gener8ion, le porte-parole du cool globalisé de notre génération

Gener8ion, le projet protéiforme du producteur Surkin, est de retour. Un magazine et un EP sortent le 4 mars. Rencontre.

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mars 3 2016, 4:18pm

Faire de la musique comme on fait de la mode comme on fait des images. Décloisonnée, globalisée et multiple, la création n'a jamais été aussi complexe et accessible à la fois. Le producteur de musique Surkin l'a bien compris. Il y a environ un an, il déroutait son public avec GENER8ION. Un mot aussi "stade" (comme il le décrit lui même) que cryptique pour incarner un projet protéiforme, à la croisée des mondes. Ça avait donné l'incroyable vidéo d'une école de Kung Fu pour filles en Chine sur un featuring avec M.I.A, ça donne désormais un drôle de fanzine "Unite or Perish" et un EP composé dans la foulée "G8N003". Parmi les contributeurs, on retrouve des artistes proches de Surkin comme Romain Gavras, Jackson, M.I.A ou Julien Dossena (entres autres). i-D a rencontré le producteur quelques jours avant la sortie de son magazine et de son E.P pour parler mondialisation, connexions et, surtout, création. 

C'était quoi l'idée, derrière Gener8ion ?
Je voulais commencer un projet qui me permet de toucher des mediums au-delà de la musique. C'est pas un nouveau pseudonyme en lien avec Surkin. C'est ce qui me permet de concevoir d'autres projets, comme mon magazine, par exemple. Avec Gener8ion, on continue de faire des disques, mais ils s'inscrivent dans une démarche moins rigide que ce qu'implique un projet purement et seulement musical.  

Et pourquoi ''Gener8ion'' ?
Je garde toujours avec moi des petites listes de noms que j'aime bien. J'aime les mots massifs, où les concepts se croisent. On a brouillé le truc au milieu en rajoutant le 8. Du coup personne n'arrive jamais à l'écrire ! J'avais envie d'une connotation ''stade'', ni intimiste ni trop arty. On peut coller beaucoup de définitions à ce nom de ''Gener8ion''. Moi ça m'évoque des gens nés dans un même contexte, un même monde.


Clichés pris par des photographes amateurs dans les années 1980 au Japon.

Est-ce que tu as l'impression de faire partie d'une génération ?
Complètement. Je pense qu'on est l'une des premières générations à avoir grandi avec Internet, avec l'accès à l'information, la culture. J'ai grandi dans un village du Sud de la France et je passais mon temps à télécharger des disques de Chicago House. Des mecs à Chicago m'envoyaient des titres, de là-bas, par Internet. Quand j'ai voulu apprendre à parler anglais, j'ai pu lire le New York Times sur la toile. On est l'une des premières générations qui fait sauter les barrières de la langue. Elle est mondialisée.

Comment tu t'inscris artistiquement par rapport à cette mondialisation ?
En ce moment on parle beaucoup d'appropriation culturelle. C'est très compliqué de s'inspirer de ce qu'on ne connaît pas, de ce qui est loin de nous, géographiquement comme culturellement. Mais je trouve ça dingue de pouvoir me lever et de voir la vidéo d'un danseur en Afrique, filmée à l'Iphone et publiée sur YouTube, de pouvoir télécharger un film japonais jamais traduit par les institutions, d'écouter du grime d'Angleterre. En termes de mode, le fait de voir le lendemain un défilé en entier sur la toile, c'est une petite révolution. Et ça me fascine encore. Ma génération est transitoire. On s'échangeait des CDs gravés dans la cour du lycée. On est la dernière à être fascinée par Internet. Les plus jeunes trouvent ça normal. Mais moi, j'adore internet.


Behind the scenes du clip "Borders" de M.I.A

Ça nous rend plus humanistes, tu crois ?
Je ne saurais pas dire. Les medias sont de plus en plus dirigés par les algorithmes de nos relations virtuelles. J'ai l'impression que Facebook dirige un peu trop l'information et réduit la globalisation d'Internet, sans loi, sans protection. Les gens étaient liés par une seule connexion Internet il y a encore 5 ans : un mec de 12 ans au Portugal et une femme de 60 ans dans la Silicon Valley, par exemple.

T'as pas l'impression qu'on est arrivés à un stade de globalisation du cool et du bon goût ?
Si dans un sens. Quand j'ai commencé à tourner autour du monde pour aller jouer partout, les différences de style étaient très claires, par exemple entre Paris et les États-Unis. Rien à voir. Aujourd'hui, le cool est synchronisé à grande échelle. Tout le monde aime les mêmes marques, la même musique. Je suis pas sûr que ce soit dommage, je le constate seulement.

Avec ton projet de magazine, tu réunis dans un seul objet des esthétiques très radicales.
Je traine avec des créatifs dans des domaines très différents : le graphisme, la mode, le cinéma. Pourtant, les problématiques sont assez similaires dans tous les domaines, c'est ce qui se ressent dans mon magazine. Sans cet accès Internet, je n'aurais jamais écouté les trois-quarts de ce que j'écoute aujourd'hui. Avec Tumblr, tu peux te retrouver toute la journée avec des images de fou, des archives, des posters : ces images, on ne les aurait jamais vues comme ça. Tout le monde a accès à tout et chacun en fait ce qu'il veut. En fait j'ai toujours fait de l'image. Je dessinais des skateboards quand j'étais ado, j'ai fait des études d'art à la Villa Arson. J'ai arrêté d'aller à l'école pour me concentrer sur ma musique. Mais j'ai toujours pensé ces deux domaines ensemble. J'ai toujours autant regardé les bouquins de graphisme qu'écouté des disques.


