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comment "féminisme" est devenu un gros mot ?

Dans son livre "Les Gros Mots" en forme d'abécédaire, la journaliste Clarence Edgard-Rosa brise les clichés sur le féminisme avec humour, et rappelle les enjeux modernes qui gouvernent le combat contre un sexisme systémique.

Antoine Mbemba

Soyons honnêtes. En commençant par moi : je suis sensible au féminisme, je pense adhérer à bon nombre d'idées défendues par les féministes, et je suis sûr de m'accorder sur la lutte pour l'égalité homme-femmes. À côté de ça, il peut m'arriver de verser dans le graveleux, la blague sexiste bien lourde ou les considérations limites à la nana qui raconte son harcèlement de rue d'il y a 20 minutes, sur le mode : « Oh, c'est pas bien méchant. » Il est assez facile de se réclamer du féminisme, il est plus dur d'en appliquer les acquis au quotidien. Et s'il est facile d'affirmer en être, il est tout aussi facile de fustiger un mouvement parfois incompris, souvent caricaturé. Pour filer le procédé d'écriture personnel, les Femen ne m'auront par exemple pas aidé à donner du crédit ou à faire confiance au féminisme. Et voir des politiques s'en revendiquer pendant la session estivale du burkini ou Phillipot assurer que le FN est un parti féministe, ne m'aura pas aidé à y voir plus clair. 

Le féminisme est aussi simple que l'idée principale d'égalité qu'il défend, mais aussi complexe que les domaines et modes d'action qu'il recouvre. Voyez l'éducation, la culture, la science, la politique, la publicité… Tout ce qui nous entoure, qui régit nos vies, prolonge la discrimination ou lui survit (trop rarement). Le féminisme est à ce point englobant parce que - aussi triste que cela puisse être - le monde est sexiste. Et ça, il m'a fallu un temps pour le réaliser. Clarence Edgard-Rosa m'a filé un coup de main, de 224 pages.

Elle a 28 ans, est journaliste, écrit à Elle, Causette, tient le blog Poulet Rotique, est spécialiste des féminismes, des questions de genre et de sexualité. Il y a un peu plus d'un mois, elle sortait un ouvrage essentiel : Les Gros Mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme. Le style est enlevé, la modernité et l'humour présents mais la « joie » est à tempérer tant le constat global est alarmant pour un homme comme moi, rarement confronté aux réalités du sexisme. Au fil des termes expliqués, on s'atterre autant que Clarence nous éclaire. Je ne savais pas que la découverte de l'anatomie féminine s'était faite au détriment des intéressées. Je ne connaissais pas cette étude sur le traitement des élèves en primaires, qui indique que « les enseignants proposent des énoncés plus simples aux filles - des questions fermées - tandis que sont posées aux garçons des questions ouvertes, leur permettant d'exercer leur esprit critique. » Je n'avais pas conscience des 3 millions d'excisées par an. Par contre, je ne connais que trop le sexisme ordinaire qui fait de moi un privilégié.

Les Gros Mots est l'indispensable point d'entrée et de compréhension d'un problème désespérément systémique. L'auteure nous y raconte le féminisme et ses courants, le récent combat pour l'IVG, décrit pédagogiquement son ennemi, le patriarcat, souligne l'importance d'une compréhension moderne du genre et déroule tous les secteurs de la société et du monde dans lesquels s'immisce le sexisme. On sort du bouquin armé, un peu plus conscient de notre environnement et des enjeux féministes qui l'animent. On s'indigne de la stupidité de la « taxe rose » ; du danger du « victim blaming » ; de la froideur quasi sociopathe des « pick-up artists » ; du concept finalement sournois qu'est la « friend zone » ; de l'assommante efficacité du « sexisme intériorisé » (parfois le nôtre) et des dégâts du « revenge porn » ou du « slut shaming ». Tout ça pour décortiquer, ancrer une notion souvent floue dans le réel, la modernité, et tenter de la replacer. Il fallait évidemment discuter avec Clarence ; de Beyoncé, d'anti-féminisme et du besoin d'ouvrir sa gueule. 

D'où vient cette peur du féminisme, selon toi ?
On la doit avant tout à l'énergie folle dépensée par les anti-féministes pour faire croire à tout le monde que les féministes sont d'affreuses bonnes femmes qui détestent les hommes. Leurs arguments sont quasiment intacts depuis deux siècles, mais ça fonctionne très bien : ils ont infusé l'imaginaire collectif et résultat, une féministe c'est encore ça dans l'esprit de beaucoup d'hommes et de femmes. « Féminisme » est aussi vu comme un gros mot parce qu'il est chargé d'une connotation politique forte qui peut faire peur. De façon synthétique, ce qui est mal compris est que ce n'est pas un combat contre les hommes mais pour l'égalité, et donc principalement pour les femmes. C'est sûr que si on pense qu'être féministe c'est détester la moitié de la population mondiale, quand on est un être humain à peu près décent, c'est un club qu'on n'a pas envie de rejoindre.

