« L’écriture, c’est mon ter-ter »

Les jeunes poètes portent les combats intimes et engagés d’aujourd’hui.

par Claire Beghin
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21 Mai 2021, 6:04pm

« Et puis il y a eu Amanda Gorman. » s’amuse Rim Battal, poétesse franco-marocaine. Elle a constaté, dès le premier confinement, un regain d’intérêt pour la poésie. « Beaucoup de personnes, moi comprise, ont eu du mal à lire des livres longs. La poésie restait lisible : on lit un poème, on laisse infuser… sa forme très morcelée ressemble à ce qu’on vivait à ce moment-là. » Puis a eu lieu la cérémonie d’investiture de Joe Biden, marquée par l’Américaine Amanda Gorman et son poème The Hill We Climb. Un appel à la construction d’une Amérique unie et égalitaire, à l’écho particulièrement puissant quelques jours après l’invasion du Capitole par des émeutiers pro-Trump. Depuis, on parle d’elle comme de la voix d’une génération. Mais si elle a contribué à mettre la lumière sur la poésie contemporaine, Rim Battal insiste : il s’agit bien d’un regain d’intérêt, plus que d’un renouveau.

Aux États-Unis, l’écrivain et poète vietnamien-américain Ocean Vuong a remporté le prix T.S. Eliot en 2017 pour son premier recueil Ciel de nuit blessé par balles (éditions Mémoire d’encrier, traduit par Marc Charron). Il y évoque la guerre du Vietnam, le 11 septembre 2001 ou son parcours d’immigré homosexuel en l’Amérique. La poétesse indo-canadienne Rupi Kaur évoque l’amour, la féminité ou les violences physiques, dans des textes émancipateurs et engagés - c’est elle qui, en 2015, publiait sur Instagram cette photo devenue virale où on la voit couchée, une tache de règles visible sur son pantalon. De Danez Smith à Lisette Lombé en passant par Cécile Coulon - co-directrice de la géniale collection L’Iconopop aux éditions L’Iconoclaste, les jeunes poètes n’ont pas attendu que les institutions littéraires tranchent leurs vieux débats (« Booba est-il un poète ? ») pour faire entendre leurs voix, dans les livres, sur scène et même sur Instagram, terrain particulièrement fertile d’une poésie intime et engagée.

Décloisonner le genre

Dans son nouveau recueil Les quatrains de l’all-inclusive (éditions Le Castor Astral), Rim Battal, dont le premier livre L’eau du bain (éditions Supernova), vient de remporter le prix du jury CoPop 2020, déploie les réflexions d’une femme sur son corps, sur la maternité et les rapports de pouvoir tissés dans les liens familiaux. Pianotés sur son téléphone depuis le transat d’un club de vacances, ses poèmes s’affranchissent des articulations classiques du sonnet ou de l’alexandrin. Pour elle, la poésie est une façon d’avoir prise sur la vie. « La poésie me permet de ne pas refuser l’appel de la vie et de la raconter comme je le veux. J’ai grandi au Maroc, où je ne pouvais pas toujours faire ce que je voulais. L’écriture, c’était mon ter-ter. C’est pour ça que j’ai eu, plus tard, ce rejet de la poésie codifiée. Je fais ce que je veux sur mon territoire, je refuse qu’on me dise que je ne respecte pas les règles. »

En France, Abd al Malik a considérablement contribué à décloisonner le genre. Au milieu des années 90, il prend le parti de la poésie avec son groupe N.A.P, pour New African Poets, affranchi de toutes barrières entre les grandes figures qu’on enseigne à l’école, dont on garde souvent l’image désincarnée d’artistes supérieurs au commun des mortels, et une poésie moderne qui s’exprime aussi bien dans le rap que dans le théâtre ou le cinéma. « Le rap m’a rendu frère avec les poètes traditionnels, que je pensais hors de mon monde. » dit-il. « Des figures américaines comme The Last Poets, qui vivaient le rap en poésie, m’ont permis d’aborder Baudelaire ou Prévert de manière totalement décomplexée. J’ai grandi en écoutant Kool Shen dire ‘L’univers de la rue a fait naitre deux poètes’, ou IAM affirmer ‘MC non merci, un poète oui’. Ça voulait dire qu’on était légitime. » Pour lui, le spleen de Baudelaire est le même que celui des rappeurs, avec son rapport à l’urbanité, aux femmes ou à la drogue. « Que ce soit la poésie française, américaine ou les poètes griots en Afrique, le rapport au monde et à la société est le même que le nôtre, celui de marginaux qui vivent en périphérie. » Peu importe ce qu’a pu en dire une tradition littéraire qu’on ne sait plus trop nommer.

