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Aurélien Giraud et Pierre-André Senizergue : culture skate

En pleine émulation autour du skate à l’approche des JO 2024, i-D a discuté avec le fondateur de la marque Etnies, Pierre-André Senizergues, et le champion français Aurélien Giraud qui vient de rejoindre l’emblématique marque américaine.

par Claire Thomson-Jonville
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04 Mai 2022, 10:55am

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C’est sur le parvis du Palais de Tokyo à Paris qu’i-D est allé à la rencontre de deux pointures du skate. D’un côté, l’ancien champion du monde et l’emblématique fondateur de la marque Etnies, Pierre-André Senizergues. De l’autre, le français Aurélien Giraud, ex-skateur de Nike SB, qui roulera désormais pour l’écurie Etnies au côté de son idole, Ryan Sheckler et de Chris Joslin. Alors que l’élite du skateboard s’affrontera pour la première fois lors des JO 2024, les deux aficionados de glisse et de sensations fortes nous ont parlé de leurs débuts entre l’Europe et les États-Unis, des valeurs fédératrices de ce sport de glisse unique et spectaculaire ainsi que de l’importance de la culture dans cette discipline popularisée dans l’underground américain des années 80.

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Claire Thomson-Jonville: Quand tu penses au début d’Etnies, quelle importance avait la communauté pour toi ?

Pierre-André Senizergues : C’était extrêmement important car le skateboard était mort en France, il restait peut-être 50 skateboarders. J’ai donc créé une Fondation afin de fédérer tous les skaters de France et par chance j’ai rencontré un prêtre de  l’église Saint Roch, rue Saint Honoré, qui pensait que le skate était bénéfique pour la jeunesse. Nous avons commencé à l’appeler Dr. Skate parce qu’il était docteur-psychologue et qu’il aidait beaucoup de gens. Un jour, il m’a dit : ”Ok, tu peux venir à l’église si tu veux continuer à parler de skate. Par contre, il faudra que tu rentres par la porte de côté parce que les gens qui entrent par l’entrée principale ont peur.” On passait donc par la porte de côté et on utilisait l’imprimante et les timbres de l’église pour envoyer nos fonds et nos prospectus partout en France. On organisait des événements ensemble. On faisait aussi de petites interviews journalistiques, vous savez, en noir et blanc. Et une fois, on a fait de la couleur.

CTJ: Etnies est né en France, à quel moment avez-vous décidé d’aller aux États Unis ?  

PA : À l’époque, on essayait vraiment de faire survivre le skate. Je faisais beaucoup de skateboard à travers l’Europe et à travers l’Angleterre, en Écosse aussi. J’ai gagné le championnat d’Europe 15 fois. Après, j’ai décidé d’aller en Amérique pour voir comment on faisait du skate en Californie. J’ai trouvé un petit boulot, juste assez pour acheter un billet d’avion et j’ai tout plaqué derrière moi pour m’installer en Californie car à chaque fois que je lisais un magazine de skateboard, il y avait toujours un palmier, le sol en béton parfait, le ciel bleu. J’ai dormi sur le canapé d’un mec que j’avais rencontré en Suède puis je me suis retrouvé à la rue à Venice Beach. Je devais porter un chapeau pour survivre, c'est pour ça que je porte un chapeau tout le temps. Puis, j'ai commencé à faire du skate et les gens ont commencé à me donner de l'argent. L’Amérique, c’est incroyable. Tu peux survivre là-bas en étant skater, tu sais.  Ça n'arriverait jamais ici, tu sais ? Finalement, j'ai été découvert en tant que skateur dans la rue et j'ai été sponsorisé par Sims skateboard qui à l'époque était la meilleure compagnie de skateboard pour moi. J’ai commencé à faire des compétitions avec eux et je suis devenu champion du monde en une nuit. Personne ne savait qu'il y avait de bons skateurs en Europe car il n'y avait pas Internet. Nous n'étions pas si nombreux, vous savez. C'est arrivé comme ça, du jour au lendemain. À l'époque, il n'y avait pas de cassettes vidéo. Mes amis filmaient avec une caméra super 8. Les sponsors ont commencé à fabriquer des planches à mon nom et à force de faire du skate, j'ai fini par avoir des problèmes de chaussures. Je les détruisais en cinq minutes. Le skateboard, c’est la pire chose qui puisse arriver à une paire de chaussures ! La bande verte raye l'extérieur parce qu'il y a des impacts très forts et en même temps, il ne faut pas que la semelle soit trop épaisse. Alors, j’ai commencé à me dire que je pouvais peut-être apporter quelque chose au skateboard. Je n'avais jamais vu personne faire une chaussure de skate - je veux dire, du point de vue du skateboard. On avait besoin d'une culture. Alors j'ai dit : « Ok, je vais commencer à faire des chaussures. » Dans les années 80, je suis allé en Corée pour rencontrer un fabricant qui faisait des chaussures et j'ai dit : "Je veux faire des chaussures de skateboard."

