Le culte de la « moue dissociée »

Des yeux amorphes pour évoquer une lobotomie chic, cette nouvelle pose est en train d’envahir nos Instagram, et devient ainsi la duck face d'une ère plutôt nihiliste.

par Rayne Fisher-Quann
|
19 Mai 2022, 1:19pm

Au début des années 2010, si vous scrolliez sur Instagram, vous pouviez voir une série sans fin de femmes dans une seule et même pose : lèvres pincées, joues rentrées, yeux plissés, ou bien regardant l'appareil photo avec un air timide et joueur. C'était la duck face, et c’était partout. Le selfie a été le premier exemple (et le plus emblématique) d'une pose sur les réseaux sociaux qui a transcendé Instagram et MySpace pour devenir un élément essentiel du zeitgeist. Plus qu’un phénomène culturel des années 2010, le selfie résume peut-être à lui seul la décennie.

Aujourd’hui cependant, en scrollant sur les réseaux sociaux, vous verrez une autre pose que la duck face. Les filles cools privilégient maintenant les lèvres gonflées, et un froncement de sourcils mécontent. Les yeux écarquillés sont dirigés vers l'appareil photo dans un regard plaintif pour évoquer une sorte de lobotomie chic. Le but, sans doute, est d’assumer son détachement - avoir l'air d'être photographiée par hasard tout en contemplant votre désaffection pour le monde qui vous entoure. C'est hot. C'est huge. Nous l'appellerons la « moue dissociée ».

Si Kim Kardashian a été l’ambassadrice de la duck face, la moue dissociée a été adoptée par la star d'Euphoria et nouvelle coqueluche de la mode, Chloe Cherry. Avec ses grands yeux de poupée, sa petite taille et une paire de lèvres exceptionnelle, elle est devenue le visage chaotique de la mode avec une disposition post-ironique décrite dans l'article « Vibe Shift » d'Allison P. Davis pour The Cut. Dans cet article, Sean Monahan prédit que nous sommes sur le point d'entrer dans une nouvelle ère culturelle et esthétique.

« Le nouveau changement pourrait marquer un retour à l'indie sleaze du début des années 1980 », explique l'article. « American Apparel, les photos au flash dans les soirées, les cheveux et le maquillage en désordre ainsi qu’un retour à une culture plus fragmentée… Plus prometteur encore, il prédit un retour de l'ironie. »

Si Cherry est peut-être celle qui fait le mieux la moue, elle est loin d'être la seule. La pose est omniprésente sur les blogs de ses consœurs Enya Umanzor, Devon Lee Carlson et même Addison Rae. Elle est encore plus populaire au sein du vaste réseau décentralisé de micro célébrités TikTok, de fashion girls et de girl bloggers, où elle est souvent associée à un maquillage faussement négligés, à des photos au flash et à des vêtements vaguement ironiques (jupes d'écolières, t-shirts à slogan ou encore iconographie catholique). Et bon, j'ai aussi un faible pour la pose - ça met en valeur mes lèvres.

Comme la duck face, la moue dissociée n'est pas nouvelle. Comme beaucoup de tendances de filles cools d'aujourd'hui, elle trouve ses racines esthétiques dans la sous-culture désordonnée et grunge des années 1990 et du début des années 2000. Aujourd'hui, les filles sur TikTok idolâtrent Fiona Apple, Chloe Sevigny, ou encore Daria, du dessin animé pour adolescentes nihilistes, et icône de la « fille maussade ». Fiona Apple incarne le modèle de la moue (des photos déterrées de sa pose signature aux yeux lourds se sont répandues comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, et sa chanson est devenue une bande-son micro-culturelle). Quant à Daria, si elle avait été dessinée plus en détail, elle ferait cette pose aussi.

Les poses de selfie montrent une conscience de soi au sens le plus littéral du terme : elles nécessitent une volonté de contrôler la façon dont on est perçu. Lorsque j'ai grandi à l'époque de la duck face, il était courant de la pratiquer religieusement devant le miroir avant d'oser la montrer en public. Le selfie duck face était intrinsèquement assumé, explicite et sans honte. Mais l'objectif de la moue dissociée est d'être détaché de façon maussade.

Il est intéressant de noter que la moue dissociée n'a pas abandonné les objectifs matériels des poses précédentes. Comme la duck face, elle met l'accent sur des lèvres qu’on aurait envie d’embrasser et des yeux flatteurs. Contrairement à la duck face, le filtre du détachement et de l'ironie est passé par là. Ce contraste reflète le culture shift de l’époque dans son ensemble. Dans l'article devenu viral « The Smartest Women I Know Are All Dissociating », l’auteure Emmeline Clein affirme que l'éthique féministe prédominante est passée du sérieux à une forme de détachement, une méta-ironie et un ennui. Nos conditions de vie n'ont pas changé, mais il n'est pas à la mode de s'en plaindre - maintenant, nous ricanons, nous roulons des yeux, nous faisons la moue. Pour la nouvelle génération de filles cools, la recherche de l'attention, que ce soit par le biais d'un maquillage style 2016 ou de poses de selfie, est considérée comme désespérée. Et, comme cité dans l'article de Cline, l’auteure Rachel Syme a peut-être le mieux décrit le climat actuel des réseaux sociaux dans son recueil d'essais Sleeveless de 2019 où elle écrit que « la dissociation est toujours préférable au désespoir. »

Cela peut être observé au-delà d'une simple pose. Comme le montre la tendance « casual instagram », l’époque est à une façade d'authenticité lourdement construite. Les selfies à la lumière du jour ont été remplacés par des photos floues, mais qui n'en sont pas moins des photos décontractées, bien que méticuleuses, dans une configuration artistique ; l'eye-liner cat eye et les brushings bouclés ont été abandonnés au profit d'yeux de raton laveur soigneusement maquillés et d'une tête sortie de lit obtenue grâce à de nombreux produits. L'effort n'est plus de mise, bébé - maintenant, tout le monde s'efforce de donner l'impression qu'il ne s'efforce pas du tout. Heureusement que l'ironie est de retour, non ?

Si la duck face était une girl boss qui sortait tous les week-ends, la moue dissociée est une féministe détachée qui anime  une page de memes ironiques. Elle se soucie toujours d'être sexy, mais sait qu'il n'y a rien de sexy à trop s’inquiéter. Et en période de discorde, de chaos et de peur, une descente culturelle vers le nihilisme est logique. Dans « The Smartest Women I Know Are All Dissociating », Cline avance la théorie selon laquelle le féminisme dissociatif est né, en partie, d'un sentiment de fatigue généralisée. Davis écrit quelque chose de similaire dans son analyse du changement d’époque.

« Je suggère que la pulsion de mort a quelque chose à voir avec cela », peut-on lire dans l'article. « Notre esthétique et notre comportement sont certainement façonnés par un sentiment de malheur. Il y a un nihilisme dans la façon dont les gens s'habillent et font la fête ; nos talons deviennent plus hauts à mesure que nous nous rapprochons de la mort. C'est pourquoi les gens recommencent à fumer, d'après le New York Times. »

Aussi construites qu'elles soient, nos habitudes d'affichage révèlent souvent, par inadvertance, quelque chose d'intime sur nos peurs, nos besoins et nos désirs. Il est donc logique que notre fatigue se manifeste là aussi - et lorsque le duck facing des années 2010 optimistes s'est avéré trop fatigant, il était peut-être inévitable que l’on se mette à faire la moue.

Suivez i-D sur Instagram et TikTok pour plus d’articles.

Tagged:
Instagram
réseaux sociaux
beauté
TikTok
Chloe Cherry