Courtesy of Alex Brunet

Anne Cibron, la force tranquille du rap

Aussi discrète que respectée, Anne Cibron occupe une place à part dans le paysage du rap français depuis près de vingt ans. i-D s’est entretenu avec la Business Partner et associée de Booba.

par Claire Thomson-Jonville
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12 Février 2021, 12:49pm

Courtesy of Alex Brunet

Anne Cibron est l'une des figures emblématiques du rap et des musiques urbaines qu’elle a contribué à faire émerger sur la scène française et internationale. Business Partner et associée de Booba depuis 2002 dans la production de nouveaux talents, la productrice au sein des labels 92i et 7 Corp, également manageuse d’Orelsan, est parvenue à imposer sa voix singulière dans cet univers majoritairement masculin où l’excellence et la confiance sont essentielles. Son credo ? Toujours faire primer l’artiste et son individualité, quitte à en déplaire à certains, bien au contraire. Dans un secteur en pleine mutation, marquée par l’ère des réseaux sociaux, du streaming et par de nouveaux moyens de consommer la musique, Anne Cibron continue d'accompagner ses artistes avec une vision à 360° et une détermination à toute épreuve.

Rencontre entre Anne Cibron, productrice et manager, et Claire Thomson-Jonville, directrice de la rédaction i-D France.

Claire Thomson-Jonville : Anne, tu est cofondatrice du label de musique “Louve”, métaphore en quelque sorte ton métier, tu produis des rappeurs et tu es la manageuse de plusieurs talents, parfois controversés, comme Booba et Orelsan. Le rap a-t-il toujours été une évidence pour toi ? 

Anne Cibron : J’ai toujours eu un lien avec la musique parce que je suis moi-même artiste peintre. Mes amis ont toujours été des artistes. Le premier avec qui j’ai travaillé, c’est MC Solaar.

CTJ : As-tu su naturellement très tôt que tu voulais accompagner des artistes ?

AC : Non, je suis juriste de formation. Au départ, mon métier, c’est d’apprendre les contrats de la musique. Donc, au début, j’étais un peu en phase d’observation. Ce qui était certain, c’est que je n’allais pas rester juriste toute ma vie. Ça devait rester un outil et pas l’objet principal de ma vie. Surtout que les juristes, c’est un peu comme les médecins, leur quotidien consiste toujours à régler des problèmes, des soucis et des conflits entre les gens. Je n'avais pas du tout envie que ce soit ma vie.

CTJ : Tu as donc commencé en tant que juriste, comment es-tu parvenue à travailler avec des artistes par la suite ? 

AC : J’ai une vision très personnelle du monde, je suis très peu influençable. Je n'ai pas de capacités à me projeter dans l’avenir, je suis quelqu’un qui vit vraiment dans l’instant présent. Donc, c’est vrai que je n’ai pas d’ambitions particulières, à part d’être heureuse finalement, comme tout le monde. En revanche, vu que j’ai une âme d’artiste, j'ai tout de suite eu des rapports assez naturels avec eux, quel que soit leur niveau de notoriété. J’ai commencé chez Warner Music, j’écrivais aussi des chansons et c’est comme ça que j’ai découvert l’univers artistique musical. J’ai été débauché par une autre maison de disques puis par le manager de MC Solaar, Daniel Margulez, pour devenir son juriste. C’était quelqu’un que j’aimais beaucoup, il est mort il y a quelques mois. Il m’a appris à produire un album, à avoir une perception complète du milieu, une vision 360° de la gestion d’un artiste. Finalement, j’ai rencontré Booba en 2002, on a travaillé sur un dossier ensemble et on s’est retrouvé fin 2003. C’est devenu une locomotive, il m’emmène partout avec lui. C’est une grande rencontre artistique et personnelle pour moi. En fait, ça a toujours été une évidence. J’ai suivi l’artiste.

CTJ : Comment ton parcours professionnel avec Booba a-t-il évolué de ton rôle originel de juriste à celui de Business Partner ? 