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CTJ: Mais d’où vient ton côté business ? Parce que finalement, tu dois avoir l’esprit d’entreprise pour te dire “Je vais lancer un truc.” 

PA : Non, je pense que je l'ai fait purement par besoin. Le besoin de faire les premières chaussures de skateboard par des skateurs. Je savais exactement ce dont nous avions besoin. Je n'ai jamais vraiment pensé au business, j'ai toujours détesté les gens dans les affaires. J'ai toujours pensé que je le faisais par passion, pas pour l'argent. À cette époque, les magasins de skate ne vendaient pas beaucoup de chaussures. On ne savait pas ce qu'on faisait. On était tous des skateurs à la base. On n’avait pas fait d'école de commerce, d’ailleurs, je parlais à peine anglais quand je suis allé en Amérique. Donc, c'était un vrai défi, mais nous avions tous cette même passion pour le skateboard.

CTJ: Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Aurélien Giraud : Je pense que c’était en 2019 à LA. 

CTJ: Aurélien, à quel âge as-tu commencé ? 

AG: J’ai commencé le skate à l’âge de 4 ans. C'étaient mes premières compétitions. Puis j’ai rencontré Pierre en 2019. 

CTJ: Que représente Etnies pour vous ?

AG : Pour moi, c’est un rêve d’enfant. Quand j’étais petit, je ne mettais que des Etnies parce que c’était la Rolls Roys des chaussures de skate. C’est vraiment une marque que j’admire et qui a toujours eu les meilleurs skateurs, notamment Ryan Sheckler, mon skater préféré depuis que je suis gosse. Etnies a toujours été l’une, voire la meilleure marque de chaussure de skate ! 

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CTJ :  Vous avez vu l'évolution de l'industrie du skateboard qui est devenu beaucoup plus mainstream. Le skate fait désormais partie de la culture populaire. Aurélien, tant que businessman et skater, comment voyez-vous l’évolution du skate ? 

AG: Personnellement, je ne la vois pas comme Pierre. Il y a beaucoup plus de monde qui s’intéresse au skate, même dans la mode. On voit Louis Vuitton, Lanvin, Prada, tout le monde commence à faire des skates, des sacs à skate ou même des sneakers. La sneakers à la base, ça vient de la rue, donc du skate essentiellement.

CTJ: On a l’impression qu’on te pique un peu ta culture, non ?

AG : Non, je trouve ça cool ! D’un côté, on nous pique notre culture mais c’est pour mieux l’élargir donc je pense que ce n’est que du bonus pour les marques de skate tel qu’Etnies. Il y a aussi de plus en plus d’infrastructures en France, notamment avec les J.O de Paris. 

CTJ: Et toi Pierre, comment vois-tu les choses ?

PA: Je trouve que c’est positif. Et maintenant les Jeux vont devenir des jeux culturels. Un peu comme les x-games. D’ailleurs à l’époque on appelait les x-games les indies olympiques. C’est drôle. Et maintenant les skateurs comme Aurélien changent les J.O en véritable jeu culturel. Parce qu’ils sont très attachés à la culture skate, ils ont grandis avec et ils comprennent tout ça de façon très pertinente. Ce sont eux qui changent les choses. 

