Courtesy of Alex Brunet

Pourquoi j'ai décidé d'arrêter l'alcool ?

Dans un livre coup de poing qui se dévore, la journaliste et romancière Claire Touzard raconte comment elle a arrêté l’alcool et réfléchi à ce que ça disait de nous.

par Patrick Thévenin
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18 Janvier 2021, 11:53am

Courtesy of Alex Brunet

C’est l’histoire de Claire, journaliste parisienne multi-casquette qui évolue dans un milieu plutôt branché et chic et qui a 37 ans, alors qu’elle boit depuis ses 16 ans, décide d’arrêter l’alcool en même temps qu’elle rencontre l’amour de sa vie. S’en suit un journal de bord, où les idées se chevauchent et qui agit comme une sorte de thérapie. Une façon de tenir face à l’envie de boire récurrente, mais aussi de tisser des liens passionnants sur les rapports de l’alcool avec la féminité, le féminisme, le patriarcat, le militantisme, le genre… Sur comment l’alcool fait croire qu’il vous émancipe alors qu’il vous détruit. Sur la manière dont arrêter de boire vous transforme. Sur la façon dont la pop culture s’est créée autour de héros et d’héroïnes alcooliques. Sur pourquoi l’abstinence est si mal vue du moins en France. Récit poignant, superbement écrit, qui vous secoue dans tous les sens, « Sans Alcool » vide son sac sans gueule de bois.

Comment est venue l'idée de ce livre ? 

Claire Touzard : J'étais en pourparlers avec un éditeur pour un autre livre, un jour qu’on avait rendez-vous je lui ai dit : « J’ai arrêté l’alcool. » il m'a regardé et m'a répondu : « Mais en fait, c'est ça ton livre ! » Et j'ai commencé à l'écrire en même temps que mon sevrage. Plein de mots me sont venus très vite et ça a été un peu thérapeutique, ça a participé au succès du sevrage.

Qu'est ce qui fait que au bout de 20 ans de consommation, tout d'un coup, tu décides d’arrêter ? 

CT : Un ensemble de choses. Je pense qu'on sait intimement quand on a un problème avec l'alcool même si on ne veut pas se l'avouer et j'avais déjà fait la démarche intellectuellement de m'en rendre compte. Parce que je buvais seule, parce que je n’avais pas l'alcool très festif, en fait c'était devenu un médicament et une façon de me cacher les choses. Quand j'ai rencontré Alexandre, il m'a montré une sobriété joyeuse, ce qui n'était pas souvent le cas, et il en parlait très librement. Je n'ai pas arrêté tout de suite, une fois j'ai compris que je pouvais le perdre à cause de l’alcool, ça m'a un réveillé et je me suis dit : « Tiens combien de choses tu n'as pas perdu à cause de l'alcool ? » La réflexion était là depuis longtemps et Alex a été un peu le déclic. 

C'est une sorte de psychothérapie ? 

CT : C'est sûr, je cite beaucoup mon compagnon qui a arrêté depuis presque trois ans. Et beaucoup en parler avec lui a fait que c'était devenu une sorte de psychothérapie et c'est vraiment grâce à ça que j'ai retracé un peu le fil de mes pensées sur l'alcool. J'ai découvert au fur à mesure de l'écriture à quel point c'était devenu central dans ma vie et j'ai commencé à questionner ma féminité par rapport à mon père. J'ai compris que ça avait noyauté beaucoup de choses. Donc, ce livre a vraiment servi aussi à me rendre compte de l'ampleur des dégâts.

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Courtesy of Alex Brunet

Ce qui est intéressant, c'est que tu ne parles pas que de l'alcool, mais tu tisses des liens vers des problématiques actuelles comme le patriarcat, le féminisme, l'activisme…

CT : Il est vrai que le rapport à sa féminité ou à sa masculinité, son rapport au système, sont des choses qui en général poussent à boire pour les mauvaises raisons. J'ai du mal à dissocier ces problématiques, et justement une amie m'a demandé s'il était féministe de ne pas boire.  Je pense que d'un point de vue social on est obligé d'analyser quelque chose qui ne l'est pas en fait et qui va plutôt dans le sens de la violence. L’alcool est quand même le symbole de tout un tas de rapports de domination et je ne vois pas pourquoi il faudrait le laisser tranquille !

