non, les emojis ne nous rendent pas tous niais

​L'introduction par Facebook de ses nouveaux emojis relance le débat : fait-on passer une émotion de la même manière avec une image qu'avec du texte ? L'artiste Joey Villemont nous répond.

par Ingrid Luquet-Gad
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02 Mars 2016, 12:10pm

Utilisateurs frileux que nous sommes, chaque modification de notre environnement virtuel ne manque pas de déclencher un tollé général. Denier exemple en date, l'introduction de nouveaux emojis par Facebook, adjoignant au pouce bleu, devenu à l'usure aussi confortable qu'un vieux plaid élimé, une déclinaison d'émotions en kit : "J'adore", "Haha", "Wouah", "Triste", "Grr". Évidemment, la toile s'embrase. Au programme : standardisation des émotions, illettrisme des nouvelles générations et autres réjouissances. Or même sans y souscrire, une chose est sûre : nous, la génération perdue en question, n'entretenons plus le même rapport au texte et à l'image que les précédentes. La mutation n'est pas uniquement due à l'arrivée du web, mais surtout à sa transformation, passant de la prédominance de contenus textuels des années 1990 au règne des images, smileys, emojis et Gifs, nés avec le web 2.0 et les réseaux sociaux dans la décennie en cours.

D'ailleurs, ces symboles, d'où viennent-ils ? Prenons le smiley, leur vénérable ancêtre à tous. Wikipedia nous dit qu'il aurait initialement été inventé par le graphiste américain Harvey Ball en 1963 (qui oublie d'en déposer le brevet), en réponse à la commande d'une compagnie d'assurances désireuse de remonter le moral de ses employés. À partir de là, le smiley fait son petit bout de chemin. On le retrouve au début des années 1990 à crapahuter dans les rave party. Entre temps sa version coquine, celle qui cligne de l'oeil, se sera taillée une place en couv' de notre très cher magazine i-D. Voilà pour l'histoire officielle du smiley. Mais on se trompe.

Car le smiley aurait en fait été d'abord retrouvé gravé sur de mystérieuses pierres préhistoriques au large des côtes bretonnes. C'est du moins la généalogie pataphysique que lui invente le jeune artiste français Joey Villemont, dont l'oeuvre questionne l'iconologie contemporaine, ses fétiches prêt-à-consommer et ses totems produits en série. En traitant la matière du web comme des ready-made qu'il s'approprie et recontextualise, il retrace l'émergence de nos balises visuelles contemporaines. Sans ironie ni dénonciation, mais avec l'aisance à manier les images propre aux enfants du siècle. On lui a donc demandé de nous parler de ce que ça voulait dire pour lui de faire passer des émotions via des images.

Joey Villemont #24HourBody (6h), 2015

Dans plusieurs de tes pièces, tu utilises des smileys. Dans quel but ?

Dans les formes du smiley, deux points et une courbe, il y a quelque chose de primaire. Lors d'un séjour sur les cotes bretonnes, puis en Angleterre et en Écosse, j'ai découvert de mystérieuses gravures sur pierres qui rappelaient ces formes-là. J'ai donc voulu replacer le smiley dans un contexte historique plus large et repartir bien avant l'acid house et Harvey Ball, le créateur du smiley moderne. Au départ, mon intention était de le ramener à son expression la plus simple : une innocence graphique qui tentait d'exprimer quelque chose à une époque où l'on n'avait pas de traducteurs ou de dictionnaires pour se comprendre. Le projet est une fiction plausible. Il y a forcément eu un moment où l'on a choisi de figurer le sourire avec la bouche dans ce sens là ;). C'est pourquoi ma pièce Stoned Happy Face (2009) est sculptée dans un bloc de granite et n'existe qu'en plein air, en banlieue d' Édimbourg en Écosse ou à Piacé dans la Sarthe, pour qu'elle puisse être rencontrée hors d'un contexte artistique. C'est aussi un motif qui se prête facilement à la déclinaison en série, un principe propre à la publicité ou à la communication. J'ai donc réalisé une vidéo (Hard Times, 2010), mais aussi un gif, des dessins, et du son par la suite. Le smiley est une forme très simple : presque un ready-made, qui une fois plaqué sur un support implique un rapport animiste avec les objets. Cet aspect réapparaît régulièrement dans mes projets, notamment avec l'une des sculptures de la série Sleep disorder que j'avais montrée à la galerie Chez Valentin à Paris en 2015.

