esther, la dernière née du clan garrel, a impressionné cannes

À l'affiche de L'Amant d'Un Jour, le dernier film de son père récompensé par la Quinzaine des Réalisateurs, l'actrice française incarne Jeanne – jeune femme en plein dédale sentimental après une rupture amoureuse.

par Malou Briand Rautenberg
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31 Mai 2017, 1:45pm

À quoi rêvent les jeunes filles ? Catherine Breillat à qui l'on doit le merveilleux Une Vraie Jeune fille proposait une ébauche de réponse en 1976 : de fantasmes inavouables, de désirs enfouis et de liberté. En 2017, les jeunes filles rêvent toujours mais ne s'en cachent plus. C'est la leçon qu'on retient de L'Amant d'Un Jour, le dernier long-métrage en noir et blanc de Philippe Garrel. Récompensé par la Quinzaine des Réalisateurs cette année, le film en forme de conte sans morale s'immisce dans l'inconscient de trois personnages. Un professeur de philosophie (interprété par Eric Caravaca), autour duquel gravitent deux personnages féminins - Ariane sa jeune maîtresse (la brillante Louise Chevillotte) et Jeanne sa fille qu'incarne Esther Garrel, sombre et incandescente, éconduite par son premier amour. À l'ombre de cet amant et de ce père qu'elles côtoient l'une et l'autre, naît une amitié féminine extrêmement puissante. Placé sous le signe des femmes, L'Amant d'Un Jour est un film où les actrices règnent. Où le triangle ambigu entre un homme et deux femmes sert en filigranes l'exploration de la jouissance physique, du désir d'absolu et d'une quête de solidarité féminine. Esther Garrel, 26 ans et une carrière cinéphile en phase avec son ascendance (elle est la fille de Philippe, la petite fille de Maurice et la soeur de Louis), prête au film sa hargne, sa féminité et sa sensibilité exacerbées. Avant qu'elle n'enchante le dernier film romantique de Luca Guadanigno, Call Me By Your Name, i-D a retrouvé la jeune actrice française sacrée par Bonello, Donzelli et Honoré pour parler d'amour, d'amitié entre femmes et de cinéma.

Comment tu te sens après cette première projection cannoise, Esther ?
Je suis plus sereine et détendue que ce que j'imaginais. Passer de second à premier rôle n'est jamais simple et surtout pas à Cannes, où tout est si hiérarchisé.

Tu tiens le premier rôle dans le film de ton père, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs. Quelle est son histoire ?
C'est l'histoire d'un triangle où trois relations s'entremêlent et se complètent : la relation entre un père et sa fille, celle entre un homme et la femme qu'il aime, celle entre deux femmes qui deviennent amies. L'amour filial, l'amour passionnel et l'amitié qui donnent à l'unisson un nouveau motif à la mythologie du sentiment amoureux. C'est un film qui analyse en profondeur les relations humaines sans jamais les juger. Un film qui soulève de nouvelles hypothèses, de nouvelles façons de voir, comprendre et penser l'amour au cinéma.

La première scène du film s'ouvre sur Jeanne, ton personnage. On la découvre en pleurs après une rupture amoureuse et sur le point de retrouver son père, chez qui elle va habiter quelques temps. C'est un personnage dont tu t'es sentie proche ?
Oui et non, disons que je me suis nourrie de mon expérience pour dessiner les contours de Jeanne. Pour la construction psychologique du personnage, j'ai dû replonger dans mes souvenirs et me remémorer les questions que je me posais à cet âge. Aujourd'hui j'ai 26 ans, mon personnage 23. Mais je pense que Jeanne pourrait tout aussi bien en avoir 18 : le fait qu'elle ne porte pas de maquillage joue beaucoup dans sa candeur, elle paraît très juvénile. En fait, elle est à un moment charnière de son existence, pile entre l'enfance et l'âge adulte. Elle grandit au fil du film, se métamorphose : à la fin, on la voit coiffée, se tenir droite, changer de costume. C'était mon initiative, j'ai voulu qu'elle en ressorte grandie, plus forte et plus femme aussi. Les acteurs sont toujours très autonomes dans le cinéma de Philippe et c'est cette liberté qui nous permet d'oser, de prendre des risques, aussi - je ne sais pas si c'est mieux ou moins bien. J'ai eu la chance de travailler avec des réalisateurs qui procèdent de manière radicalement différente. Ce dont je suis sûre, c'est que cette liberté donnée aux acteurs apporte de la force et de l'ampleur aux propos du film.