Steelwave, l'instrument de musique inventée par le compositeur Jackson. 

Tu aimes rassembler et réunir les gens autour d'un même projet, non ?
J'ai conscience de mes limites. Certains font mieux les choses. Je trouve ça intéressant de faire se rencontrer différents domaines, personnes. Je suis toujours aussi curieux et puis, je suis control freak donc au final, je me retrouve à faire beaucoup de choses moi-même, l'air de rien. Si je pouvais avoir le temps de faire bosser des tonnes de gens, je serais ravi.

Tu ne penses pas que ce travail collaboratif est un truc très générationnel ?
Chacun a sa sensibilité, son point de vue. Mélanger, c'est ce qui rend les choses plus ouvertes. Quand j'ai travaillé avec Julien Dossena pour son défilé, je me suis dit que je ne l'aurais jamais fait de moi-même. C'est même pas un travail pour moi, c'est une manière de concevoir ma musique autrement. Quand je bosse avec M.I.A, elle apporte quelque chose à la musique que je n'aurais imaginé seul. La musique électronique est un des seuls domaines où on est seul, derrière son écran. Par défaut, les mecs sont seuls et sortent des sons sur Internet. J'avais envie d'une publication depuis longtemps, depuis Marble, mon label. Je voulais inviter les gens qui avaient participé directement au projet. Puis il s'est ouvert à d'autres domaines, d'autres personnes. Je me suis retrouvé avec un truc énorme. Je ne pensais pas que ça prendrait cette ampleur en termes de quantité de contenus.

Ce sont des gens proches de toi, de ton univers ?
J'ai essayé de faire jouer le hasard. Mais pour le premier numéro, j'avais tellement de gens dont j'aime le travail autour de moi que ça a suffit à remplir les pages du magazine.  Et c'était plus évident de me rapprocher des gens qui comprenaient l'esthétique du projet, mes intentions.

L'EP, tu l'as construit de la même façon ?
Très rapidement, au contraire. J'avais envie de musique brute, instantanée, pas sur-produite. Je l'ai fait seul et vite. En un mois. Brodinski est venu au studio pour choisir les morceaux, il m'a beaucoup aidé. Sinon, c'était un processus solitaire, à l'opposé de mon magazine. J'avais envie d'un truc pur, spontané, un peu brutal. Ça s'est fait comme ça.

Tu le définirais comment ton EP ?
L'esthétique du magazine est radicale. Le disque reflète ce parti pris. Un hybride entre des prods de rap hyper radicales. C'est un mix entre la musique club des nineties et des productions de rap. Assez bizarre, très instrumental et futuriste. C'est une esthétique tirée de la violence. J'ai grandi avec House of Chicago, le rap club, et à côté, j'ai toujours écouté de la musique industrielle. L'ambiance des clubs m'a toujours inspiré.

Tu ne cites jamais d'influences françaises, dans la musique. Pourquoi ?
Dans la manière de penser, je suis très français. L'idée de faire une vraie D.A sur un projet électronique est assez française. Dans la musique club, on a toujours eu un truc avec les Daft Punk, qui ont très tôt repris les codes de la musique brutale, dès Rolling and Snatching, et qui en même temps faisaient des clips hyper pop, avec un univers très fort. À l'inverse, les mecs de Chicago sortaient des vinyles tamponnés dans des pochettes toutes noires. C'est assez limité de centrer la musique sur la personne qui la produit. C'est quelque chose qui se fait plus dans la pop, ça limite forcément l'esthétique. Ça marche quand tu es Justin Bieber, moi j'ai pas peur de me mettre en avant, c'est juste que je préfère être au service du projet. 


Photographie de Romain Gavras (Islande).

Qu'est-ce que tu souhaites pour le monde ?
Si on pouvait arrêter d'empêcher les gens de se déplacer librement sur la planète, ce serait un grand pas en avant. Beaucoup de pays avaient une politique de frontières ouvertes, aux États-Unis même, comme en Angleterre. On a des passeports qui nous emmènent partout en occident mais ce n'est pas du tout réciproque. Les marchandises se déplacent plus facilement que les êtres humains dans le monde, c'est quand même ridicule, non ? La disparition des frontières ne va pas créer d'exodes massifs. Les pays occidentaux surestiment leur attrait. Non, tout le monde n'a pas envie d'aller habiter en Norvège. Laisser les gens se déplacer librement permettrait à l'Occident d'avoir plus de recul sur ce qu'il est devenu, je pense.

GENER8ION, Unite Or Perish @ galerie Red Bull Space
Du 4 mars au 13 mai 2016
au 12 rue du Mail 75002 Paris

Credits


Texte : Tess Lochanski
Images : Mock-ups du magazine "Unite or Perish"
Image principale : Robe signée Julien Dossena (Paco Rabanne) pour "Unite or Perish". Photographiée par Coco Capitan.