Shay porte une veste Prada et un top Courrèges.

vous ne mettrez jamais shay dans une case

Un mois après la sortie de son premier album, la nouvelle reine du rap français a accepté de prendre la pose pour i-D.

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10 Janvier 2017, 8:45am

Shay porte une veste Prada et un top Courrèges.

Shay porte un top et un short Miu Miu, des sandales Céline et une bague Christian Dior. 

Le 2 décembre dernier sortait Jolie Garce, le tout premier album de Shay. La rappeuse belge a surpris avec un disque plutôt éloigné des inédits qu'elle avait sortis jusqu'ici. Moins de rap et beaucoup plus d'ouverture, une ambiance qui lorgne vers un hybride pop et r'n'b chaloupé, loin de l'âpreté trap de ses débuts. La formule, parfaitement ordinaire aux Etats-Unis, peut dérouter en France, où l'on a du mal à ne pas mettre les gens et les choses dans des cases. D'autant plus que Shay reste une femme dans un milieu encore très fermé sur les questions de genre. Si tout le monde s'attache à la présenter comme « la protégée de Booba », c'est bien la preuve qu'une femme ne peut exister dans le rap si elle n'est pas « validée » par un homme - et ce encore plus en France qu'aux Etats-Unis. A chaque fois qu'une rappeuse s'est imposée, que ce soit Diam's et son succès commercial sans précédent ou Casey et sa maitrise hallucinante, c'était assez marginal. Le rap féminin français reste malheureusement cantonné à quelques épiphénomènes. Shay apparaît aujourd'hui comme la seule figure capable de cristalliser un espoir : celui de voir naitre et émerger une véritable scène féminine en France. En attendant, elle compte bien rester elle-même, tracer sa route et ne laisser personne lui expliquer ce qu'elle doit faire. 

Cela fait un peu plus d'un mois que ton album est sorti, quel bilan en tires-tu pour l'instant ?

Moi ce que j'attendais, c'étaient juste les retours, l'avis des gens, savoir enfin ce qu'ils en pensaient. Je m'attendais pas à des compliments ou quoi que ce soit. Je voulais juste avoir leur vision. Bien sûr, les bons retours me font plaisir, et surtout ça me donne de la force pour la suite, vraiment.

On m'a dit que tu étais sur un projet de film, c'est vrai ?

On m'a proposé mais non. C'est quelque chose qui m'intéresse mais je me rends surtout compte que j'ai pas le temps. Par exemple là j'étais supposée tourner pour un film tout le mois de janvier mais ça aurait été impossible, avec toute la promo, les shows et tout. J'aimerais bien que ça se fasse hein ! Mais ça ne sera pas pour maintenant.

Même si le nom ne vient pas directement de « shy », est-ce que ton nom de scène a un rapport avec ta timidité ?

Non, c'est une coïncidence. C'est le prénom que mon grand-père m'a donné quand j'étais toute petite. Dans la langue de son village, ça veut dire « celle qui apporte la lumière ». Si je l'ai gardé, c'est parce que je trouvais ça mignon.

Pour l'instant tu fais pas mal de showcases, tu es à l'aise sur scène ?

Ça s'est construit vraiment petit à petit. J'ai commencé les shows quand y'a eu de la demande, pas avant. On m'a appelé, Kopp m'a mise en relation avec son agence de booking, une semaine après je devais démarrer les shows, je n'avais pas eu le temps de trop me préparer… C'est au fur et à mesure qu'on a rôdé, avec une équipe autour de moi, etc. J'essaie juste de prendre du plaisir, et de faire plaisir aux gens. L'entertainment, c'est ça qui me plaît.

Même si cet album est plus orienté pop, tu n'as pas renoncé au rap ?

Jamais. Je continue d'enregistrer des morceaux rap. C'est au gré de l'humeur : parfois je veux être festive, parfois nostalgique, parfois carrément triste, ou énervée. Parfois je suis agressive et j'ai juste envie de crier en studio… Mais un album ne se construit pas sur une courte période mais sur plusieurs mois, donc forcément je vais passer un peu par toutes les phases et ça reviendra sur mon prochain projet. Ça va dans les deux sens maintenant. Parfois je prévois de faire un morceau chanté, sauf que j'arrive vénère au micro et ça aboutit à du rap pur et dur, d'autres fois je pars dans l'idée de faire du rap et je finis par faire une chanson douce. Je calcule pas. Même ma tracklist, au final j'ai pas fait le tri pour garder une majorité de chant, j'ai juste pris mes sons préférés sur le moment. Ça aurait pu être un tout autre album si j'avais dû faire mon choix à seulement un mois d'écart ! Faut pas que les gens pensent que maintenant je vais sortir que des sons chantés et que j'ai mis le rap derrière moi, pas du tout.

Quel est ton regard sur le paysage pop ? Comment est-ce que tu te définirais ?

Artistiquement parlant, je n'arrive pas à me dire précisément « je veux être tel ou tel genre d'artiste ». Ce qui est clair c'est qu'aujourd'hui, l'électro et la deep-house me parlent beaucoup plus que le rap. Mais j'arriverais pas à m'imaginer moi-même avec un statut précis. Pas encore en tout cas.

Dans tes clips, ton image semble évoluer en permanence…

Dans Cruella j'avais la visière, mais sinon j'étais en robe, lingerie et tout... Parce que la styliste sur ce clip, fait maintenant des campagnes pour Yves Saint Laurent. C'est pas une meuf du rap, elle m'avait pas habillée comme une rappeuse. Pour XCII, ok, je suis sapée street. Ma musique m'inspire mon image. Sur une prod trap, je rappe énervé et le clip va suivre. Quand je chantonne "laisse nous mener la vie qu'on veut", un refrain qui parle à tout le monde, je vais avoir une image différente.

