théo, adama et les autres : ça s'arrête quand ?

​Dimanche 19 mars à Paris, nous étions à la Marche pour la Justice et la Dignité, « contre le racisme, les violences policières et la chasse aux migrants ». On y a vu un cortège hybride, des manifestants divers mais réunis par une chose : la colère.

par Antoine Mbemba
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22 Mars 2017, 1:15pm

Dimanche dernier, de Nation à République, c'est une marche hybride, croisée, que nous avons suivi. Derrière les premiers rangs solennels, plus légitimes peut-être que les autres, formés dans la douleur par les familles de victimes de violences policières, on comptait une masse d'organisations, parfois concordantes. Le FUIQP (Front Uni pour l'Immigration et les Quartiers Populaires), la Brigade Anti-Négrophobie, le mouvement Y-en-a-marre de défense des immigrés, les troupes de la CGT, du NPA, des anars, et bien d'autres, faisaient sonner le mégaphone au milieu des simples curieux et des engagés sans étiquettes. Au risque d'une cacophonie, sûrement commune à toutes les manifestations. Chacun joue des coudes et décibels, mais l'intention n'en est pas moins louable. Sur les classiques du rap français « anti-flics » se chevauchent les échos de l'Internationale, eux-mêmes partiellement recouverts d'une revendication palestinienne, qui se tait à distance quand, en tête de cortège les sœurs, mères, frères des victimes prennent la parole pour raconter leur humiliation, leur perte, leur colère viscérale.

De toute cette faune d'engagés, quelque chose dénote. On n'y trouve sans doute que trop peu des jeunes des quartiers populaires les plus concernés par les violences policières, la discrimination d'État. Au-delà des associations de banlieues, la venue de cette jeunesse ne semble pas avoir été spontanée. C'est dommage, mais ce manque de présence s'explique, aussi simplement que tristement : ces quartiers-là, ces zones-là ont été méticuleusement abandonnées depuis des années, des décennies. Ces jeunes-là, ont été découragés, dépolitisés. Manifester, en soi, est un geste grandement politique, qui révèle d'une culture, qui s'inscrit dans un engagement que la société leur a découragé Et cette marche n'échappait pas à la règle. Elle était résolument politique, d'où la difficulté qui a été parfois la nôtre de faire parler des gens, des jeunes. Parce que ceux qui étaient là, pour la grande majorité, l'étaient, politisés. Ce sont des engagés, qui savent ce qu'ils disent, qui marchent contre un système dont les médias ne s'échappent pas, et pour qui la force du groupe, de la manifestation, est peut-être plus importante qu'un avis personnalisé.

Il est dur de zoomer sur l'essence d'un mouvement aussi parcellé, qui pourtant se cristallise principalement sur des situations de plus en plus intenables. Dans l'esprit des marcheurs ce dimanche reviennent constamment Adama, Théo, avec dans les yeux un mélange d'incompréhension, de rage, parfois de découragement, que cette manif était là pour secouer. Croisée en fin de marche, Isabelle, 22 ans, étudiante à Sciences-Po Bordeaux, nous aura parfaitement résumé ce qui retient et réunit les gens présents ce jour-là : « Une vision commune et partagée de l'expérience de la domination. Déjà, les gens qui sont là, le mot « domination » ne leur fait pas peur, ils l'ont déjà entendu, ils l'utilisent. C'est une expérience qu'ils ont concrètement éprouvée dans leur vie. Ce sont des gens qui, un jour, faisaient un truc du quotidien, et quelque chose de lié à la domination les a frappés, interpellés, ou les a pris eux à parti. Forcément, ça fait lien. » Et c'est ce qui noue sans aucun doute la grande partie de ceux que nous avons rencontrés. 

Thomas, 22 ans, Paris, étudiant en histoire

Pourquoi tu es venu marcher aujourd'hui ?

Parce qu'en ce moment en France, on a un système policier, qui a été mis en place depuis pas mal d'années, et qui est là pour réprimer toute une partie de la population. Les pauvres, les noirs, les Arabes... Moi ça me dérange. Déjà en tant que métisse et puis simplement en tant que citoyen. C'est pour ça que je suis venu. Parce qu'il se passe des choses en ce moment, comme le viol de Théo, l'assassinat d'Adama, l'enfermement de ses frères, que je ne trouve absolument pas légitimes, qui ne vont pas du tout avec les grands principes républicains qu'on nous serine tout le temps.

Tu as déjà dû faire face aux violences ou discriminations policières ?