AC : Contrairement à beaucoup de schémas de notre métier, notre relation s’est construite sur la durée. Au départ, il avait besoin d’aide juridique parce qu’il devenait indépendant et j’étais là pour ça. La confiance, ça se construit sur plusieurs années dans notre métier. Puis de fil en aiguille, les gens décident d’avoir une relation exclusive de manager et d’artiste. C’est quelque chose qui nécessite du temps parce qu’il faut avoir confiance l’un envers l’autre, il faut avoir des objectifs communs, une vision similaire et ça ne s’invente pas du jour au lendemain. Il faut être patient. Au début, je n’ai jamais dit que j’étais manageuse. C’est toujours l’artiste qui le dit en premier, quand il considère que je le représente.

CTJ : Quand on monte une société en tant que femme dans un milieu rempli majoritairement d’hommes, quelles sont les qualités nécessaires pour réussir et trouver sa place ?

AC : Je ne me suis jamais posée la question, j’ai toujours été entourée de beaucoup de garçons depuis mon enfance. C’est tout à fait naturel chez moi. En règle générale, je m’entends mieux avec les hommes parce que je les trouve plus directs et plus simples. J’aime leur énergie et leurs ambitions. Je ne me suis jamais victimisée, ce que je ne pourrais pas reprocher aux autres femmes, mais c’est une attitude que j’ai pu observer chez pas mal d’entre elles. C‘est une forme de victimisation qui alterne avec une certaine d’agressivité et je ne pense pas que ce soit le modèle le plus constructif dans l’avenir des hommes et des femmes, cette guerre permanente. La plupart des gens reproduisent un schéma que j’appelle le triangle des Bermudes où il y a un tyran, une victime et un sauveur et ça se répète continuellement. Je trouve qu’inscrire le féminisme dans ce triangle, c’est très dangereux pour l’humanité. En revanche, c’est vrai que quand vous êtes une femme, vous avez moins le droit à l’erreur dans ce milieu. Il faut être plus performante, d’où ma réputation dans ce métier où l’excellence et l’impeccabilité sont obligatoires.

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​Courtesy of Alex Brunet

CTJ : En tant que manageuse de Booba pendant des années, peux-tu nous raconter quelques moments forts que tu as vécus avec lui et qui t’ont vraiment marqués ? 

AC : Ce sont ceux où tu prends des risques pour faire évoluer la carrière de ton artiste. C’est une décision qui se prend ensemble bien sûr. Quand on décide de passer du Zénith à Bercy et que l’on se retrouve devant une salle bondée et qu’il y a cette communion dans la salle, c’est incroyable. C’est toujours super de vendre beaucoup d’albums mais c’est vraiment sur scène que c’est le plus émouvant.

CTJ : Le rap est la musique numéro 1 en France, mais c’est difficile de percer. Est-ce encore plus difficile aujourd’hui qu’à l’époque où Booba a commencé ? 

AC : Non, en fait, à chaque période, il y a des avantages et des inconvénients. Avant le stream, c’était difficile de signer, il y avait peu d’élus. Peu d’artistes réussissaient à faire leur chemin parce qu’il y avait dix nouveautés par an donc on les mettait bien en avant comme dans la variété ou la pop française. Il y avait des émissions très regardées. Avant, tu faisais Michel Drucker et c’était bon. Même si je ne regardais pas vraiment Michel Drucker, je regardais plus Taratata, c’était notre accès à la musique. Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’émissions musicales. Il y a une vraie dichotomie d’âge entre les médias. Il y a tellement d’offres désormais qu’il est ultra difficile de construire des carrières. Avant, une fois que l’artiste était signé, c’était rare qu’il n’ait pas de succès. Aujourd’hui, le processus s’est complètement inversé. Tout le monde peut faire entendre sa musique sans même avoir un contrat. Mais le problème, c’est qu’il y a trop d’artistes. Avec Booba, on a créé un label de musique il y a 7 ans sur lequel on a produit Damso. On développe de jeunes artistes et on aime bien faire ça. On a un point commun, on aime transmettre et il faut savoir que Booba est le seul artiste français, tout genre confondu, qui produit des jeunes artistes avec succès. Ça n'a jamais existé avant lui.

CTJ : Quels conseils pourrais-tu donner à de jeunes artistes ? 

