adèle exarchopoulos : "quand est-ce qu'on va nous parler d'unité ?"

On a parlé de Tupac, d'amour et des débats stériles à la télé avec la fille la plus cool du cinéma français.

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sept. 20 2015, 2:50pm

Ton ascension a été fulgurante et tu as été très exposée après La Vie d'Adèle, j'ai l'impression que tu l'as plutôt bien vécu ?
J'ai vécu le contrecoup du choc médiatique bien après la folie de la Palme d'or, quand tout le monde avait déjà oublié. Lors de mon premier Cannes, les gens n'arrêtaient pas de me projeter "Est ce que vous vous rendez compte que ça va être un classique, que votre vie va changer, etc. ?" Quand je suis revenu deux ans après pour Les Anarchistes, les gens ne parlaient plus que du passé "Mais alors comparé à La Vie d'Adèle..etc" C'est plus ça qui a été difficile pour moi. Après, j'ai toujours pris ça comme un jeu et j'ai conscience que l'on peut se perdre si l'on accorde trop d'importance à certaines futilités. C'est toujours étrange de lire quelque chose sur toi qui est censé résumer ta personnalité, surtout à mon âge, où l'on est en perpétuel changement.

Tu as beaucoup de pression sur tes épaules, est-ce que cela conditionne tes choix artistiques ?
Je reste sans filtre. Je fonctionne à l'instinct et c'est important de s'écouter. J'ai enchainé quelques premiers rôles après la Vie d'Adèle et plus le temps passe, plus je m'ouvre au second, troisièmes rôles. J'ai encore des choses à apprendre, c'est aussi bien de prendre son temps. Là je viens de finir de tourner sur le film de Sean Penn où je joue un petit rôle, mais c'est très intense. Bosser avec un mec comme ça, tellement humain. Il a ce bordel poétique à l'intérieur de lui mais en même temps, il est hyper précis, comme un boxeur.

Tu parles toujours avec beaucoup de poésie des réalisateurs avec lesquels tu travailles…
J'ai besoin de connexion, d'affect, surtout depuis mon expérience avec Abdel. Je ne devrais pas le dire mais je marche à la pression. J'ai besoin de sentir dans le regard de l'autre de l'exigence et du talent. J'ai besoin qu'on me stimule, qu'on m'attrape, quelle que soit la méthode, que ce soit doux ou sauvage. J'ai besoin d'intensité, dans le bruit ou dans le silence.

Avec La Vie d'Adèle, tu as été associée presque de fait au combat LGBT, tu en as conscience ?
Le film parle de lui-même. Je ne représente pas une communauté. Je pratique un art où tu peux défendre beaucoup de causes. Je suis très heureuse que ça ait aidé des gens. Le cinéma c'est l'art de la réalité. Ce film a marché pour les bonnes raisons aussi. Quand t'as la reconnaissance de la rue, c'est top, ça veut dire qu'on a tapé juste. Ça s'arrête là, j'ai pas besoin de l'exprimer plus. Je viens d'une famille extrêmement tolérante, j'ai aucun problème avec la sexualité des autres ni la mienne. Quand j'ai tourné Les anarchistes, on s'est mis à me poser des questions sur la politique. J'ai pas toutes les réponses, faut savoir rester à sa place. On ne peut pas avoir un avis sur tout.

Tu te définirais comme quelqu'un d'engagé ?
Chez moi, y'a jamais eu de débats sans fin à table. On n'a pas besoin de mettre tout le temps des mots sur les choses. Au contraire, quand on parle trop de divisions, c'est là que ça créé des conflits aussi. J'ai pas envie de parler des choses que je ne maîtrise pas.

Je suis pas hyper à l'aise avec le débat public, surtout français. On met toujours en avant les choses que l'on ne résoudra jamais, comme la religion, je trouve ça naze. Les gens campent trop sur les divisions. Quand est-ce qu'on va allumer notre télé et au lieu de voir Zemmour ou Houellebecq, voir des gens qui nous parlent d'unité, avec de la bienveillance? J'ai pas l'impression d'être débile mais franchement t'allumes la télé, soit tu comprends rien et tu t'endors, soit tu vois les gens s'entre-tuer, balancer des absurdités. Pourquoi on se fout de notre gueule ? Après on s'étonne qu'on soit pas intéressés!

Qu'est-ce qu'on peut faire, pour qu'on arrête de se foutre de notre gueule ?
Je pense que c'est con mais là ce qui me fait du bien c'est de voir des artistes engagés qui parlent d'unité comme Nekfeu. C'est un rappeur, avec une nouvelle image du rap. Sa vision est complexe et parle vraiment aux jeunes d'aujourd'hui. Je veux le remercier, lui dire à quel point je suis heureuse que mes petits frères écoutent des sons comme ça. Enfin on revient à de la poésie, on aborde des vrais sujets. Il ne dit pas juste "j'amasse du fric et j'ai des putes sur mon bateau."

Tu t'inquiètes pour tes petits frères et le monde dans lequel ils évoluent ?
Un peu. On a que sept ans de différence mais ça compte. Pour eux y'a plus de poésie, plus de mystère, de curiosité. C'est vrai qu'il y en a de moins en moins parce qu'on leur offre tout mais tout est biaisé. Ils allument leur télé, ils pensent savoir comment faire l'amour et comment le monde marche. Le pouvoir, l'argent, le sexe sont abordés d'une façon complètement décomplexée. Notre génération a encore du recul et du second degré sur tout le cirque médiatique, la télé réalité et toutes ces conneries. Eux, j'ai l'impression que moins.

Tu es suivie par plein de jeunes, tu as plein de followers sur Instagram, ta voix compte aussi, tu en as conscience ?
Je ne me suis jamais posé la question comme ça. Je préfère laisser la parole à des artistes qui parlent avec poésie ou aider les gens à travers les rôles que j'incarne. Après c'est vrai que je ne m'en rends pas toujours compte mais quand je mets une citation de Tupac sur Instagram, y a plein de gens qui la voient. Et ça, c'est cool.


@adeleexarchopoulos

Credits


Texte Tess Lochanski 
Photos Angelo Pennetta 
Stylisme Julia Sarr-Jamois
Coiffure Luke Hersheson de Art + Commerce. Maquillage Miranda Joyce de Streeters using MAC. Manicure technician Jenny Longworth at CLM using CND. Assistant photographe Willow Williams, Liz Seabrook. Assistants styliste Roberta Hollis, Bojana Kozarevic. Assistant coiffure Jordan Garrett.
Adèle est habillée en Louis Vuitton.