j'ai photographié des hommes nus et sensibles

"Les mecs (surtout les gay) n'ont plus le droit de faire valoir des qualités jugées féminines : la créativité, la sensibilité, l'empathie. La douceur est hyper mal vue. Pourquoi ?"

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mars 8 2016, 11:50am

Les photographes comme Tyler Udall ont une vision très personnelle de la masculinité. Vision rare, donc forcément précieuse, elle engage à voir l'homme autrement. Pour Tyler, l'homme moderne est un être vulnérable, sous pression, aussi susceptible et manipulateur que peut l'être une femme. Son dernier livre, Auguries of Innoncence, est un condensé romantique de portraits au masculin, tirés de son expérience et de son vécu. Ses modèles sont jeunes, beaux, touchants. Oubliez les packs de 12 et les pectoraux, l'homme de 2016 est au-dessus de tout ça.

35 ans après l'avènement des Nouveaux Romantiques et de la révolution du genre, pourquoi les hommes ont-ils encore du mal à se détacher de l'héritage patriarcal, selon toi ?
La plupart des gens de notre génération se fichent de l'héritage laissé par les Nouveaux Romantiques. De mon côté, je pense que l'attitude sexiste est inhérente à notre manière d'appréhender le monde. Il est très difficile, pour les hommes, de se défaire de cette tendance et de s'inscrire autrement dans la société. Je considère que la misogynie et l'homophobie ont beaucoup à voir ensemble. Les mecs (surtout les gay) n'ont plus le droit de faire valoir des qualités jugées féminines : la créativité, la sensibilité, l'empathie. La douceur est hyper mal vue. Pourquoi ? Non pas que ces qualités soient uniquement réservées aux femmes, mais la société nous a fait croire qu'elles l'étaient. Du coup, les hommes qui montrent ce genre de talents sont tournés en dérision, rejetés, méprisés ou traités de tapettes. C'est tellement pas cool pour les femmes. Pourquoi ces qualités soi-disant féminines seraient-elles néfastes chez les hommes ?

Est-ce que tu penses que les gay vivent la même discrimination que les femmes ? 
Je ne pense pas que les gay et les femmes vivent la même discrimination. Ce qui est sûr, c'est qu'ils se confrontent au mur des stéréotypes issus de la classe hétérosexuelle, mâle et dominante. On apprend aux garçons à se battre, à conquérir, à dominer et gagner. Ce qui nourrit nécessairement une tendance à la glorification de ses conquêtes sexuelles. ''Je l'ai sautée'', est généralement suivi d'un high-five et d'une accolade entre copains. Dans un sens ils ont bien gagné. Enfin, à leurs yeux quoi. Cela dit, le gay-shaming n'est pas aussi brutal, je pense, que la misogynie que subissent les femmes, certainement parce que même gay, on reste un peu homme aux yeux du monde. Les mecs hétéros devraient célébrer l'amour entre hommes. En vrai quand on y pense, on baise de la manière dont ils rêveraient baiser : en totale liberté, sans retenue, à une fréquence remarquable. Tout ce que l'homme se targue encore d'assouvir aujourd'hui.

Tu penses que ce rejet de la sensibilité et de la vulnérabilité chez les hommes découle de l'aversion pour l'homosexualité ?
Non je ne pense pas. Je pense que ce rejet vient de notre éducation à tous. Nous sommes dans la promotion instinctive d'une masculinité traditionnelle, virile, sans même qu'on ne s'en rende compte. Nous sommes le produit de milliers d'années d'humanité. Les filles sont amenées, dès petites, à associer la beauté physique à la reconnaissance sociale et professionnelle. Les garçons apprennent à ne pas pleurer et à s'endurcir. ''S'endurcir", c'est notre traduction de l'homme-tank. De ne laisser transparaitre aucune émotion. Et je trouve cette responsabilité bien trop cloisonnante pour un simple petit corps. Surtout, l'idée d'être face à la nudité masculine la plus naturelle provoque des crises d'hystérie. Je suspecte que l'amour entre deux hommes, sur écran, partageant une partie de jambes en l'air non censurée, serait insoutenable pour la plupart de la population. Le public a, en général, une peur bleue du pénis sur grand écran.

Tu penses que l'expérience, au même titre que l'éducation, peut permettre aux hommes d'être plus à l'aise avec leur sensibilité ?
Lorsqu'on nait dans un cadre familial ouvert, tolérant, on est forcément plus enclins à vivre sa sexualité sans encombre ni honte. Si on ne s'ouvre pas aux autres, à d'autres milieux culturels, sociaux, autres que les nôtres, à des gens qui vont nous permettre de développer notre imagination et notre vision du monde, il me semble presque impossible d'accepter une quelconque sensibilité ou vulnérabilité quand on est un homme.
Tester ses limites, se confronter à l'ailleurs, à l'inconnu, c'est ce qui m'a permis d'en apprendre toujours plus sur moi. Je vois la sensibilité et la vulnérabilité comme des armes capables de transmettre l'amour, l'empathie, d'attiser la curiosité. J'ai envie de croire que mes photos capturent cette aura, cette intimité masculine et qu'elles pourront engager le public à voir l'homme autrement. 

Tylerudall.com

Credits


Texte : Lewis Firth
Photographie : Tyler Udall