le gabber en france : entre hakken, hardcore et freelove

Danser plus vite que la monotonie du quotidien : tel pourrait être le slogan du gabber, contre-culture nerveuse née dans le Rotterdam des années 1990, dont le collectif parisien Casual Gabberz livre une réinterprétation décloisonnée et résolument post...

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oct. 19 2015, 9:10am

Rendez-vous a été pris avec les trois compères parisiens du crew Casual Gabberz au Swinging Londress. Un rade comme un autre du nord est parisien, et pourtant, on ne peut s'empêcher de sourire au vu du décalage induit par le nom du bar. Si on est là, c'est pour évoquer le revival de la scène gabber à Paris - en fait, il ne faut pas vraiment parler de scène, mais on y reviendra. Changement de décor, changement d'époque : en guise de balancements londoniens sixties, il sera question des beats épileptiques du Rotterdam des nineties. Le gabber donc, une contre-culture qui voit le jour aux Pays-Bas au début des années 1990, dans le sillage de l'émergence de la techno hardcore, mâtinant l'acid house dominante jusqu'alors de sonorités plus dures en accélérant le tempo et en intensifiant la ligne de basse.

Le gabber, à Paris, on en a surtout entendu parler lors de l'exposition du même nom au Point Ephémère en mai 2014. Mêlant documents d'archives, photos, performances, art et musique, l'événement mettait en lumière une culture encore vivace aux Pays-Bas, tout en se faisant l'écho de ses multiples réinterprétations contemporaines dans la mode ou la musique. Et pour cause : outre l'appétence pour les bpm frénétiques - entre 160 et 200 pour être précis - le gabber est avant tout un mode de vie. Avant d'écouter du gabber, on est gabber, ce que rappelle l'origine du mot, dérivé du yiddish "pote". La communauté se fédère autour d'un code vestimentaire : crâne rasé, survêtements aux couleurs vives et Nike Air 90s. Et d'une danse, le hakken, staccato martial et ultraphysique. Un son, une esthétique, une culture : en Hollande, le gabber devient, dès les années 1990, un stéréotype de la "culture jeune" reconnaissable par tous, donnant naissance à un personnage populaire qui s'invite à la télévision - mention spéciale à l'étonnant dessin animé pour enfants intitulé Hakkuh & Flippuh.

A l'origine de l'expo, il y a les Casual Gabberz, composé de six membres au total, Maxime Guenegou, Esteban Gonzalez, Paul Orzoni, Juliette Lizotte, Gautier Biteau et Germain Hezard. Mais avant celle-ci, pour ainsi dire la pointe émergée de l'iceberg de nylon fluo, le collectif organisait déjà des soirées plus confidentielles. "On a commencé à en faire il y a trois ans. En général, c'était dans des bars un peu huppés qui ne s'y prêtaient pas. On était obligés d'en changer à chaque fois : à la fin de la soirée, le personnel était devenu hostile, ils trouvaient notre musique trop violente et on leur vidait le lieu. La toute première, c'était avec Salut C'est Cool au Scopitone. Il devait y avoir une quinzaine de personnes qui sont restées quand on est passés. Par la suite, on a appris qu'il y avait Bagarre, qui avait joué avant nous, et les Salut C'est Cool. Ça a été notre premier public, et on a fait 4-5 autres soirées avec eux".

Entre temps, concèdent-ils, il y a eu une "évangélisation". Les gens se prennent au jeu, ils viennent avec la tenue qui va bien et commencent à reconnaître certains tracks. "Petit à petit, on est de plus en plus invités, mais pas forcément dans les lieux où l'on s'attendait à aller". Ainsi, cet été, c'est au Wanderlust dans le cadre des Jeudi OK, rendez-vous phare du circuit gay, qu'on a pu les voir officier. Le gabber traînant derrière lui une sale réputation de flirt avec les sphères skinhead et homophobes, il y aurait de quoi être surpris. 

Pourtant, n'en déplaise aux âmes effarouchées, on précisera que le gabber, contrairement à d'autres sous-cultures, ne se fait l'écho d'aucune revendication identitaire - à part celle de danser plus vite que la monotonie quotidienne. Or c'est précisément par le phénomène d'hybridation que l'on met le doigt sur le mode opératoire des Casual Gabberz.

"On n'incarne pas le renouveau de la scène gabber, qui existait déjà à Paris, bien que très marginalisée. De l'autre côté, on ne veut pas non plus juste la démocratiser, on en donne notre propre interprétation en établissant des passerelles entre des sous-genres proches de ce son là. On aime vraiment le gabber, on prend tout ça au premier degré, mais s'il nous prend l'envie de jouer de la trap ou de la trance à nos soirées, on ne s'en prive pas". Ainsi de leurs plateaux, qui associent une légende du genre, Dj Rob, Chosen Few ou Rotterdam Terror Cops, à des artistes plus jeunes qui en assimilent certains éléments, à l'image de Panteros666 ou encore Ideal Corpus. 

Pour les vrais, les genres que nous mélangeons, le hardstyle et le hardcore, c'est incompatible, et on ne peut pas aimer l'un et l'autre. Mais l'incompréhension, celle de se retrouver dans des soirées gay par exemple, vient le plus souvent des puristes dans le public, jamais des Djs eux-mêmes, qui sont ravis.

Comment, alors, expliquer l'engouement récent de la capitale pour une culture prolo ambiance musique de stade batave ? Peut-être par une certaine lassitude envers le virage ultra-sérieux de la techno et de ses afficionados healthgoth tous de noir vêtus. Certainement, aussi, en raison de la "déhiérarchisation" des genres propre à l'ère numérique, une époque où, comme le rappelait le théoricien Fredric Jameson à propos du post-modernisme, "les styles deviennent des codes où l'on pioche au gré des nécessités" et "la représentation du passé se mue en représentation de nos idées de ce passé". Rappelons, en guise de conclusion, la différence de réception dont a fait l'objet la musique dure dans les années 1990 en Hollande et en France. Lorsqu'en Hollande, le gabber prenait des allures festives de grand rassemblement intergénérationnel, la France diabolisait la techno hardcore, contrainte de se développer de manière sauvage. On ne peut donc que se réjouir de ce post-gabber hexagonal décloisonné, qui agrège à présent différentes mouvances underground tout en circulant avec fluidité entre rades et planches de tendances.

Le site de l'expo au Point Ephémère

La Boiler Room des Casual Gabberz

Un remix de Safia Bahmed-Schwartz signé Casual Gabberz

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : Pierre-Ange Carlotti