c'est la fin du monde (et ce n'est peut-être pas si grave)

La collapsologie est formelle : notre monde est prêt à céder et il va falloir s'y faire. i-D a rencontré Pablo Servigne, collapsologue de la première heure.

par Micha Barban Dangerfield
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07 Novembre 2018, 10:29am

De quoi notre fantasme de la fin du monde est-il le symptôme ? Avec 28 jours plus tard The Walking Dead, Interstellar, Le club des punks contre l'apocalypse zombie de Karim Berrouka, l'adaptation sur grand écran de La Route de Cormac McCarthy, Silo de Hugh Howey ou encore Les Fils de l'Homme, adapté du roman de P.D James, le cinéma et la littérature « survavilistes » ont rarement semblé aussi féconds. Comme si l'homme avait fait l'expérience d'une épiphanie plus tenace que jamais et réalisait (enfin) la menace qu'il représente pour lui-même. La majeure partie de ces œuvres partagent un même dénouement fatal et envisagent la fin de notre monde comme un long déclin, une agonie qui traine, un processus lent, tout ça projeté dans futur abstrait et lointain. D'autres auteurs, eux, perçoivent et établissent un point de non-retour surréaliste : ce moment où l'humanité flanche, devient zombie et se bouffe. Il est donc possible de distinguer deux écoles, opposées sur un même axe : si l'une préfère appréhender la fin du monde comme un événement irréversible et soudain, l'autre l'envisage davantage comme une lente progression vers le néant et préfère au terme « fin du monde » celui de « crise ».

À la façon d'un préfixe, aujourd'hui le mot semble apposable à tout ce que l'on veut : crise économique, écologique, diplomatique, sociale, des réfugiés, existentielle, humanitaire... ad nauseam. Et bizarrement, le mot rassure en ce qu'il engage systématiquement l'idée d'un après, la possibilité d'une résolution, d'un peut-être (littéralement). Le chercheur français Pablo Servigne, lui, préfère parler d'effondrement. Forcément, le terme est plus menaçant : lorsque les choses s'effondrent, elles cèdent dans un tas de poussière, un tas de rien. Il faut dépasser le pessimisme dont il semble faire montre (et l'angoisse que sa pensée génère en nous) pour comprendre que sa posture n'est en rien anarchique ou fataliste. En prévoyant une fin plus proche, résultat d'une longue série d'effondrements en chaine, Pablo Servigne tente de mettre fin au déni général qui entoure l'urgence écologique et nous enjoint à accepter l'idée de notre disparition. Car avec nous, le déluge.

En se posant à la charnière entre philosophie, psychologie sociale, sociologie et biologie, Pablo Servigne établit une nouvelle (inter)discipline. Dans son ouvrage Comment tout peut s'effondrer, signé à quatre mains avec Raphaël Stevens, il retrace la littérature scientifique de l'effondrement systémique du monde et construit ainsi les bases de ce qu'il nomme - non sans ironie - la « collapsologie » (du latin « collapsus » : qui tombe d'un bloc). Et lorsque Pablo Servigne parle de choses graves, il se dégage de sa voix une sérénité déconcertante et une détermination paisible, faisant de la fin du monde une perspective pas si effrayante que ça. i-D l'a rencontré.

Vous êtes « collapologue ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?
Les collapsologues étudient l'effondrement des civilisations, et en particulier les signes d'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle (celle qui est basée sur la consommation d'énergies fossiles). Nous passons au crible les dernières publications scientifiques ainsi que les enquêtes de journalistes, en prenant soin d'avoir une vision complexe du monde et une approche transdisciplinaire (climatologie, écologie, géologie, histoire, psychologie, sociologie, économie, etc.).