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CTJ: Est ce que ce n'est pas aussi intéressant en termes de jeu, finalement ? Dans le skate, il y a vraiment un sentiment de partage je trouve, un peu comme dans une fratrie. Par rapport à d’autres athlètes qui sont plus dans leur bulle, non ?

PA: Oui, si on rencontre des joueurs de foot, par exemple, c’est complètement différent que quand on rencontre des skaters professionnels. Les skaters professionnels sont plus intégrés. Il n’y a pas vraiment d’âge dans le skate. Quand on skate dans la rue et qu’on tombe sur le béton, on est toujours humble, beaucoup plus que dans d’autres sports. Je pense que la plupart des skaters qui participent au J.O comprennent bien ça et sont pavenus à intégrer la culture skate dans les Jeux. Parce que les compétitions c’est bien, mais le plus important, c’est la culture. On s’éclate, on pousse les limites, on fait de belles figures. Finalement, la question c’est de savoir comment on change les jeux pour intégrer la culture skate ? La culture skate est très créative dans la mesure où c’est un sport de  rue, avec des obstacles, les flics tout ça. Il faut toujours s’adapter.

CTJ: Il y a une grande dimension esthétique dans le skate. Dans la mode, cela nous a beaucoup inspiré dans notre façon de créer des images et des vidéos. Toutes ces vidéos des 90s que l’on adore… 

PA: On veut porter des trucs cool aussi ! Tout simplement. On veut que le skate ait une bonne image qui soit vraiment représentée par ce qu’on fait, par la culture skate. C’est hyper important. Je me rappelle quand on faisait les premières Etnies en France, il y avait aussi des magasins de mode qui portaient des Natas. Les premières chaussures de skate qu’on a fait avec un pro modèle, c’était avec Natas Copas, un skater de street américain en Californie. Eh bien, les magasins de mode vendaient des Natas. À l’époque, c’était un peu choquant mais maintenant, c’est beaucoup plus accepté. Maintenant, c’est vraiment différent. Je pense que la mode, comme le skate, évoluent très vite. C’est un peu le même genre de mentalité, en fait. 

CTJ: Quel rôle la reconnaissance a-t-elle joué pour vous deux ? Est-ce important pour vous d’être reconnu par vos pairs et par les autres en général ? 

AG: C’est sûr que la notoriété ouvre plus de portes. Après, je ne sais pas où cela nous mènera. Aujourd’hui, le skate est très médiatisé donc, quelque part, on a une reconnaissance via ce sport. 

PA: Être reconnu, c’est important mais pour nous, le skate, c’est une cause, on fait ça à fond. On ne réfléchit pas à ce qu'il va se passer après. On est à 200%. Avec les flics aussi cela a changé, d’un seul coup, ils font plus attention aux skaters…

AG: Oui, on est moins les bandits de la rue… 

PA: Pour nous, il s’agit de skater et de créer, tout simplement. 

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CTJ : Quel est le meilleur conseil que tu aies jamais reçu et que tu donnerais aux jeunes qui grandissent avec le skate ?

AG: Le meilleur conseil que j’ai reçu aussi, c’est amuse-toi ! Je pense que c’est comme ça qu’on devient meilleur. 

CTJ: Tes parents ont-ils compris ton choix de faire carrière dans le skate ? 

AG: Non. Ils ont vu ça comme un sport lambda donc tu en fait pendant dix ans, après tu arrêtes et tu fais des études. Après ce n’est pas un milieu mais si demain on me demande : « Est-ce qu’une personne peut vivre du skate ? Eh bien non ! » Ce n’est pas comme le foot ou les sports extrêmement médiatisés. Mais on peut réussir à en vivre. 

CTJ: Mais ça reste un microcosme quand même, les gens qui comprennent comment ça fonctionne.

