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avec wataru tominaga, la mode sera extrême ou ne sera pas

Le jeune créateur japonais, lauréat du Festival d'Hyères cette année, présentait sa collection à Berlin, à l'occasion de la Mercedes-Benz Fashion-week. i-D l'a retrouvé pour en savoir un peu plus sur ses aspirations, ses rêves et le futur qu'il...

par Alexandra Bondi de Antoni
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19 Juillet 2016, 7:30am

Chaque année, des centaines d'étudiants diplômés quittent les bancs de l'école de mode avec le rêve sans cesse renouvelé d'amener au monde quelque chose de grand. Qu'ils choisissent de lancer leur propre marque ou de prendre la route des grandes maisons, le désenchantement guette les jeunes créateurs, lâchés dans la jungle de la mode.Certains pourtant, semblent être nés sous une bonne étoile. C'est le cas du jeune Wataru Tominaga d'origine japonaise, fraîchement sorti de la prestigieuse Saint Martins à Londres. Sa collection de fin d'année a remporté l'adhésion du jury d'un des prix les plus convoités de la jeune-garde créatrice lors du 31ème festival international de Mode et de Photographie de Hyères.

Rien de surprenant à ça. Les créations de Tominaga détonnent tout de suite dans le paysage actuel. Ses choix de couleurs, de tissus et de silhouettes reflètent une esthétique qui a trait au naïf, un imaginaire presque enfantin. Le créateur joue avec une habileté déconcertante sur les matières et les volumes : chemises oversized en coton côtoient le plissé des manches et les imprimés de ses pantalons. On comprend dès lors que Julien Dossena, Président du jury mode à Hyères cette année, ait comparé sa maitrise du plissé à celle d'un maître en la matière, j'ai nommé Issey Miyake. De son côté, Tominaga confie s'être inspiré de la Grande Prêtresse du pli, Madame Grès, en réinjectant sa conception de la mode féminine dans des pièces pensées pour l'homme.

Tominaga sera à Paris en octobre prochain, aux ateliers des Métiers d'Art de Chanel et aux côtés de Petit Bateau, dont il signera une collection en collaboration. De passage à Berlin pour la Mercedes-Benz Fashion Week, le jeune créateur nous a accordé une interview et nous explique en quoi le monde de la mode est encore un moteur de rêves pour sa jeunesse.

La première chose qui frappe, lorsqu'on jette un œil à votre collection, c'est la grande variété de couleurs qui s'y déploie. D'où vient ce gout et ce jeu sur les couleurs ?
J'ai beaucoup réfléchi à l'origine de ce désir, mais je ne sais toujours pas précisément d'où il me vient. Mais j'ai quelques indices. Les couleurs vives m'ont toujours attiré. Enfant, j'ai baigné dans la culture pop américaine des années 1960 et 70, à retardement. Toute cette iconographie s'est logée dans ma conscience. Et d'une certaine manière, ma collection reflète cette époque, cette tendance. Je pense notamment au mouvement hippie, aux folklores. On se fichait de savoir qui était homme ou femme à cette époque, le sexe d'une personne importait peu. Aujourd'hui, c'est ce même sentiment qui domine dans la mode, qu'on colle le terme unisexe à ses collections ou non. Les gens portent ce qu'ils souhaitent : peu importe qu'ils soient transsexuels, hommes ou femmes.

J'imagine que la culture américaine des sixties est bien différente de celle dans laquelle vous avez grandi au Japon, non ?
Très différente. Bien que le Japon ait lui aussi ses contre-cultures. Quand j'étais jeune, je passais le plus clair de mon temps sur Internet. Je n'avais pas beaucoup d'amis, à vrai dire. Je passais des journées entières à lire et regarder les vêtements autour de moi.

Où avez-vous grandi exactement?
J'ai grandi dans un petit village au Sud du Japon. C'est une des raisons qui explique je ne sois pas beaucoup sorti, adolescent. Il n'y avait rien à faire dehors. Je me sens mieux dans le brouhaha de la ville. La nature m'ennuie. Du coup, je préférais voyager à travers Internet.