AC : Aujourd’hui, il faut avant tout construire une marque et une marque, ce n’est pas juste un bon album. Une marque, c’est une personnalité forte. Avec internet, on arrive à un moment de la société où tout est lisse, tout se ressemble. Tout le monde a peur de faire le faux pas qui le précipitera dans la “cancel culture”. Cette culture américaine est en train de nous envahir, du coup, les artistes font des choses très neutres et très banalisées. Hors, c’est un peu le contraire de ce qu’on demande à un artiste. Je ne pense pas qu’un artiste doit toujours être dans le clash mais il doit avoir une vision singulière du monde, un prisme totalement unique dans lequel les jeunes notamment se reconnaissent. Un artiste, c’est quelqu’un qui est capable de générer une émotion chez l’autre. Finalement, c’est le regard de l’autre qui fait de l’artiste ce qu’il est. Il y a des gens qui sont très doués mais qui n'arrivent pas à avoir cette vision. Je conseillerais donc aux jeunes de se construire une vraie personnalité : exprimer qui ils sont et ne pas faire de la musique industrielle. Il faut inventer sa propre recette.

CTJ : Comment définir les qualités d’un bon manager?

AC : Un bon manager, c’est quelqu’un qui permet à un jeune artiste de s’épanouir dans sa personnalité. C’est la seule manière pour un artiste de durer dans le temps. Parce que le développement d’un artiste ce n'est pas de faire une bonne chanson à chaque fois, ça c’est la base. Mais le vrai travail, c’est de permettre à un artiste de s’épanouir. Souvent, je rencontre des jeunes qui ont 20 ans, ils ont du talent mais ça ne suffit pas. Si on prend Booba, entre ses 20 ans et aujourd’hui, sa personnalité a grandi devant le public. C’est quelqu’un d’extrêmement intelligent. Il y a pleins d’ingrédients, comme le fait d’avoir une structuration de business pertinent et d’être indépendant. Booba possède tout ce qu’il fait donc c’est déjà une étape importante dans le développement d’une carrière. Ensuite, le fait de gagner plus d’argent permet à l’artiste de prendre plus de risques car il n’est plus dépendant économiquement du succès de la prochaine chanson. C’est comme ça que fonctionne l’industrie du disque, les contrats sont faits comme ça. Pour un contrat d’artiste qui a un degré zéro d’indépendance, si vous avez une avance, vous la payez, sinon c’est dehors. Le succès devient un impératif et cela fait prendre moins de risques aux artistes qui veulent rassurer “la fan base” pour être sûr de leur plaire et d’être achetée. Le manque de prise de risque signifie, à terme, la mort de l’artiste. Finalement, il y a beaucoup d’artisans dans mon métier, mais très peu d’artistes.

CTJ : Je voudrais te parler de la place du rap en France. Récemment, j’ai parlé avec Tarik Azzouz pour i-D qui m’a dit : “On sent que le rap est encore mis à l’écart en France malgré la place qu’il a et toutes les ventes qu’il fait.” 

AC : Oui, c’est vrai, parce que les médias traditionnels sont restés très racistes, très sectaires. En France, le racisme ne se dit pas, mais il est là. C’est comme la misogynie. Quand je vois comment les français ont traité Brigitte Macron… Quand je parlais d’impeccabilité pour une femme, ce n’est pas seulement dans la musique mais dans tous les métiers. Si vous êtes une femme et que vous couchez avec quelqu’un de votre travail, vous devenez tout de suite une salope alors que le mec, c’est juste un mec. La France a des barrières qui ne sont pas visibles, il y a un plafond de verre. Il y a une vraie césure entre la France traditionnelle, la province et le dynamisme du streaming parisien, en Île de France, parce que les médias traditionnels français refusent encore le rap. Ils y viennent de façon extrêmement timide et avec encore beaucoup de mépris.

CTJ : C’est pour cela que je voulais aussi te parler de l’affaire d’Orly (altercation entre Booba et Kaaris en 2018) où tu as beaucoup communiqué. Tu as été très franche pour défendre ton artiste mais aussi pour dénoncer la façon dont cette histoire a été gérée. 