Ouais, pas mal de fois. Moins depuis que je suis à Paris, mais quand j'habitais en Bretagne, j'étais un peu le noir de service, les flics du coin aimaient bien me titiller. Mais personnellement, je n'ai jamais été soumis à des violences physiques, mais quand tous les jours depuis tes 16 ans tu te dis que le flic que tu vas croiser va peut-être t'arrêter, au bout d'un moment c'est oppressant.

Tu attends quelque chose de la politique, pour régler ces problèmes ?

Faut jamais attendre grand-chose des politiques. Ils ont été encore plus minables que d'habitude. Par rapport à Théo par exemple. Ce n'est que le fait qu'il ait été violé qui les a vraiment choqué, mais ce n'est pas la violence policière en elle-même qui a été condamnée. On a couvert les policiers, ça a été requalifié en agression, puis on nous a dit que c'était un accident. C'est ridicule. Je pense que l'ensemble de la classe politique aujourd'hui n'en a rien à faire de ces gens-là. Parce que, simplement, ce ne sont pas des gens qui votent. C'est seulement en marchant, en protestant, en occupant l'espace public qu'on peut faire prendre conscience aux gens...

Quelles sont les racines de ces discriminations selon toi ?

Je pense que c'est la misère sociale, d'abord. Finalement, il y a plein de gens qui n'ont pas d'emploi, ou un travail précaire qui ne vaut pas plus que le chômage. Tous ces gens-là sont mécontents de la société qu'on leur impose. Pour contrôler ce mécontentement, on donne du pouvoir à la police, qu'elle ne devrait pas avoir. On lui donne des missions qui n'ont rien à voir avec la protection des citoyens. Leur flic leur principal travail c'est d'aller contrôler des gens au hasard dans la rue, ça permet de gonfler les statistiques. C'est la société, et les inégalités qu'elle présente, qui est à la cause des violences policières.

Ali et Baptiste, Grenoble

Pourquoi vous êtes venus aujourd'hui ?

On est venus, directement de Grenoble, parce que l'heure est grave. Il faut montrer à la police qu'elle ne peut pas faire ce qu'elle veut, qu'on est chez nous aussi. C'est très grave ce qui se passe. On n'est venus, on ne sait pas si ça va changer quelque chose, mais on espère. On a l'impression que les flics ne sont plus là pour nous protéger.

Vous avez déjà vécu des violences policières ?

Bien sûr. On vient d'un des quartiers les plus chauds de Grenoble. C'est la même chose tous les jours. Ils viennent, ils font chier, ils contrôlent pour rien.

C'est quoi la solution à ces problèmes pour vous ?

La solution elle est simple, c'est de regrouper toute la France. ça va être difficile, mais on va y arriver petit à petit !

Et une solution politique ?

Non, pas de politique ! Y en a pas un pour rattraper l'autre ! C'est tous les mêmes merdes.

Isabelle, 23 ans, Bordeaux

Pourquoi c'était important pour toi de venir ici aujourd'hui ?

Je suis venue exprès de Bordeaux. C'était important de venir, déjà parce que je suis parisienne, à la base. Avant d'aller à Bordeaux je me suis beaucoup sensibilisée puis impliquée dans diverses associations. Aujourd'hui, vivant à Bordeaux, je suis un peu déconnectée de ces mouvements-là. Bordeaux, c'est une ville où on a fait en sorte que tout se passe bien en termes d'urbanisme. Les gens sont dans le confort, et ça nous détache du concret, de la violence des choses. Venir à Paris, c'était dans la continuité de l'engagement que j'avais auparavant et du fait que je ne veux pas le perdre en m'enfermant dans le confort bordelais.

Tu t'impliquais dans quel genre d'association avant ?

Une association communautaire de la Sorbonne, dans laquelle j'étais notamment chargée de communication. En 1954, tu as des écrivains noirs, africains, caribéens et américains qui se sont réunis à la Sorbonne, qui ont fait un congrès. L'asso en question était dans les pas de ce congrès, du début des indépendances.

À cette marche aujourd'hui, on a plein d'associations, de revendications et de messages différents. C'est quoi leur point commun, selon toi ?

Il y a une vision commune et partagée de l'expérience de la domination. Déjà, les gens qui sont là, le mot "domination" ne leur fait pas peur. Ils l'ont déjà entendu, ils l'utilisent. Et puis c'est une expérience qu'ils ont concrètement éprouvée dans leur vie. Ce sont des gens qui un jour, dans le métro où n'importe où, faisaient un truc du quotidien, et il y a un truc lié à la domination qui les a frappés à ce moment-là. Ou on les a pris, eux, à parti. Forcément, ça fait lien.

