ce qu'il se passe vraiment dans les toilettes des filles

Des confins de l'Australie aux discothèques zambiennes et d'Iguacu à Tel Aviv, la photographe Maxi Cohen a parcouru le monde pour documenter ce qui se passe à l'abri des regards, dans les toilettes publiques pour femmes.

par Matthew Whitehouse
|
23 Mars 2016, 10:40am

Il existe peu d'endroits au monde où règne une égalité absolue. Les toilettes publiques en font partie. L'argent y importe peu et toutes les classes sociales s'y retrouvent, échangent et s'épient, d'une façon ou d'une autre. C'est ce qu'a voulu documenter la photographe new-yorkaise Maxi Cohen en sillonnant le monde pour photographier les toilettes publiques pour femmes sur son chemin. Elle a passé sa carrière à photographier ces espaces où nous sommes tous égaux, qu'ils se trouvent au sein d'un festival du film à Miami dans les années 1970 ou dans les discothèques de Zambie. "J'étais attirée par la camaraderie qui prend place dans les toilettes pour femmes, entre des femmes qui ne se connaissent absolument pas. Dans les toilettes, elles partagent souvent leurs secrets les plus intimes avec d'autres femmes qu'elles rencontrent pour la première fois." Rencontre. 

Quand est-ce que tu as commencé à photographier les toilettes des filles ?
En 1979, je présentais mon premier documentaire Joe and Maxi, un film sur la relation que j'entretenais avec mon père. C'était à Miami. J'ai trouvé la soirée de cérémonie vraiment chiante donc j'ai décidé de m'installer dans les toilettes et j'ai surpris deux octogénaires qui se remettaient du mascara et réajustaient leur robe. Je suis restée avec elles toute la soirée et je les ai photographiées dans les toilettes. C'est là que tout a commencé.

Comment choisis-tu les toilettes que tu vas photographier ?
Je photographie partout où je fais pipi. De fait, c'est un peu une série photo autobiographique. Bon, évidemment, je ne les prends pas toutes en photo. L'atmosphère, l'ambiance, les femmes qui y sont, la vibe du moment, tout est important pour réussir une bonne photo. Même dans des toilettes.

As-tu voyagé partout à travers le monde, pour faire une cartographie à échelle mondiale des toilettes qui y existent ?
J'avais pris l'habitude de nommer cette série "Les toilettes des filles partout dans le monde (de ce que j'en ai vu)". J'ai shooté des toilettes pour femmes en Australie, en Zambie, au Brésil, à Paris, Tel Aviv…À un cours de zumba jusqu'au fin fond du New-Jersey.

Quel est l'endroit le plus bizarre que tu as pris en photo ?
À New-York, j'ai débarqué dans une soirée fétichiste organisée au Black and Blue Ball, un club cuir et latex. J'étais très curieuse et je voulais en savoir plus sur cet événement et je me suis retrouvée entourée de mecs et de nanas en combinaisons latex, chaines et menottes aux mains. De manière assez étrange, les femmes qui étaient de passage dans les toilettes jouissaient toutes d'une certaine réputation dans différents domaines, la mode, la culture, l'art. Elles étaient toutes exubérantes et avaient des vies passionnantes.

Qu'est-ce qui rapproche toutes tes photos ?
Bah la première chose, c'est qu'elles ont toutes été prises dans des toilettes. Toute la série se distingue par sa spontanéité. De manière quasi-systématique, je garde toujours la première photo que j'ai prise. Et toutes les photos impliquent ma présence, en tant que photographe, dans un rituel censé être très intime. On me voit toujours un peu dans la glace.

Il y a-t-il un moment qui t'a particulièrement marquée ?
Oui, la fois où je me trouvais dans des toilettes publiques à Livingstone en Zambie et qu'une femme m'a dit que, en tant que blanche, je pouvais me faire tuer à tout moment. Elle pensait que je travaillais pour la CIA. J'ai appris plus tard qu'elle avait voulu, plus jeune, faire ses études aux États-Unis sous la présidence de Clinton mais que sa haine pour les Américains n'avait cessé de grandir depuis l'arrivée de Bush au pouvoir. Voir des Américains mourir ne semblait pas la déranger. Au contraire. Nous avons discuté et il s'est avéré qu'elle siégeait au parlement zambien. Je lui ai donc demandé comment une femme aussi éduquée qu'elle ne pouvait pas faire la différence entre un bon et un mauvais Américain. Ce à quoi elle m'a répondu très simplement : "Le Ku Klux Klan n'a jamais pris la peine de faire ce genre de différenciation." Je lui ai dit qu'elle était dans le vrai… Quoi qu'il en soit, la conversation allant, j'ai fini par lui demander si elle voulait bien m'envoyer ses photos qui prouvaient que Bush avait truqué les élections. Ça m'a pris un temps fou de retrouver son adresse mais j'ai finalement réussi. Je lui ai envoyé les pellicules que j'avais sur le sujet et j'imagine qu'elle a dû les montrer au Parlement. Je me suis improvisée diplomate dans ces toilettes publiques. L'air de rien.

Tu apparais souvent en second plan, dans le reflet d'un miroir la plupart du temps. As-tu voulu intégrer l'autoportrait à ta photographie ?
Je ne l'ai jamais vu comme ça. Quelqu'un m'a demandé il y a 10 ans si mes photos étaient des autoportraits et ça m'a beaucoup surprise. J'apparais dans mes clichés pour une tout autre raison, je ne voulais simplement pas instaurer de limite entre mes sujets et moi-même. Je ne voulais pas les réifier. Je me sentais plus à l'aise en faisant partie de ces moments d'intimité. Mais je comprends aussi que mes clichés puissent être interprétés comme ça. Ils font aussi partie d'une forme d'autobiographie.

Où rêves-tu de partir prendre des photos ?
J'adorerais partir au Japon et faire le tour de l'Asie. 

Que représentent les toilettes publiques pour femmes dans ta photographie ?
Outre leur aspect pratique, les toilettes publiques peuvent également représenter un refuge pour les femmes, un endroit où elles peuvent souffler et se retrouver. Une forme d'échappatoire même. Certaines femmes s'y sentent en sécurité et s'y isolent pour trouver un moment de paix et se retirer du monde, loin de toute violence. Pour d'autres femmes, les toilettes publiques sont des lieux d'échange, entre amies ou avec de parfaites inconnues. Un lieu où le hasard promet souvent de belles choses.

Credits


Photographie : Maxi Cohen 

Tagged:
Photographie
maxi cohen
toilettes publiques