Les réseaux, terrain démocratique

« Le problème, c’est toujours la différence entre la chose académique et la chose vivante. Si on parle de poésie en terme d’académisme, les grands professeurs vont nous expliquer les choses. Alors que la réalité de la poésie, c’est ce qui vient des tripes, qui émeut, qu’on déclame, qui bouscule la syntaxe, la grammaire, le monde en fait ! » Ce n’est peut-être pas un hasard si les réseaux sociaux se sont fait le terrain d’une jeune poésie décomplexée. C’est respectivement sur Instagram et sur Facebook que Rupi Kaur et Cécile Coulon se sont faites connaitre, moyennant les critiques de certains cercles littéraires. « Quand elle a reçu le prix Apollinaire en 2018, Cécile Coulon s’est mangée un tollé parce qu’elle parlait de kebab dans un de ses poèmes. » se souvient Leïla Frat, fondatrice de la revue de poésie féministe Soeurs. « C’est des conneries, d’autant plus que quand on revient à certaines époques, cet usage des mots du quotidien existait déjà. Les surréalistes passaient déjà pour des dégénérés, mais le courant a été admis, on ne se pose plus la question de la subversion de leur langage. Malheureusement on refait le débat à chaque fois. »

Rim Battal s’est également heurtée à ce type de remarque. Sa poésie a parfois été décrite comme crue, pour la seule raison qu’elle évoque le sexe, la chaire ou les transformations du corps. « Ça a un lien avec la féminité. » remarque-t-elle. « Pourquoi on accepterait ça de Bataille et pas d’une femme ? On considère souvent mes poèmes comme érotiques mais ce n’est pas forcément le cas, à côté de lui je suis une petite nonne pudique ! J’aborde simplement la sexualité d’un point de vue politique, avec une subjectivité totale et assumée. » Elle aussi, publie depuis peu ses poèmes sur Instagram. « C’est une première étape inespérée pour désacraliser la poésie. » dit-elle. « Le livre est décourageant pour beaucoup de monde, mais il suffit de scroller Instagram pour tomber sur une mine d’or, j’adore ça. » Pour comprendre, aussi, que la poésie est à la portée de tous, et tient d’un rapport instantané à la création qui n’est pas si éloigné d’une mosaïque d’images savamment agencées et publiées dans une démarche de sublimation du réel. Au même titre que les réseaux, la poésie raconte l’intime, un intime aujourd’hui éminemment politique.

L’intime, terrain poétique et politique

« L’intime est une réponse à une certaine violence de la chose extérieure. » analyse Abd al Malik. « Il s’agit de marquer sa singularité en même temps qu’on montre notre lien au collectif, aux autres, à l’humanité. Je pense que ça fait partie de l’exigence de l’époque. » Et d’une nécessité de diffuser des récits longtemps passés sous silence. Un travail de fond dans lequel Leïla Frat s’est investie avec la revue Soeurs, qui publie autant de poétesses contemporaines que de femmes que l’histoire a passé sous silence. Après s’être intéressée au courant de la Négritude, elle s’est penché sur les poétesses, non sans difficultés. « Ça a été un parcours du combattant pour lire des femmes poètes, il n’y en a pas en librairie. » dit-elle. « L’enjeu de Soeurs est de mixer les voix contemporaines avec des voix plus anciennes. A la fois pour avoir une vraie diversité et pour montrer que les femmes ont toujours écrit. Si on n’a pas accès à leurs lectures, c’est qu’il y a un problème quelque part. L’histoire n’a retenu ni les plus pauvres, ni les plus dominés. » Elle s’intéresse aux parcours de poétesses d’aujourd’hui comme Lisette Lombé et Kiyémis, comme à celui de Marina Tsvetaïeva, poétesse russe du XXème siècle décriée par ses contemporains.

Morgane Ortin, autrice et fondatrice du compte Instagram Amours Solitaires, où elle publie les SMS amoureux et érotiques de milliers d’anonymes, est arrivée à la poésie par le biais de la lettre. Fascinée par la correspondance amoureuse des écrivain.es, elle s’est spécialisée dans le genre  en tant que directrice éditoriale des éditions Des Lettres, avant d’ouvrir, sur Instagram, des fenêtres sur l’intime dignes des plus grands poètes. « J’avais pensé ce compte comme un lieu de stockage de ma mémoire amoureuse. » explique-t-elle. « À l’époque Instagram était le royaume de l’image, il y avait quelque chose d’assez avant-gardiste dans le fait d’y publier du texte. Puis les gens ont commencé à m’envoyer leurs propres échanges et j’ai trouvé incroyable de visiter ces intimités. La beauté des textes m’a mis une claque, ils n’avaient rien à envier aux grands écrivains. Très vite, je me suis dit qu’il fallait en faire un projet populaire, non-élitiste, autour de la langue. »

Poétiser le monde

Elle prépare la parution d’un livre dédié aux secrets, prévu pour la fin d’année aux éditions Albin Michel. En attendant, elle organise des ateliers d’écriture en live sur Instagram, pour désacraliser la poésie et pousser les gens à se raconter à l’écrit, spontanément et intuitivement. Une démarche créative et cathartique. « Les mots, c’est la seule chose qui nous lie les uns aux autres. Ils ont le pouvoir de mettre le temps sur pause, de nourrir les fantasmes, d’accéder à d’autres façons de formuler les choses. On en a plus que jamais besoin, à l’heure où les échanges s’accélèrent et où tout est dématérialisé. »

Autant d’enjeux décisifs pour porter les histoires du monde d’aujourd’hui. « Il y a ceux qui écrivent de la poésie concrète, les écrivains, les rappeurs, les graffeurs, mais aussi cette idée de poésie dans l’imagerie, dans les échanges, dans notre rapport au monde. » conclut Abd al Malik. « Dans ce sens, j’aime beaucoup notre époque. C’est comme si la poésie voulait reprendre ses droits et tout embrasser. »

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