Et puis, nous sommes dans une troisième vague du mouvement qui peut sembler plus décousue que les précédentes, et beaucoup de personnes ne comprennent pas ce qui peut bien valoir à des femmes de se battre pour l'égalité alors qu'ils ont le sentiment qu'elle est déjà acquise. Spoiler : on n'y est pas du tout ! Quand le mouvement féministe est injustement réduit à une Emma Watson bien propre sur elle et ultra conciliante dans le discours, ou à une Beyoncé vindicative qui se trémousse en body, certains ont vite fait de penser que c'est un combat au mieux secondaire, au pire à la ramasse. Or le féminisme de la troisième vague, c'est justement cette richesse-là : c'est un mouvement aussi pluriel que celles et ceux qui s'en réclament, un mouvement qui vise à faire la lumière sur les inégalités qui continuent d'impacter nos trajectoires à toutes et tous, et sur les moyens de s'en dépêtrer.

En lisant ton livre, on ressort un peu sonné par le constat d'un sexisme à ce point systémique, qui se noue dans l'éducation, la culture, la pub, la science… Qui est souvent intégré par beaucoup sans le savoir. Comment on lutte contre un tel monstre ?
Pour moi, le premier truc à faire, c'est justement identifier à quel point il est ancré, et à quel point il agit sur toutes les facettes de nos vies et de notre culture. On ne peut pas toutes les gérer en même temps. C'est compliqué, mais c'est aussi pour ça que la 3ème vague a son importance. Dans la pluralité des actions. Quand des féministes s'attaquent à la représentation des femmes dans les médias, on peut penser que c'est une toute petite partie du problème et que ça n'a pas d'impact par exemple sur les inégalités salariales. En fait, bien sûr que si ! L'image des femmes dans les médias participe à l'évaluation de leur salaire, à l'égalité dans le monde du travail. Les différentes facettes du sexisme ambiant jouent toutes dans le même camp.

Quand il y a tout ce débat sur le burkini, qui est insupportable, qui prend beaucoup trop de place, il dit malgré tout beaucoup de choses. Beaucoup de choses sur ce qu'on attend de la femme occidentale. L'image qu'on a de sa liberté. Une image colonisée de la femme libre. Et ça dit beaucoup de choses sur ces hommes politiques qui se réveillent féministes quand il s'agit de défendre la liberté des femmes à se déshabiller, mais le reste du temps, bizarrement, on ne les entend pas. On a tendance à ne regarder au microscope qu'un petit morceau de féminisme. C'est important de remettre tout ça en perspective, de réaliser à quel point tout ça fait partie du même système de discrimination et d'inégalité.

Tu penses quoi de l'engagement de certaines stars de la pop, parfois vu comme une tendance un peu creuse ?
Moi je trouve ça génial, on ne peut que se réjouir que ça touche la pop culture. Ça donne des modèles, on ne peut pas se plaindre de ça. Ce qui me pose plus problème, c'est quand le message est totalement déshabillé et qu'on se retrouve avec un truc sans aucune substance. Mais ce n'est pas tant le problème des pop stars comme Beyoncé ou Nicki Minaj, c'est plus le problème du marketing. Quand c'est repris par du marketing, ça devient problématique, parce qu'il y a une volonté mercantile derrière. L'envie de nous vendre quelque chose. Je suis vraiment plus embêtée par la manière dont la pub peut se réapproprier des messages d'empowerment en les déshabillant complètement, que par Nicki Minaj et Beyoncé. Au contraire, on peut s'interroger sur le fait qu'elles soient constamment méprisées parce qu'on considère que leur féminisme est à paillettes.

Pour reprendre un exemple un peu pop, justement : on va avoir un message qui va être mis à jour par Beyoncé, qui va être écouté mais un peu méprisé parce que la nana fait des des clips en body moulant, et deux mois plus tard on va avoir le même message dit par Emma Watson en petit tailleur, et là ça paraît tout de suite fulgurant et politiquement intéressant. C'est une forme de mépris pour la pop qui me pose problème. Je trouve ça formidable que le message soit repris de manière aussi multiple que possible, même si je ne suis pas toujours d'accord avec ce que disent Beyoncé ou Minaj. Je suis ravie qu'elles se l'approprient et qu'elles en fassent ce qu'elles ont envie d'en faire.

Tu dis aussi avoir écrit ce livre pour contrer la période de backlash, de recul sur les acquis du féminisme, qui arrive.
On entend une parole anti-féministe de plus en plus décomplexée, des réactionnaires considérés comme les vrais rebelles de notre époque. On est dans une période où beaucoup de Français qualifient de « bien-pensant », avec beaucoup de mépris, tout ce qui est un tout petit peu progressiste. On entend Donald Trump proférer des horreurs et il y en a pour le défendre au nom de « l'anti-politiquement-correct ». C'est un gloubiboulga plutôt hallucinant. Donc on se retrouve avec un Trump président des États-Unis, on se retrouve avec un premier tour des primaires de la droite où plein d'électeurs de gauche vont voter parce qu'ils ont peur que ça se reproduise. On est dans une période de recul des droits fondamentaux, notamment l'IVG, pas très loin de chez nous, en Europe. Les messages portés par la Manif' pour tous sont absolument flippants. Tout ça me fait dire qu'on est dans une période de backlash qui démarre.