Vous refusez d'employer les termes « crise » ou « déclin » et préférez celui « d'effondrement ». Que révèle ce choix sémantique ?
Le mot « crise » laisse penser qu'une fois passée, nous pourrions revenir à la situation que nous avons connue avant, une sorte de normalité apaisante. C'est un leurre. La fréquence des catastrophes ne fait qu'augmenter, et il n'est plus de retour à la normale possible (en tout cas en ce qui concerne l'extinction d'espèces, le cycle du phosphore ou de l'azote, et le climat, par exemple). Le déclin est un mot qui désigne un processus qui s'étale sur plusieurs décennies, or notre société interconnectée par des réseaux rapides et homogènes a créé la possibilité d'un véritable effondrement brutal et global, ce que les scientifiques appellent le « risque systémique global ». Nous avons choisi de mettre les pieds dans le plat en utilisant le mot effondrement, simplement parce qu'il est possible que ça arrive.

Pourtant, vous percevez dans l'effondrement l'éventualité d'une renaissance. Comment est-elle possible ?
Il n'y a qu'à voir l'histoire des civilisations, c'est une succession d'expansions, de déclins ou d'effondrement, et de renaissances… Dans une forêt, lorsqu'un grand arbre meurt, il se décompose et nourrit l'écosystème qui l'entoure. Les jeunes pousses peuvent alors émerger à la lumière. Mais attention, ce n'est pas garanti ! Il se peut qu'aucune civilisation ne puisse repartir après la nôtre, en particulier si le réchauffement climatique est trop brutal, ou s'il y a trop de catastrophes nucléaires.

Pourrions-nous du coup penser l'effondrement comme une nécessité ?
Certains le font, d'autre ne préfèrent pas. C'est une question de posture. Mais d'un point de vue strictement théorique, il est vrai qu'un effondrement représente un incroyable « déverrouillage » du système politique et économique, c'est-à-dire que cela ouvre le champ des possibles à un changement de vie radical. Prenez la question climatique, par exemple, on dit qu'il faut absolument laisser les énergies fossiles dans les sous-sols pour ne pas aggraver la situation. Mais arriverons-nous à nous passer de pétrole en moins de 10 ans ? Impossible. Sauf si survient un effondrement relativement rapide de l'économie mondiale… ce qui serait une véritable catastrophe humaine, il faut le rappeler.

Dans quel ordre voyez-vous les choses s'effondrer ?
Difficile à dire, mais on peut remarquer que la dynamique de la finance (de l'ordre de la seconde) est bien plus rapide que celle de l'économie (de l'ordre de la semaine), qui est plus rapide que le fonctionnement des écosystèmes (années) ou du climat (décennies ou siècles). Toutefois, il faut aussi bien se rendre compte qu'un événement climatique peut tout à fait provoquer une catastrophe industrielle, qui provoquera une crise financière majeure… qui se propagera à l'économie puis à la politique, etc. Mon intuition me dit que même si des chocs globaux peuvent arriver rapidement, un effondrement prendra quand même quelques années.

Existe-t-il d'autres exemples d'effondrement dans l'histoire de l'humanité ?
Beaucoup ! L'empire Maya et l'empire Romain se sont effondrés en près de deux siècles, mais ils n'avaient pas de réseaux de communication, d'approvisionnement et de transport si rapides, si long et si interconnectés que les nôtres. Le bloc soviétique s'est aussi effondré, mais pas jusqu'à faire disparaître la civilisation russe. Ainsi, on peut voit un effondrement à travers une échelle de gravité (comme l'échelle de Richter pour les tremblements de terre). Plusieurs collapsologues, par exemple le russe Dmitry Orlov ou l'étasunien John Michael Greer, ont développé ce genre d'échelles pour classer les différents types d'effondrements.

Selon vous, le monde « hyper-connecté » dans lequel nous vivons est moins robuste sur le long terme qu'un monde pré-mondialisé. Pourquoi ?
Notre « système-Monde » est devenu extrêmement efficace, mais ce qu'il a gagné en efficacité, il l'a perdu en résilience (la capacité à se remettre des chocs, tout en gardant ses fonctions vitales). Ainsi, notre économie mondialisée est devenue paradoxalement « robuste » aux petits chocs, mais c'est cela cache une fragilité invisible grandissante qui l'expose à des effondrements brutaux. Ce sont les physiciens qui ont récemment découvert cette propriété des réseaux complexes, résumée par la phrase de Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI : « Les systèmes tiennent souvent plus longtemps qu'on ne le pense, mais finissent par s'effondrer beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine ».