A un moment ton compagnon, Alexandre, te dit qu'il boit comme une femme et là tu réalises que tu bois presque comme un homme. 

CT : Je pense que l'alcool, comme d'autres choses, est une arme qu’ont eu les femmes pour éteindre leur colère, pour abattre la pression le soir quand elles rentraient chez elles après avoir subi mille injustices, mais pour se maltraiter aussi et beaucoup l’ont utilisé comme médicament. Avant #metoo et l'explosion de la parole on vivait nos drames de manière individuelle et l’alcool a été pour certaines une manière de tenir face aux injustices. Les hommes aussi ont des raisons de boire, avec Alex on a beaucoup discuté du rapport à la masculinité et, par exemple, de cette génération de mecs quadras qui n'a pas vraiment pris le train du #metoo et qui s'est retrouvée un peu coincé dans une sexualité hybride où ils avaient envie d'évoluer mais ne savaient pas trop comment faire. J'ai l'impression qu'on boit pour des raisons qui sont liées au système, aux injustices, qu’il y a mille raisons de boire en fait.

Tu expliques aussi que l'alcool t'a permis de lutter contre les cases où on te mettait en tant que femme.

CT : C'est ce qui est ambivalent. Pendant longtemps, j'ai cassé les codes usuels de la féminité et l'alcool faisait partie de ce personnage que je m'étais créé, un peu fracassant, où je m'abîme, où je brise un peu l'image de la fille polie parce picoler c'est être plus gueularde, pochtronne, ne pas répondre aux clichés de la gentille fille sage qui reste en place, donc il y a un truc un peu politique là-dedans. Après ce qui ambivalent encore une fois dans cette émancipation c’est qu’on se maltraite alors que la vraie émancipation c'est garder son esprit clair et détruire le patriarcat, pas se niquer soi-même ! Depuis que j'ai arrêté de boire, j'ai l'esprit beaucoup plus aiguisé et politisé, je suis plus productive et c'est plus utile à ma féminité, à ma construction et à mon émancipation.

Ce qui fait la force du livre c'est que ce n'est pas un livre de coaching ou un livre de conseils pour arrêter l’alcool. C'est ton expérience et tu montres qu'il n'y a pas de méthode miracle à part le désir d’arrêter.

CT : C’est surtout le désir de se faire du bien. Ça fait vraiment développement personnel de dire ça, mais je pense que du moment où tu décides de te faire du bien, tu arrêtes les trucs qui te font du mal, l'alcool, les personnes toxiques, etc. et c'est un début de cycle. J’ai eu la chance de rencontrer quelqu'un que j'aime qui ne buvait pas et qui m'a aidé. En fait, j'ai l'impression que ce qui marche vraiment c’est la parole et la discussion avec les autres, d'avoir autour de soi des gens qui ont arrêté et de pouvoir dialoguer avec eux. 

Tu réalises que beaucoup en lisant ton livre vont prendre conscience qu'ils ont un problème avec l'alcool et peut être arrêter ?

CT : Oui, même si je ne dis pas que l'alcool c'est mal, ce serait cool qu'on parle mieux de la sobriété pour donner l’envie et la force d’arrêter à ceux qui souffrent d'addictions. J'ai l'impression d’avoir mis des mots sur des choses pour beaucoup de gens autour de moi et il y a plein de proches qui ont commencé à arrêter en se disant qu’ils avaient besoin d'un break, pas forcément à vie mais en tout cas il se sont posés la question. 

Il t'arrive encore de penser à l'alcool ?

CT : Bien sûr, j'en ai rêvé cette nuit et ça m’a réveillé, je buvais du Chardonnay le matin. Comme je réponds à des interviews sur le sujet, je pense que ça me travaille. Il faut savoir que ça ne te quitte jamais, mais il faut comprendre pourquoi tu arrêtes et si ça t’est bénéfique alors tu n'as pas envie de revenir en arrière. 

Claire Touzard : « Sans Alcool » (Flammarion) – 336 pages

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