaux classiques et des sacs en cuir magnifiquement réalisés qui rempliront sûrement les magasins Loewe, en fin de compte, le but de ce show était de divertir et d’engager. Et oui, we’re still watching.

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