Et en même temps c'est un peu le cours normal de l'histoire. C'est toujours un peu comme ça. C'est désespérant mais c'est classique. Dès qu'on arrive dans un climat où l'on commence à se faire à des avancées sociales et une meilleure prise en compte du droit des femmes - ça marche aussi pour les questions du racisme - on avance tranquillement, ça a l'air de bien se passer, puis on se prend un grand coup derrière la tête. Il faut juste le voir venir pour pas être surpris quand ça arrive.

Internet peut être un outil d'avancée, mais son utilisation, souvent par les plus jeunes peut être aussi très dommageable - slut shaming, pick up artists. Comment tu expliques ça ?
C'est juste un miroir grossissant de ce qui se passe dans l'opinion publique. On a à la fois des initiatives réjouissantes qui ressortent, et des trucs complètement déprimants. Je ne crois pas que la nouvelle génération soit plus ou moins féministe que les précédentes. Tout ce que tu cites, qui est dommageable pour le droit des femmes et qui se passe sur internet, c'est une application en ligne, plus visible, avec un effet de groupe, de masse, de choses qui ont infusé dans l'imaginaire collectif depuis des générations. Rien de nouveau sous le soleil de ce point de vue là. Ça nous paraît juste plus puissant parce qu'il y a cet effet d'anonymat et de groupe.

Par contre, ce qui me semble vraiment nouveau, c'est toutes ces plateformes qui permettent la parole, qu'on ne pouvait même pas entrevoir il y a 30 ans. Pour le harcèlement de rue, par exemple, internet a été un outil génial. C'est un terme qu'on n'utilisait même pas il y a quelques années, et qui est maintenant dans le vocabulaire courant de tout le monde. C'est vraiment une avancée formidable qu'internet a permis. Ouvrir la parole a permis à plein de femmes de se rendre compte du caractère collectif d'un truc qu'elles vivaient dans leur coin, qu'elles avaient l'impression de vivre seules.

Quel rôle joue l'évolution de la perception du genre dans les problématiques féministes ?
La notion de genre permet de décortiquer des phénomènes qui peuvent être vus comme répondant à des déterminants naturels. Sans la notion de genre, on expliquait les différences entre les hommes et les femmes par des différences « naturelles » : les femmes gagnent moins que les hommes parce qu'elles sont naturellement faites pour rester à la maison et s'occuper des enfants ; les hommes sont plus nombreux à des postes dirigeants parce qu'ils sont naturellement enclins à diriger ; les agressions sexuelles arrivent parce que les hommes ont un désir sexuel incontrôlable, c'est naturel. La notion de genre permet de déboulonner toutes ces pensées essentialistes. À partir du moment où l'on différencie le sexe biologique et le genre, comme construction sociale, on arrive beaucoup mieux à comprendre comment ces inégalités sociales apparaissent, se construisent et se perpétuent, d'une génération à l'autre. Donc c'est l'un des éléments principaux qui a permis de faire avancer le débat féministe.

Qu'est-ce qui te donne de l'espoir en matière d'avancée féministe ?
Un peu ce que je te disais tout à l'heure : je trouve porteur d'espoir le fait qu'avec internet et les nouveaux médias on arrive plus facilement à ouvrir la parole et à comprendre des choses qui nous arrivent et qui sont complètement systémiques. Je trouve ça formidable, ça me donne vraiment de l'espoir. Et j'ai l'impression que de plus en plus d'hommes et de femmes prennent conscience de cet aspect systémique des choses et on envie de faire quelque chose.

Qu'est-ce qui t'en donne moins ?
Les prochaines présidentielles.

Quel conseil tu donnerais à une jeune fille ou un jeune homme, sensible au message féministe mais qui ne sait pas comment agir ?
C'est un peu facile à dire, mais le premier conseil que je donnerais, c'est de ne pas avoir peur de l'ouvrir. Pour soi-même, quand on entend des choses qui nous posent problème, qu'on se laisse marcher sur les pieds... Il ne faut pas avoir peur d'ouvrir la bouche, de pointer les problèmes, d'expliquer pourquoi une situation est anormale. Et ne pas avoir peur de l'ouvrir pour les autres, quand on est face à une situation où l'on n'est pas directement concerné, mais qui nous pose problème. Je pense qu'on a besoin de gens qui l'ouvrent.

Tu aimerais que l'on retienne quoi de ton livre ?
Que le féminisme n'est pas un gros mot !

Les Gros Mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme est édité chez Hugo Document. 

Credits


Texte Antoine Mbemba