« Je ne laisse plus personne me contrarier. Je sais ce que je ressens, et j’ai décidé de l’exprimer ici. »

La rappeuse émergente de 26 ans parle de son premier album percutant, de la musique comme espace de sécurité et de son amour pour le label AMIRI, basé à Los Angeles.

par Mahoro Seward
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28 Février 2022, 9:00am

« On n’arrête pas de dire ça de moi ! » me confie John Glacier avec un petit rire alors que je lui demande son avis sur le terme qui lui est souvent attribué : insaisissable. « Dans les interviews que j’ai faites, j’ai toujours répondu que ce n’était pas le cas, mais c’est ainsi que l’on continue à me qualifier ». On vous l’accorde, de telles conclusions sur la musicienne de 26 ans sont compréhensibles — même si erronées. Car si l’on ne tient compte que de son personnage public, il y a toujours quelque chose qui semble nous échapper. Juste avant la sortie de son album SHILOH : Lost For Words l’année dernière, elle était principalement perçue comme une figure énigmatique de Soundcloud, connue pour ses apparitions sur les projets de Babyfather et LYAM.

Mais y voir la preuve d’un brouillage de pistes intentionnel serait la regarder par le mauvais bout de la lorgnette. Franche, impassible, décalée et attachante, voilà les adjectifs qui viennent à l’esprit lorsqu’on discute avec elle. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la voilà qui passe allègrement du coq à l’âne. Elle se confie ainsi sur sa récente excursion dans la ville de Margate (moment de répit nécessaire pour celle qu’elle vit encore aujourd’hui dans le quartier de Hackney à Londres, où elle est née et a grandi), nous parlant ensuite de son amour pour les cochons (« au final, c’est comme des chiots sans poils, mais en plus intelligents ! »), sans oublier de nous faire un résumé de son Nouvel An, alors perchée sur des talons de 15 cm à la soirée organisée par Benji B au Standard, pour terminer en évoquant des lyrics rédigées du point de vue d’une paire de pompes. En quelques minutes, toute idée préconçue se trouve dissipée, et l’on comprend vite que les termes souvent utilisés pour la qualifier sont simplement une conséquence de ces « gens qui utilisent mal le langage ».

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Si quelqu’un est bien placé pour formuler cette critique, c’est John. Comme elle le déclare avec enthousiasme sur Icing, une contemplation intelligente et atmosphérique de l’autoperception, « I’ve got a world of words, I’m not trying ». Et malgré ce que le titre de l’album pourrait laisser penser, la rappeuse est loin d’être à court de mots : « J’ai juste l’humour de mon père ». Son talent génial pour superposer les mots, suggérant un sens de lecture ou suscitant un sentiment sans jamais le montrer du doigt, est effectivement sa marque de fabrique. « C’est ça que j’aime tant avec la langue », explique-t-elle. « C’est comme créer un puzzle. Vous pouvez mettre plusieurs mots ensemble, mais selon son contexte où la façon dont elle est prononcée, la phrase peut prendre plein de significations différentes. »

Il est vrai que John a aiguisé sa plume pendant quelques années. Poète passionnée depuis l’enfance où elle offrait souvent sa prose à ses amis en guise de cadeau, le langage a joué un rôle si crucial dans son développement créatif que, même aujourd’hui en tant qu’artiste, elle « écrit littéralement sans instrument. Je rédige mes vers au son du silence, puis si j’entends un beat qui peut correspondre à ce que j’ai écrit, j’essaie pour voir si ça fonctionne. Je ne suis pas très mélodique, en fait. » Ça ne fait d’ailleurs que quatre ans qu’elle s’est tournée vers la musique, poussée par le besoin urgent de trouver un endroit où extérioriser ce qui flottait en elle. Les oreilles à première vue bien intentionnées de son entourage se sont toutes avérées peu empathiques. « La musique m’a offert un safe-space », dit-elle. « Vous êtes le seul à savoir ce que vous ressentez. En parler aux gens peut parfois être une perte de temps. J’en avais assez de m’ouvrir aux autres et d’entendre un discours qui n’avait rien à voir avec ce que je ressentais. Au fond, je n’étais pas vraiment entendue. Je me suis alors dit que je n’allais plus laisser personne me contrarier ; je savais ce que je ressentais, et c’est ici que j’allais l’exprimer ».