Lorsque tu parles de communication universelle, ça nous ramène aux allégories, qui étaient des symboles codés que tout le monde comprenait à l'époque. Cesare Ripa en avait même fait un dictionnaire, en 1593, Iconologia. Tu dirais que les nombreux symboles visuels que nous utilisons aujourd'hui, les smileys, emojis et autres Gifs, sont nos allégories à nous ?

Absolument. Les émotions sont souvent difficiles à faire transparaître à travers un écran, alors on passe par le biais d'une image que l'on n'a en général pas créée, un "meme" ou une image trouvée. En général, l'image ne veut pas tout à fait dire la même chose que ce que l'on entend signifier, mais on s'en contente.

Penses-tu qu'avec internet, et particulièrement le web 2.0 avec les réseaux sociaux, on ait tendance à penser de plus en plus en images ?

Je pense, oui. C'est sans doute d'abord lié au fait que les images et les symboles sont devenus un langage universel, avec tous leurs double sens culturels, générationnels et leurs complications obscures. Notre sensibilité à l'utilisation de ces symboles s'accroît à mesure que nous passons du temps sur les réseaux sociaux et sur nos smartphones, qui en sont peuplés. De nombreuses barrières disparaissent en ligne. Ça a aussi à voir avec la façon dont nous considérons ces images : nous les combinons et nous nous les approprions librement, comme des outils - des outils de notation, de soutien, de présence... De là à savoir si ça nous a rendus plus aptes à exprimer nos émotions ? Peut-être. À dire des choses qu'on ne pourrait peut être pas exprimer par écrit ? Certainement. Les images permettent de dire des choses qu'on ne pourrait pas exprimer autrement parce qu'elles les dédramatisent et qu'elles permettent de crypter les infos, de rester équivoque. Tumblr, Instagram, Snapchat ou même Tinder, sont des exemples parmi d'autres qui témoignent du fait que l'image n'a pas besoin de mots pour provoquer un like, une émotion, un emoji. Ce sont des médias rapides, pour une consommation éclair. Avec le temps, les images s'adaptent au médium sur lequel elles sont vouées à exister.

Joey Villemont Sleep Disorder (Black Powder), 2015, Image courtesy Galerie Chez Valentin,  photo Sylvie Chan-Liat

Du coup, pour toi, qui te sers des images dans ton travail artistique mais aussi dans ta vie privée, quelle serait la différence entre la communication par le texte et celle par l'image ?

Quand on écrit, et surtout en français, on s'inscrit dans un champ littéraire ou artistique et on est lu dans ce contexte précis. En dessinant ou en sculptant, le rapport au signifiant est plus ambigu, plus ouvert. J'utilise la plupart du temps du texte ready-made, des citations, des slogans, ou je fais en sorte de faire ressembler le texte à une citation. Par exemple un de mes projets en cours sur Twitter, #24hourBody, est une horloge chronobiologique qui associe image, texte et heure en cours. Les phrases sont des citations motivationnelles provenant d'interviews de créateurs de mode prélevées dans divers magazine et les images proviennent de stocks photo. Les trois éléments entrent en résonance selon le moment de la journée. Le texte lu à tendance à créer une certaine sonorité, là où l'image sert à fabriquer une ambiance, un background. La récente exposition "I♥John Giorno" par Ugo Rondinone au Palais de Tokyo était un bel exemple de transmission d'émotion à partir d'écrits et de paroles. Et en plus, il y avait un coeur dans le titre !

www.joeyvillemont.net

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Texte : Ingrid Luquet-Gad

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