AC : C’est sûr qu’ils ont été traités comme des crétins. Les français se battent partout, c’est connu, pas qu’en France d’ailleurs. Ils ont été très stigmatisés. Je pense que ça arrangeait bien tout le monde que ça arrive à ce moment-là en termes d’exposition. Ça mettait d’autres affaires en sourdine. Il faut aussi savoir que Booba est l’un des plus grands influenceurs français - je n’aime pas ce terme - sur le web. C'est-à-dire qu’il fait du clic et les journalistes le savent. Quand Booba fait Sept à Huit ou TPMP, à chaque fois ils battent le record d’audience. Les journalistes savent très bien qu’une news consacrée à Booba sur le web, ça bat des records. Donc pour eux, c’est aussi l’assurance du clique.

CTJ : Pour un manager, il y a les Stade de France et les Bercy mais il y a aussi des moments plus durs et plus complexes comme cette affaire. Comment navigues-tu avec ce genre de situation dans la relation avec ton artiste ? 

AC : Il faut être aussi fort dans le positif que dans le négatif. C’est comme les couples, c’est une relation de confiance. Nous ne sommes pas là que pour les bons moments. L’important pour moi, mon métier, c’est d’essayer de transformer les choses en positif. Deux mois après, on a quand même fait l’Arena complet.

CTJ : Aujourd'hui, un artiste comme Booba n’est pas limité à la musique. Tu as une carrière polyvalente, une maison de disques, une ligne de vêtements… C’est un peu une nouvelle ère finalement. Aujourd’hui, on peut porter ses propres vêtements dans son clip pour faire 360° sales et marketing. Comment ton rôle a-t-il évolué à ce sujet ? 

AC : Comme je disais, ce qui est important c’est qu’un artiste s’épanouisse. Ils ont des envies, des rêves. Il faut pouvoir leur offrir la possibilité d’aller au bout de leurs envies et que ce ne soit pas forcément juste en album. Il y en a qui rêvaient de faire du cinéma, d’autres de faire des vêtements ou d’avoir un média. L’intérêt, c’est de travailler dans le sens de l'épanouissement personnel de chacun à travers le professionnel.

CTJ : Comment t’adaptes-tu à chacun de tes artistes ? As-tu une approche complètement différente en fonction de leur personnalité ? 

AC : Ils sont tous complètement différents c’est sûr. C’est aussi ça l’intérêt d’être une femme, c’est que je m’adapte. Les femmes s’adaptent mieux. Je change de rôle à chaque fois.

CTJ : Comment nourris-tu ta créativité en dehors du travail ? 

AC : Je travaille beaucoup mais j’ai toujours été comme ça. Normalement, je peins beaucoup, mais là je n’ai pas le temps et c’est vrai que ça fait un peu partie de mon équilibre. Après, en ce moment c’est un peu compliqué parce que d’habitude je voyage et ça m’a un peu déstabilisé de ne plus pouvoir partir. La forme de ma vie, c’est celle d’un artiste, dans le sens où je suis dans une vocation. J’y passe tout mon temps, je suis très mobile et ça occupe beaucoup mes pensées. Ce n’est pas un job où on ferme la porte du bureau à 19h et c’est terminé. C’est un engagement personnel. Il faut être un peu fou pour être manageuse (rires). C’est presque mettre ses intérêts après ceux des autres. Pour être un bon manager, il faut avoir une vision du monde qui est un peu plus flexible que beaucoup de gens.

CTJ : Comme tu le disais, la période actuelle est très compliquée pour énormément de monde. Comment as-tu changé ta stratégie ? As-tu des conseils ? 

AC : On s’est toujours adapté. C’est l’histoire de l’humanité, soit vous vous adaptez soit vous mourrez. Booba et moi on a ça en commun, on s’adapte. On peut vaciller mais on s’adapte. Donc ne fait pas de projection à long terme parce que ce n’est pas possible, c’est de la perte de temps. On essaye déjà de bien faire ce qu’on est en train de faire. Il n’y a pas de concerts, ok, c’est comme ça. On essaie d’avoir d’autres perspectives.

CTJ : Concernant les réseaux sociaux de tes artistes, leur imposes-tu une stratégie digitale ou y-a-t-il des règles que tu as mises en place avec eux ? 

