Charles Ray célébré en version XXL à Paris

Artiste majeur du XXe siècle et figure emblématique de la sculpture, Charles Ray a répondu présent à la carte blanche que lui offrent le Centre Pompidou et la Bourse de Commerce.

par Patrick Thévenin
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25 Mars 2022, 2:24pm

Pour sa première exposition d’envergure en France, l’artiste américain Charles Ray, connu pour ses sculptures hyperréalistes, n’a pas fait les choses à moitié et a vu les choses en grand, mobilisant deux acteurs majeurs de l’art contemporain : le Centre Pompidou où sont présentés 19 pièces datant des années 70/80 aux années 90 et la Bourse de Commerce et ses 17 œuvres (dont six inédites) couvrant la production de l’artiste de 1990 à aujourd’hui. Une association d’un genre nouveau saluée, lors de la visite réservée à la presse, de nombreuses fois par Laurent Le Bon, nouveau président du Centre Pompidou, à grands coups de : “C’est une expo extraordinaire, le résultat d’une complicité, d’une amitié et d’une admiration pour Caroline Bourgeois et François Pinault et l’intérêt qu’il porte au travail de Charles Ray depuis 20 ans. », complété dans le catalogue d’expo d’un :  « Nous sommes très heureux de contribuer à offrir à Charles Ray cette occasion unique de présenter un tel corpus de ses œuvres en associant des institutions voisines : la plus grande collection publique d’art moderne et contemporain d’Europe à l’une des plus grandes collections d’art contemporain privées du monde. », histoire certainement d’éteindre toute volonté de polémique envers ceux qui se seraient offusqués de cette association entre privé et public.

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Autoportrait de Charles Ray

Un artiste immense et discret

Artiste considéré comme un des plus importants de sa génération, à l’œuvre réduite à une centaine de pièces, Charles Ray est finalement peu connu du grand public, même si certaines de ses sculptures, notamment ses mannequins hyperréalistes aux dimensions élargies ou la fameux Boy with Frog, commande de François Pinault qui trône à la proue de la Punta della Dogana à Venise, sont désormais passées dans l’inconscient collectif. Né en 1953 à Chicago, passé par des études de sculpture à l’Université d’Iowa, Ray se fait d’abord remarquer par des œuvres abstraites et minimalistes, mélangeant différentes techniques – la photographie, la sculpture, l’installation, la performance, etc. – privilégiant d’emblée une critique de la société de consommation et de la pop culture. Toutes techniques qu’il va de plus en plus délaisser au profit de la simple sculpture (et des fleurs qu’il dessine la nuit lors de ses insomnies) dont il ne cesse de retourner la signification profonde dans tous les sens, tout en filant, au fur et à mesure des années, vers des territoires de plus en plus classiques comme l’explique Philippe Sénéchal dans le catalogue : « Qu’il travaille la pierre, l’argent ou l’acier, Charles Ray crée des fantômes solides qui viennent hanter notre espace. Longtemps cette dimension spectrale fut implicite. Aujourd’hui, cette sorcellerie évocatoire est mise au premier plan, et Ray joue à la fois sur l’absence et la présence. »

Une double carte-blanche

Conçue comme une exposition miroir, les deux immenses espaces dédiés se répondant par un subtil jeu de correspondances (et la légende racontant que l’endroit de Paris où on voit le mieux Beaubourg est la Bourse du Commerce), la carte blanche offerte à Charles Ray offre à voir les nombreuses facettes de l’œuvre de l’artiste tout en faisant résonner de manière différente les grandes questions qui traversent son travail à savoir : « C’est quoi la sculpture ? Qu’est-ce qu’une sculpture ? A quoi ça sert et combien de temps ça dure ? » Puisant dans l’histoire de l’art classique comme contemporain, démultipliant les échelles, de la plus petite à la plus grande, variant les matériaux tout en déclinant la même œuvre en plusieurs versions, omettant volontairement des éléments clés qui justifient les postures des modèles représentés, faisant disparaître volontairement des détails infimes comme les veines ou l’expression du visage d’un modèle, s’inspirant de la culture populaire comme des canons de la sculpture classique, multipliant les références discrètes, les œuvres de Charles Ray n’existent, ou du moins prennent leur forme finale, que lorsqu’elles sont placées dans l’espace d’exposition. Lorsque le public peut tourner autour, appréhender la manière dont elles affectent l’espace, tout en refusant toute complicité trop évidente avec ce dernier, comme l’explique Charles Ray : « Une sculpture est en puissance un essai écrit dans quatre dimensions de notre monde vécu, les trois dimensions de l’espace et celle du temps. »

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Télescoper le futur et le passé

Qu’elles représentent un camion compressé et remis en forme, un nain gisant sur une dalle, une famille nue se tenant par la main, des tables dressées pour déjeuner, un Christ débarrassé de sa croix semblant d’élever dans les airs, un homme assis dégustant son burger, une partouze où l’artiste nu comme un vers et sexe dressé se démultiplie à la puissance huit, des mannequins féminins et apprêtés agrandis ou un tronc de chêne déraciné et reconstitué en cyprès, les pièces de Charles Ray bouleversent notre manière de regarder l’œuvre et d’appréhender l’espace. Comme si en catapultant les époques et les canons de l’art, en mélangeant gravité et ironie, pulsions de vie et de mort, réalisme et illusions d’optique, figures de la culture populaire et icônes sacrées, l’artiste s’amusait à troubler et désarçonner le visiteur qui se pose la question de savoir ce qu’il regarde comme du vrai et du faux. Un état de déstabilisation que confirme François Pinault, le admirateur éperdu de Charles Ray : « Ce que j’aime chez Charles Ray, c’est la manière dont il sculpte l’existence, les rapports que l’on entretient avec ce qui nous entoure depuis l’enfance, mais également nos pulsions positives ou négatives. En dépit de leur aspect réaliste, ses sculptures sont énigmatiques et suscitent de nombreuses questions. Elles secouent et, d’une certaine manière, mettent les certitudes en tension. »

Charles Ray jusqu’au 6 juin  à la Bourse de Commerce et au Centre Pompidou.

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