Comment tu vois cette problématique de domination évoluer en ce moment ?

Elle est exacerbée. Que ce soit par les médias ou les politiques publiques qui sont mises en œuvre. On est concrètement dans un état néolibéral, et ça se ressent dans tous les pans de la société. ça se voit dans tout, même dans les plus petits détails. Regarde à Paris, sur les camions-poubelles : les publicités qu'il y a derrière sont totalement foucaldienne ! On te donne des ordres, on te fait intégrer par une pub qu'il faut trier, mais qu'il faut trier à la mode française, sans composter, par exemple. Et on ne composte pas, simplement parce que l'état n'a pas les infrastructures pour absorber du compost. Donc on va nous forcer à trier d'une telle manière, on nous culpabilise si on ne le fait pas, et en plus on fait la moitié des choses. Et forcément ça fait des moments comme aujourd'hui ou... j'ai envie de dire qu'on répond à la violence par la violence. Et là je suis gentille.

Est-ce que ta génération, ta jeunesse, te donne de l'espoir pour la suite ?

J'ai surtout l'impression que notre jeunesse est à l'image de la société qui nous forme. Elle est très clivée. Tu as ceux qui s'engagent et qui vont s'engager comme des grands malades, et ceux qui ne s'engagent pas et qui sont complètement déconnectés, comme des grands malades. Ce qui me fait peur, ce n'est pas tant la jeunesse, mais l'incapacité de tout le monde à faire le pont entre les gens. C'est ça qui ne me donne pas espoir, pas les gens en soi.

Issa, 22 ans

Pourquoi tu es venu manifester aujourd'hui ?

Je suis là pour manifester contre tout ce qui touche aux violences policières, à l'injustice, au racisme d'état.

Tu peux m'expliquer ce qu'est la brigade anti-négrophobie ?

C'est un collectif, qui existe depuis 2005, depuis l'affaire Zyed et Bouna et l'histoire des foyers incendiés. On milite contre le racisme anti-noir, contre la négrophobie, la néo-colonisation, le contrôle au faciès, les violences policières.

Ce sont des choses que tu as vécues personnellement ?

Le contrôle au faciès, très souvent. Les violences policières pas trop, non. Mais bon, aujourd'hui je suis là pour moi mais surtout pour les autres. Pour défendre les causes des autres.

Tu penses qu'elles viennent d'où ces discriminations et violences policières ?

Moi j'ai à peine 22 ans, mais la discrimination remonte à il y a très longtemps. À la fin de l'esclavage. Le peuple africain s'est plus ou moins libéré, mais ça a laissé place à ce qu'on appelle la néo-colonisation. On est libres physiquement, mais intérieurement on est encore enchaînés. On a beau être intégrés à la société, on est toujours racisés.

Est-ce que tu attends des solutions de la part des politiques aujourd'hui ?

Non. C'est un sujet dont on ne parle pas assez de toute façon. Quand on fait des mobilisations des manifestations, les seules choses que retiennent les journalistes c'est les voitures incendiées. Et en attendant les crimes policiers ne cessent d'augmenter.

Ce serait quoi la solution, selon toi ?

Qu'on commence déjà par condamner les policiers qui le méritent. Ce serait déjà beaucoup.

Birane, 19 ans, étudiant

Pourquoi c'était important pour toi d'être ici aujourd'hui ?

J'ai été interpellé par ce qu'il s'est passé avec Adama, avec Théo, et généralement, toutes les histoires dont on peut être témoin au quotidien. Je trouve ça très important d'être présents aujourd'hui.

Tu penses que ces problèmes de discrimination et de violence policières viennent d'où ?

Déjà du fait que les flics voient toujours les mêmes personnes au poste. C'est pas une raison, mais du coup ils font l'amalgame. Ils font le lien entre les noirs, les Arabes, les jeunes de banlieue et le bordel. Parce qu'ils voient, ils embarquent toujours les mêmes personnes. On ne va pas se cacher, il y a beaucoup de noirs et d'Arabes qui foutent le bordel, mais ça se contextualise.

Quelles sont les solutions selon toi ?

Déjà, que les flics portent tous des caméras, comme aux États-Unis, ça limite un peu les bavures. En tout cas les grosses bavures, comme ce qu'il s'est passé pour Adama ou Théo. Mais je ne sais pas trop... Les policiers ont de l'autorité, et il y aura toujours des gens qui abuseront de leur autorité, c'est triste, mais c'est sûr.