AC : Non, je n’interviens pas sur les réseaux sociaux. Justement, c’est l’expression de la personnalité de l’artiste. Il n’y a rien de plus emmerdant que les réseaux sociaux qui sont gérés par les équipes de l’entourage d’un artiste, ça n’a pas de sens. La musique est devenue une industrie mais ça reste quand même un art. Par exemple, est-ce que j’interviens sur les disques ? Non, parce que si j’avais managé Picasso, je ne lui aurais pas suggéré de mettre un peu plus de bleu. Picasso a sa propre personnalité et un réseau social représente la personnalité de l’artiste. Pour les chanteurs de pop et de variété, on voit bien que c’est un community manager qui s’en occupe. Ce n’est pas du tout adapté, ce n’est pas jeune. C’est l’une des erreurs des artistes pop, de ne pas s’être adaptés à Internet. Le rap a dû s'adapter parce qu’il était boudé par les médias traditionnels. Il a dû développer sa propre autonomie de communication à l’époque. Pour le rap, internet, c’était l’eldorado. Ils pouvaient communiquer directement avec leur public sans passer par Michel Drucker et ils ont saisi cette opportunité. Ils la maîtrisent dix fois mieux que les autres. J’imagine qu’une nouvelle génération, née avec les réseaux sociaux, pourra aussi gérer, mais j’ai aussi rencontré plusieurs jeunes qui ont peur des réseaux sociaux. Ils ont peur de leur ombre, ils pensent marketing avant artistique. J’ai même rencontré des jeunes rappeurs obsédés par ce qu’ils vont dire d’eux. Ils décortiquent les chiffres, les statistiques. C’est insupportable. Il y a déjà une génération qui a complètement loupé le tournant. Mais les rappeurs savent communiquer. Ils sont entrepreneurs parce qu’ils ont envie de réussir et c’est ça que j’aime dans le rap, ça devrait être la panache de tous les jeunes.

CTJ : Est-ce que tu peux écouter de la musique sans que ce soit pour le travail ?

AC : Oui, j’écoute beaucoup de musique : de l’opéra, du jazz, Booba (rires). En fait, j’adore la littérature et quand on s’est rencontré en 2002, j’avais entendu parler de lui mais je n’écoutais pas de rap à part un peu NTM et MC Solaar. À l’époque, c’était moins rejeté parce qu’il y avait trois artistes : IAM, MC Solaar et NTM. Ils étaient totalement acceptés dans la société. Avec la génération de Booba, il y a eu un grand changement dans le propos et ça a fait peur aux médias et à la société française. À l’époque NTM défendaient les injustices dans le cadre de la société. Puis Booba a fait exploser le concept et ça a fait très très peur. Il a fait primer l’individuel alors que NTM dénonce les injustices tout en respectant les règles. Je ne connaissais pas ce que faisait Booba, j’avais vu l’affiche de Temps Mort dans le métro et ça m’avait beaucoup impressionnée. Puis j’ai découvert son écriture, qui est extraordinaire, et ça a été un vrai choc artistique pour moi. J’adore Arthaud, Philippe Meuret, les auteurs un peu brut et là j’ai fait “Wow !!”.

CTJ : Comment parvenir aujourd’hui à développer sa propre créativité et sa personnalité ?  

Je ne sais pas si c’est un mal généralisé mais je sais qu’à mon époque, mon environnement était plus favorable à développer ma personnalité. Aujourd’hui, compte tenu du monde actuel et des moyens de communication, c’est particulièrement difficile d’être en accord avec soi et de se trouver. Quand j’avais 15 ans, je ne pouvais pas modifier ma bouche, mon apparence physique, je ne comptais pas mes likes, je n’avais pas de public pour me critiquer ou me féliciter pour une photo, j’étais dans le dur. Je pense qu’un artiste, c’est quelqu’un qui est dans le dur, qui va au bout de soi-même. Rien ne facilite ce plongeon introspectif aujourd’hui. On est dans une société qui devient complètement binaire, soit on a réussi soit on est un loser, soit on est heureux soit on se suicide. Tout est extrêmement polarisé, c’est dur. Il faut croire qu’il y a un sens et qu’on peut le trouver en soi. La lumière est en soi, il faut aller la chercher.

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