L'Amant d'un Jour analyse la relation entre un père et sa fille. Tu es toi-même la fille de Philippe Garrel et son actrice principale. Tu parviens à faire la distinction entre votre relation professionnelle et votre relation père-fille ?
Oui complètement. Sur le plateau, je le considère comme mon metteur en scène, et lui me considère comme son actrice. Je pense que tout s'est fait assez naturellement depuis La Jalousie dans lequel je jouais aussi aux côtés de Louis (Garrel). Le cinéma, c'est un truc de famille : mon père a l'habitude de diriger mon frère, il a filmé une dizaine de fois mon grand-père. Sur le tournage, je ne suis jamais Esther Garrel. Pour celui-ci j'étais Jeanne, une autre, donc. Heureusement, d'ailleurs. Être acteur c'est accepter de s'oublier devant la caméra. Philippe m'avait dit qu'il voulait raconter l'histoire d'un père et sa fille, j'ai accepté sans trop me poser de questions.

C'est aussi selon moi un très beau film sur la solidarité féminine. Un thème qu'on a peu l'habitude de voir au cinéma.
Oui, c'est vrai. C'est aussi l'histoire d'une amitié entre deux femmes qui gravitent autour de cet homme. D'autant plus que cette amitié entre Ariane et Jeanne se renforce au fur et à mesure que le film avance. Elles s'entraident, s'épaulent et surtout, elles sont liées par un secret qu'elles seules partagent. Pour le casting de L'Amant d'un Jour sur lequel j'étais présente, on a cherché l'actrice qui pourrait interpréter Ariane. Ce n'était pas simple car il fallait qu'il y ait une vraie harmonie entre nos deux personnages, une alchimie particulière. Elle est née tout de suite entre Louise et moi. C'était comme une évidence.

C'est toi qui a choisi Louise Chevillotte, l'actrice qui incarne Ariane dans le film ?
Oui. Philippe Garrel part toujours d'un comédien-satellite pour façonner son casting. Il tisse par la suite une constellation d'acteurs et d'actrices autour de lui. C'était moi sur l'Amant d'Un Jour, c'était Louis pour La Jalousie. Il est comme ça, il a besoin de rencontrer ses acteurs - ce n'est pas le cas de tous les cinéastes, beaucoup ne le font pas. Mais lui aime s'entourer de gens qu'il aime ou pourrait aimer dans la vie. Instinctivement, j'ai du faire la même chose : quand j'ai vu Louise arriver, je me suis dit 'tiens j'aimerais qu'elle soit mon amie'. Et elle l'a été. Nous sommes restées proches, tout au long et même après le film.

Tu seras bientôt à l'affiche du prochain film de Luca Guadagnino. Tu as d'autres tournages, projets en cours en ce moment ?
Oui mais je ne veux pas en parler…

Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
Je ne veux pas, par pure superstition : j'aurais trop peur que les choses ne se réalisent pas si j'en parle.

Tu es superstitieuse ?
Complètement. Les échelles, les échaffaudages, la chance : je crois à tout ça.

Tu viens d'une famille très cinéphile. J'imagine que tu es aussi une grande spectatrice ?
J'ai la chance d'habiter dans le quartier latin donc je suis toujours fourrée au Champo ou à la filmo. Récemment j'ai vu quelques Cassavetes. Sinon, j'adore le cinéma français. J'ai beaucoup aimé Rester Vertical, d'Alain Guiraudie dont je ne savais rien avant d'entrer dans la salle : ni du réalisateur, ni du scénario. Etre spectateur, c'est un travail aussi difficile qu'être comédien. En tant qu'actrice, j'ai tendance à tout analyser à l'écran : le jeu des acteurs, la mise en scène, le décor, la découpe du film... Après trois mois passés à la fac en cours de montage, je ne pouvais plus regarder un film sans penser « cut » à chaque séquence. Et pour être honnête, je déteste être dans cette position face à un film. Je préfère me laisser porter, bien enfoncée dans mon siège et happée par l'écran. Pleinement dans l'instant présent.

L'Amant d'Un Jour sort aujourd'hui dans les salles françaises. Le cinéma Le Champo propose par ailleurs un cycle consacré à l'oeuvre de Philippe Garrel dès le 31 mai.

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Texte : Malou Briand Rautenberg

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