AG: Oui, ça  reste un sport assez spécial à comprendre mais quand j’ai commencé, il y a 15 ans de ça, je me disais que je voulais vivre de ça c’était franchement compliqué. Il y avait très peu de gens qui en vivaient et c’était vraiment les meilleurs.

CTJ: Tu avais des mentors, j’imagine ?

AG: Oui, j’ai eu la chance de grandir à Lyon donc il y avait JB Gillet, Jérémie Daclin, Mathieu Hilaire, de très très bons skateurs qui sont devenus pros. On avait une grande scène skate street à Lyon donc c’est clair que ça a été une chance. Ils m’ont bien appris les codes, ils m’ont éduqués et ils m’ont appris comment ça se passait dans ce milieu.

CTJ: Comment ça se passe pour les femmes dans le skate ? Est ce qu’on on assiste à une ouverture des modes d’intégration ?

PA: Il y a un vrai phénomène au niveau du skate avec les femmes. C’était intimidant pour elles de se mettre au skate. Il y a toujours eu des femmes qui ont fait du skate mais elles n’ont jamais été très nombreuses. Mais ces dix dernières années, il y en a de plus en plus. Au départ, c’était plus des filles entre dix-huit et vingt-cinq ans qui faisaient du skate et ces cinq dernières années, ce sont des filles plus jeunes qui font du skate. On s'en est aperçu dans le skatepark de Etnies où on donne des cours. Il y a une association à Paris qui s’appelle Relax pour les filles. J’ai eu des informations grâce à Sophie, qui a commencé ça il y a huit ans. Elle me disait “je skatais toute seule et ce n’était pas facile donc j’ai décidé de créer une association avec d’autres filles, comme ça on était moins intimidées.” Dans l’association, il y a des très jeunes filles maintenant. Ça peut commencer à cinq, six ans, sept ans. Il y a même des mamans qui veulent se mettre au skate. En 2020, l’augmentation de skateur a augmenté de 30%, en 2021, on n’a pas encore les chiffres mais c’est entre 50% et 100%. Dont une grosse partie c’est les filles. Il y a beaucoup plus de participants chez les jeunes, mais aussi chez les parents qui se remettent au skate ou qui font du skate pour la première fois. Tout est une question d’équilibre et d’attention. 

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CTJ: Quelles sont les ambitions de  cette collaboration ? 

PA: Il faut aimer la chaussure aussi, pas juste la planche. L’idée, c’est de créer les meilleures chaussures de skate afin qu'Aurélien puisse accéder à d’autres niveaux, qu’il puisse faire du skate le plus longtemps possible aussi, éviter les blessures, absorber les chocs avec le contrôle de la planche. Et puis bien sûr, avoir un bon style aussi avec les chaussures et les vêtements qu’on fait avec lui. C’est important le style dans la culture skate

CTJ: Quel modèle portes-tu Aurelien?

AG: Quand je sais que je vais sauter j’utilise la Marana et  je sais que ce sont les meilleurs. 

PA: Pour la Marana, on travaille avec Michelin. Michelin est venu nous voir il y a 5 ans. on a commencé à développer des caoutchoucs avec eux. On s’est dit qu'il fallait travailler avec un tel géant pour fabriquer nos semelles. La Marana a donc une semelle Michelin qui dure trois fois plus longtemps qu’une semelle normale. 

CTJ : Aurélien, comment décrirais- tu ton style de skate ?

AG: Ma spécialité, ce sont les gros gaps. Les gros jump pour sauter au-dessus de grosses marches. Après je fais du street aussi. Je fais des rails, je fais du curb, je fais un peu de tout. 

CTJ: Quel est le top 3 des spots de skate à Paris ? 

AG: Numéro 1, c’est ici, pour moi, au Palais de Tokyo. Après, je dirais République et Trocadéro. Au Trocadéro, le problème c’est qu’il y a du monde. Il y a beaucoup de touristes. Mais en général à Paris et dans les banlieues, il y a énormément de street spots qui sont encore sous côté. Si on cherche un peu, je pense qu’il y a moyen d’avoir des spots de dingues !

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