Les hommes pensent leur fin depuis toujours. Aujourd'hui, le cinéma de catastrophe, « survivaliste » ou post-apocalyptique est particulièrement fécond. Pensez-vous que nous prenons de plus en plus conscience de cet effondrement ?
Conscience, je ne sais pas, peut-être. Mais cette mythologie entre en résonance avec notre époque, oui. Les gens sentent cela. Leur intuition, leur inconscient s'expriment. Je le vois lors de mes conférences : il y a 3 ou 4 ans, le public s'étonnait de nos découvertes, certains pleuraient, d'autres se mettaient en colère, et beaucoup avaient peur. Aujourd'hui, mon message passe comme une lettre à la poste, comme si c'était un acquis. Je pense que notre imaginaire a été ébranlé par Fukushima, puis par l'arrivée des migrants, les attentats, et enfin l'élection de Trump. Aujourd'hui, on s'attend plus facilement au pire. Il n'y a qu'à demander aux jeunes ce qu'ils pensent de leur avenir…

Justement, votre ouvrage est destiné « à l'usage des générations présentes ». Pensez-vous que les nouvelles générations sont particulièrement conscientes de ces enjeux ?
Oui, assez. Bien sûr, il y a toujours des gens dans le déni. Il y a ceux qui ne peuvent pas savoir (ils n'ont pas accès aux informations), d'autres qui ne veulent pas savoir, d'autres qui savent mais qui n'y croient pas (ce sont les plus nombreux !), et d'autres enfin qui savent mais qui n'en parlent pas car ils ne peuvent pas ou car il n'y braque leur auditoire. Mais globalement (encore une fois mon intuition et mon expérience au contact du public et des médias), de plus en plus de monde est conscient des enjeux.

Comment réagissez-vous face à l'eco-scepticisme qui se développent dans certains groupes politiques ?
C'est très choquant, et en même temps c'est tout à fait normal. Le système de production d'énergies fossiles est extrêmement puissant. Non seulement il génère des milliards d'euros de bénéfices, mais il est grassement subventionné par les États. Il a les moyens d'influencer le monde politique, le monde économique ainsi que l'imaginaire des gens. Et il n'y a pas que lui ! Par exemple les multinationales de l'agrochimie, certains gouvernements, l'industrie de l'armement, etc. sont autant d'entités gigantesques qui ne veulent pas mourrir. Ils se battront jusqu'au bout pour survivre… ou simplement pour conserver ce qui a fait leur succès. Je pense donc que nous allons vers plus de conflits (internationaux, intra-nationaux, de classes, etc.), et que pour préserver nos conditions de vie sur Terre, il faudra allier notre capacité à créer de nouveaux modes de vie et notre capacité à empêcher la destruction du monde, c'est-à-dire lutter et résister. Nous n'avons pas le choix, c'est le défi de notre génération.

Quel conseil donneriez-vous aux nouvelles générations nées dans un monde que vous considérez comme « condamné » ?
De se rendre compte à quel point ce « monde condamné » est toxique pour eux et pour la Terre, et de se mettre à construire le monde qu'ils veulent voir advenir. Nous sommes déjà nombreux à avoir commencé, mais dépêchez-vous, car la conversion prend du temps !

Quelle marge de manœuvre s'offre à eux ?
Cela dépend de votre imaginaire, de votre formation, de leur famille, de votre stabilité émotionnelle, de votre santé, de l'argent que vous possédez, de votre réseau social, de votre charisme, si vous avez des enfants, etc. Mais quelle que soit cette marge, je pense que nous avons tous l'obligation morale de manœuvrer… et dans la bonne humeur ! Comme le disait une personne du public à l'une de mes conférences, répondant à une autre personne très anxieuse : « D'accord, c'est l'effondrement, mais c'est pas une raison pour faire la gueule ! »

Pablo Servigne est co-auteur de Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes (Seuil, 2015), du Petit traité de résilience locale (Charles Léopold Mayer, 2015), et de L'Entraide, l'autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent, à paraitre fin 2017).

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : extrait du Cinquième Élément de Luc Besson

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