Tu penses que la réponse sera politique ?

Je ne suis pas sûr de ça, non. Moi je vais plus aller voter pour voter contre untel ou untel. Mais je ne vois rien ni personne qui me donne beaucoup d'espoir. Peut-être Hamon, mais encore...

Qu'est-ce tu cesse à ta génération, à toute la jeunesse qui peut être victime de ces violences ?

Déjà que toutes ces conneries, toutes ces bavures cessent. Et au-delà de, tout le racisme généralisé en France. J'espère que les générations à venir feront différemment de leurs parents. Et j'ai confiance en ma génération. Autour de moi, je vois de plus en plus de métissage. Ma mère est sénégalaise, mon père est français. Quand ils se sont rencontrés, à l'époque, c'était super mal vu. Aujourd'hui je vois de plus en plus de couples comme ça, et ça donne de l'espoir.

Memphis, 29 ans, étudiant

Pourquoi tu es venu à cette marche aujourd'hui ?

J'ai fait cette marche pour voir comment la question des violences policières était thématisée et politisée dans le cadre de cette marche. Et voir dans quel genre de projet politique s'insérait cette question, et quels acteurs politiques s'y agrégeaient.

Le constat que tu en fais ?

La composition politique et sociologique de la marche est la suivante : d'une part, les quartiers populaires se sont relativement peu déplacés, à part les gens déjà organisés dans le cadre de collectifs. Mais sinon c'est surtout une certaine gauche qui se mobilise, et la population qui lui est associée. C'est la même composition que la marche pour la dignité de 2015, flanquée de quelques partis d'extrême gauche en plus. J'ai l'impression que l'axe particulier à travers lequel cette question de la violence policière est thématisée n'arrive pas vraiment à mobiliser en masse dans les quartiers.

Tu avais une composition "idéale" de cette marche ?

Je ne veux pas parler à la place des populations concernées, je n'ai pas envie de proposer un programme de mobilisation politique de ces populations. Je vois juste que l'axe tiers-mondiste des années 1970, très axé sur l'anti-impérialisme, et la cause palestinienne échoue à politiser autour de cette question. Et il y a eu la question d'une éventuelle instrumentalisation des familles des victimes de violences policières par certaines organisations et associations qui essayent d'imposer leur agenda politique et leur grille de lecture.

La politisation d'un tel sujet pose problème ?

La question n'est pas celle de la politisation. Déjà, les mobilisations contre les violences policières, même quand elles s'expriment sous une forme émeutières, sont bien sûr politisées. Je ne fais qu'un constat. Je n'ai pas forcément de programme clé en main, d'alternative à proposer. Je constate. 

Mélissa, 24 ans, étudiante

Pourquoi tu es venue à cette marche, aujourd'hui ?

J'étais déjà à la première marche. Je suis revenue aujourd'hui pour apporter de la force à ce mouvement, à cette cause-là. Les violences policières sont trop invisibles, trop peu traitées dans les médias. Ou alors, elles sont toujours traitées sous le même angle. Le truc, ça va toujours être de remettre en cause les témoignages des victimes, de la famille, comme on l'a vu dernièrement avec l'affaire Théo. Il y a une manière de discréditer les victimes qui est très grave. On nous fait croire que ces situations sont normales. Donc on est là aujourd'hui pour donner du crédit à tous ces gens-là.

Quelles sont les racines de cette violence, selon toi ?

C'est colonial ! Clairement. Il y a plein d'auteurs qui travaillent sur la question. Là, tout de suite, je pense au travail de Mathieu Rigouste, qui revient justement sur les racines coloniales des violences policières. On peut même remonter à l'esclavage. Puisqu'on nous parle de contrôle au faciès. Il y a des militants qui remontent à l'esclavage, avec les esclaves qui, pour avoir le droit d'aller et venir devaient présenter un papier.

Et les solutions à ce problème-là ?

Il faudrait détruire le système ! Je ne crois pas à une réforme de la police. Les problèmes de la police sont structurels. Si la structure est pourrie, ce n'est pas en la réformant que ça va changer. J'ai envie de dire qu'il faudrait détruire la police. Il y a des personnes qui pensent à ça, à faire le moins appel à la police, en passant par des vigilances populaires, etc. Enfin bon, c'est la solution provisoire, en attendant la révolution !

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Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Léon Prost

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