Lorsqu’on lui demande pourquoi elle a souvent dépeint SHILOH comme un exercice égoïste, elle avoue en toute honnêteté que « l’intention était vraiment de créer un truc personnel, quelque chose pour moi. C’était assez étroit, comme démarche. » Cependant, plutôt que l’égotisme évident que ce terme désigne généralement, John infléchit le mot avec positivité. « On peut très bien écrire une chanson qui parle de soi tout en la destinant à un public. Avec SHILOH, cela dit, je ne savais pas vraiment qui était le public, je savais juste que j’en faisais partie. Je l’ai écrit pour pouvoir clore des chapitres personnels, mais je savais que ceux qui ressentaient la même chose que moi pourraient trouver du réconfort en l’écoutant. »

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L’éventail de personnes concernées est peut-être bien plus large que John ne le réalise. Même si chaque morceau de SHILOH peut être vu comme une transcription littérale de ses pensées les plus intimes, il y a quelque chose de familier qui transparait à travers leur franchise nonchalante. Les cordes qui montent en puissance et les percussions qui s’entrechoquent sur If Anything rappellent le franchissement des portes insonorisées d’un club, tandis que le ton nasillard et chancelant de Trelawny Waters et son saxo lancinant évoquent la béatitude vaporeuse d’une descente sur le canapé d’un pote le lendemain de la veille. La distorsion granuleuse sur les voix d’Icing donne l’impression d’écouter nos propres notes vocales sur haut-parleur, le téléphone plaqué contre l’oreille.

Aussi éclectique que tout cela puisse sonner, il suffit de lancer un regard à la jeune femme pour comprendre. Décrivant son approche stylistique (et musicale) comme « mood-based », elle avoue être un caméléon en matière de fringues. C’est ce sens de la flexibilité et de l’espièglerie qui l’a d’abord attirée vers la collection SS22 d’AMIRI, la première ligne féminine exclusive du label basé à Los Angeles. La collection versatile va du tailleur élancé au jean large à ourlets effilochés, en passant par les cuirs huilés, les denims blanchis et de lourds cachemires feutrés. « Qu’importe la pièce que vous portez, tout est tellement élégant », dit-elle, « rien qu’en regardant, vous savez déjà que c’est hyper confortable. Les textures sont tellement denses, les coutures et les coupes toujours parfaites… C’est un truc auquel je fais énormément attention ». Elle ajoute que la signification culturelle de la marque est également à prendre en compte. « Je parle en tant qu’habitante de Hackney, mais dans la scène rap de Londres, AMIRI c’est vraiment quelque chose. Mon plus jeune frère ne porte plus de jeans si ce n’est pas un AMIRI ! Et évidemment, il est loin d’être le seul. »

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John me confie qu’elle aimerait bien faire pareil, mais que son budget denim ne va pas aussi loin. Du moins pas encore. S’il y a bien une chose dont on ne doute pas depuis la sortie de SHILOH, c’est que ses chances d’emprunter le chemin de la prospérité sont plutôt élevées. Néanmoins, elle ne se fait pas d’illusions sur ce que cela implique. « C’est à ce moment-là que ça devient chiant », me dit-elle en envisageant les exigences commerciales d’une carrière dans l’industrie musicale. « Maintenant que je possède une voix dans l’industrie, les gens ont des attentes en ce qui concerne la suite. Personne ne me le dira directement, mais je sais bien que c’est dans la nature humaine de comparer. Et en écoutant mon travail, ils penseront sans doute “Oh my, ça n’a plus rien à voir avec son dernier projet !”, mais au final, qui leur aura promis le contraire ? » ajoute-t-elle. « J’aime être libre de créer différents styles musicaux en fonction de ce que je ressens ou de mon état d’esprit, mais en toute logique, j’ai l’impression que je devrais davantage tenir compte du public. Ne pas le faire, c’est prendre un énorme risque ; de plus en plus de gens n’aimeraient plus ce que je fais et je ne collerais plus forcément à l’image qu’ils avaient de moi en tant qu’artiste. ». Ces préoccupations tout à fait légitimes se présentent d’ailleurs à de nombreux artistes. Dans le cas de John, cependant, il y a quelque chose dans la nature intrinsèque de son talent — un pouvoir intuitif qui en appelle à nos sens les plus intimes de la compréhension de soi — qui nous fait penser que partout où dérive le glacier, le public suivra sans ciller.

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À découvrir ici.

Crédits

Photographie : Sarah Stedeford

Mode : Bojana Kozarevic

Coiffure : Amidat Giwa de chez Bryant Artists avec les produits L’Oreal Professional

Make-up : Rebecca Wordingham avec les produits Dr Barbara Sturm et M.A.C. Cosmetics

Manicuriste : Emily Rose Lansley de chez Saint Luke Artists avec les produits Dior Manicure Collection et

Miss Dior Hand Cream

Assistants photo : Edward Emberson et Arthur Comely

Assistantes styling : Marina de Magalhaes et Aurélie Mason-Perez

Assistant coiffure : Avrell Delisser

Production : Iain McCray Martin

Retouches : Oliver Marshall

Tous les vêtements et chaussures (portés pendant le shoot) : AMIRI

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