Est-ce que cela a changé lorsque vous avez déménagé à Londres?
J'ai d'abord été à Tokyo avant de m'installer à Londres. La seule que je voulais, c'était la Saint Martins. J'étais tombé sur une bande dessinée dans laquelle une jeune fille partais étudier la mode à Londres. C'était une bande-dessinée pour les filles mais ça m'était égal, je savais que je voulais faire comme elle.

Vous évoquiez la culture pop dans vos inspirations. Pourtant, vos collections vont à l'encontre de l'éphémère que génère cette culture en général. Elles sont au contraire réfléchies, opulentes, très détaillées…
Oui, c'est sans doute vrai. Le temps est l'arme de tout jeune créateur qui démarre, parce qu'on est toujours un parmi d'autres à vouloir révolutionner la mode. Le temps est l'outil le plus important à la création. Aujourd'hui, tout finit par se ressembler dans le souci d'aller vite. Ce qui m'importe, en tant que créateur, c'est que mes vêtements aient leur propre vision, leur esthétique propre.

L'artisanat compte autant que le design ?
Exactement. L'artisanat est très important. C'est pour cette raison que j'ai hâte d'arriver à Paris et de rejoindre les ateliers de couture de Chanel. Pour apprendre. J'ai très envie de faire des chaussures, de la broderie aussi.

Vous dites que le temps est une arme pour tout jeune créateur. Pourtant, le phénomène de la fast-fashion ne laisse pas beaucoup de temps à la réflexion. Comment on fait, pour s'en extraire ?
La vitesse n'est pas le seul chemin possible à emprunter. Certains s'y réfèrent, les stylistes suivent la tendance. Mais je crois qu'il faut se souvenir que le temps sert la jeunesse. Quand on commence ; il faut se forger une identité, une vision personnelle, sans céder aux sirènes du monde en excédent de vitesse.

Avez-vous déjà réfléchi à ceux qui portent vos vêtements ? Qui sont-ils ?
Non, pas vraiment, je ne voulais pas me limiter en pensant ma collection. Peut-être que j'y penserai le jour où je ressentirai le besoin de mettre une étiquette sur mon travail. Pour le moment, ce qui m'importe, c'est la conception même du vêtement.

Où vous voyez-vous dans le futur?
Mon rêve serait de vivre de ma mode, d'être indépendant. Mais ce ne sera probablement pas si facile. On n'a pas toujours ce qu'on désire. Quand on travaille pour un autre que soi, on doit s'adapter au marché, aux habitudes de la maison. Je sais que de nombreux créateurs jouissent de cette capacité d'adaptation. Moi j'en serais incapable. 

Vous avez une vraie capacité à jouer avec les volumes et les textures. À quoi ressemble votre processus de création ?
Quand je travaille, par exemple, avec un matériau qui est élastique, je tente de le rendre moins élastique. Je veux bousculer les matières et les formes. La mode est mon terrain d'expérimentation. Si la matière a, par exemple, des trous, je ne vois pas pourquoi je n'en ferais pas quelque chose de créatif. J'aime combiner les contraires et prendre des directions opposées dans mes pièces. Plus le contraste est fort, mieux je me porte. Je comprends qu'on ne comprenne pas mes vêtements, parce qu'ils s'imposent avec opulence et fracas. Ça ne m'empêche pas d'être fasciné par le minimalisme. Peut-être qu'un jour, je ne ferais plus que ça. Du minimalisme. Qui sait. Le minimalisme et l'opulence vont très bien ensemble. Ce sont des extrêmes. Minimaliste ou opulente, ma mode sera toujours extrême. Dans l'un comme l'autre sens. 

i-D France était partenaire du Festival de Hyères 2016 : 
La mode de demain est à Hyères
Ce sont elles qui font la mode
À Hyères, Julien Dossena, Gareth Pugh, Pierre Hardy (et d'autres) nous ont parlé de mode, de photo et de jeunesse

Credits


Texte : Alexandra Bondi de Antoni
Photographies : Mercedes Benz