Est-ce que tu as une équipe qui s'occupe de ton image ?

Ouais. Ça dépend mais y'a une équipe, bien sûr. Faut savoir que depuis le début, j'ai envie de faire des clips comme ça mais pour être honnête j'avais pas les moyens. Je voulais travailler avec des gens de la pub. Je regarde pas énormément de clips, je m'inspire surtout des pubs de parfum, etc. Les mecs du clip de PMW par exemple, sont arrivés avec une idée. En vérité, on s'inspire de tout ce qu'on voit, mais... Je viens d'une culture hiphop et je pense que je suis pas encore assez ouverte. J'ai pas vu assez de choses pour arriver avec des idées qui dépassent mon milieu de base. Alors que les mecs qui font les clips, eux, ils ont une vision qui va au-delà.

Tu fais très attention à ton allure, est-ce que c'est contraignant ?

Non, en vrai ça ne me fait pas chier, parce que je suis comme ça dans la vraie vie. Enfin, je me balade pas tout le temps avec une couronne et un body ou des super talons hein ! Mais dans la vraie vie je mets du temps à me préparer, dès que je dois partir quelque part, j'aime bien être au top tout le temps. Du coup pour moi c'est normal, c'est pas une contrainte.

Tu dirais que tu fais ça d'abord pour toi, pour la mode ?

Je pense que ce serait hypocrite de dire que c'est juste pour moi. Ouais, c'est clair que je kiffe la mode, suivre un peu les nouveautés, même regarder une meuf bien habillée, celles qui savent se mettre en valeur, j'aime bien. Après je cherche pas non plus à attirer le regard à tout prix. C'est pas ce qui m'intéresse, mais on va dire que quand des meufs viennent me dire « t'es trop jolie », qu'elles aiment comment je suis sapée, ça fait toujours plaisir. Donc c'est un peu des deux je dirais. Mais c'est surtout pour moi.

Shay porte un top et un pantalon Christopher Kane et des chaussures Christian Dior. 

Tu es très belle. Dans le rap en tant que femme, c'est un avantage ou un inconvénient ?

D'un côté ça attire le regard, mais… J'ai pas l'impression que ce soit de la bonne façon. Le fait que tu sois une meuf et que tu rappes, déjà y'a tout de suite un problème de crédibilité. Si en plus t'es jolie, les gens pensent automatiquement « ok en vrai elle a jamais rien vécu, tout est cool pour elle », etc. C'est autant un avantage qu'un inconvénient.

On dit souvent que la situation du rap féminin en France est difficile. Tu vois une évolution ?

Bon, je trouve qu'il y a du progrès pour nous : je sens quand même une petite différence. On voit quand même de plus en plus de sons, de meufs qui rappent, etc. Y'a toujours pas de game pour le moment mais je pense que ça va arriver, je le sens. C'est en train d'arriver. Contrairement à par exemple… y'a deux ans, y'avait presque rien du tout, là ça se met en place. En même temps dire "si j'y arrive pas c'est parce que je suis une meuf", c'est facile.

Tu remets parfois les points sur les i par rapport aux critiques : « paraît que t'es pas une fille bien, mais qu'est-ce qu'on s'en bat ».

Ça vient naturellement, c'est mon état d'esprit. C'est même pas pour leur répondre. "Paraît que t'es pas une fille bien..." c'est un dialogue intérieur, je parle de la voix dans ma tête. Tout ce qu'on entend de positif ou de négatif finit par tourner dans la tête, et moi je pars de ça pour dire qu'on s'en bat les couilles. On ne devrait pas y prêter attention.

Tu sembles très loin des clash, tu fais ta route, non ?

Ouais, je m'en fiche. Après si c'est une ou un artiste qui fait de la bonne musique et qui décide de me clasher ou de mal parler sur moi, si je pense que je peux arriver à retourner le truc, ça peut devenir un challenge musical, si en face c'est un poids lourd... Mais uniquement à ce niveau, pour moi ça ne va pas plus loin tu vois. Si c'est juste de l'insulte, mal parler pour mal parler, moi ça m'intéresse pas. Déjà que j'ai du mal moi-même toute seule à me faire une place, je ne vais pas en plus accorder de l'importance à des trucs qui vont me rabaisser. Les choses sont suffisamment compliquées comme ça.

« Où t'as vu un grand bandit marcher en talons aiguilles ? Je nous prends pas au sérieux ». Ce contrepied te résume bien finalement.

Ouais, faut rester humaine et pas trop se la raconter. Dès qu'on me demande une référence en la matière, je réponds Rihanna. Ok c'est une superstar, elle est au-dessus, grande artiste et tout, mais quand tu la vois, elle reste terre à terre. J'ai pas envie d'être prise dans ce délire « je suis une artiste, je suis trop loin » et me croire au-dessus des autres. Non. J'ai un entourage, ils sont pas là-dedans, et faut que ça reste comme ça pour tout le monde. J'aime pas cette attitude, se croire supérieur juste parce que t'es une artiste. Je fais de la musique, c'est mon travail et ça s'arrête là. Je fais pas un meilleur boulot que quelqu'un d'autre, je suis comme tout le monde.

Shay porte un top Courrèges, une jupe Carven, des chaussettes Marne et des chaussures Pierre Hardy. 

Credits


Texte : Yérim Sar
Photographe : Camille Viver 
Assistant photographe : Vincent Girardot
Styliste : Théophile Hermand
Assistante styliste : Maria Bonfa
Coiffeur : Olivier Schawalder
Maquilleur : Tiziana Raimondo
Production : Iconoclast Images
Coordination : Mayli Grouchka