walter pfeiffer érotise le monde depuis 1974

À 70 ans, le photographe avant-gardiste suisse revient sur sa carrière passée à capturer des esprits libres.

par Sarah Moroz
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21 Septembre 2016, 8:35am

L'air du temps est un sujet qui revient souvent lors des interviews de Walter Pfeiffer. Il nie y être réceptif, mais ses sujets au cœur jeune et son regard instinctif font vivre ses images, les ancrent dans leur temps.

Pfeiffer a commencé sa carrière en tant que dessinateur, peintre et graphiste à Zürich. Il prend d'abord des photos pour référencer et soutenir ces activités, mais le potentiel créatif du médium finit par lui sauter aux yeux. Depuis, il ne cesse d'affiner son style distinctif : le flash intense et le cadrage surprenant sont ses signatures ; les jeunes hommes beaux et insouciants sont ses éternels sujets. Il pose sur eux un regard désireux et nostalgique et rend des images intimes et expérimentales. 

Pfeiffer se fait connaître en tant que photographe avec une série de portraits en noir et blanc, d'un homme en drag glam-rock. Une série qui apparaît dans une expo, en 1974, Transformer : Aspects of Travesty - célébration révolutionnaire des identités et sexualités alternatives. En 2001, sa monographie Welcome Aboard ! Photographs 1980-2000 le fait connaître auprès d'une nouvelle génération. En plus de ses travaux personnels, Pfeiffer se fait également un nom en collaborant avec plusieurs magazines internationaux, de Butt à Vogue France et i-D.

Lancée le jour de son 70ème anniversaire, la nouvelle expo de Pfeiffer, Send Me No Flowers, présentée à la galerie Sultana de Paris, est une référence à un film de 1964 de Norman Jewison. Et en toute logique, la galerie expose des images et des vidéos de jeunes éphèbes adossés à des papiers peints fleuris. On a réussi à discuter au téléphone avec Pfeiffer alors qu'il préparait ses valises pour un voyage dans les Alpes suisses. 

Send Me Flowers est un nom tiré d'une farce cinématographique des années 1960 avec Rock Hudson et Doris Day. Vous faites souvent référence à des films dans vos images ?
Parfois, oui. Mais plutôt des anciens films, pas des récents. Ce genre de comédies super colorées du début des années 1960, avant la fin d'Hollywood, quand Hollywood était ultra artificiel. J'aime les films qui étaient tournés en studio. Ou en pleine journée, quand les acteurs se prenaient des lumières éclatantes en pleine figure - j'aime ce genre de choses.

C'est une esthétique qui vous correspond : très saturée, avec beaucoup de flash.
Oui. Je ne peux pas faire d'images « artistiques » en noir et blanc. J'ai essayé, parfois, d'être plus « artistique », avec une belle lumière. Peut-être que si j'avais fait une école de photo j'aurais été plus technique. Je n'ai jamais appris, donc je ne peux pas changer. 

Et pourtant vous avez enseigné dans des écoles d'art.
Ouais, mais bon, tu sais, les étudiants en savent plus que moi. Ils sont déjà tellement parfaits. Ils connaissent Photoshop et tout le reste. Mais ils voient mal les images. Leurs photos sont « trop » : trop figées ou trop parfaites, sans erreurs. Et j'adore les erreurs. Je déteste qu'on en fasse trop. Quand j'étais plus jeune, je donnais des cours de dessin pour gagner de l'argent. On ne m'aurait jamais engagé pour enseigner la photo ; on m'aurait ri au nez. Au début des années 2000, j'ai fait un retour avec mon livre [Welcome Abord ! Photographs 1980-2000] et dix ans plus tard on m'a demandé de conseiller les étudiants en photo. Avant ça, je n'aurais jamais osé. Et même maintenant, je continue à faire ce que je sais faire, je m'en fiche du reste.

Donc vous refusez, d'une certaine manière, d'apprendre la technique ?
J'aime faire les choses automatiquement. Quand je réfléchis trop avant de faire une photo, elle a le temps de disparaître. Je dois être rapide, et je dois trouver la bonne façon de faire - ma façon.

L'absence de technique maintient votre côté impulsif.
C'est ça ! J'en ai appris un peu plus sur la photographie au fil du temps, mais pas tant que ça, parce que j'oublie très vite. Maintenant j'ai des assistants pour les pubs et les magazines. Mais si c'est pour moi, ce sera à l'ancienne, au flash automatique. Les étudiants me montrent parfois ce qui est nouveau et « super beau », et parfois je me dis : « Pff, c'est horrible. » Mais je suis curieux, et j'aime savoir ce qui est en vogue et ce qui ne l'est pas. C'est toujours intéressant d'être informé de cette manière. 

La composition de vos photos est très intime, avec un cadrage très serré. Vous allez très près de vos sujets ou vous recadrez vos images après coup ?
Ça dépend de mes modèles. Quand ils ne sont pas professionnels, le temps est limité. Si j'attends trop longtemps, tout peut se perdre. Ils sont rapidement préoccupés.

Où trouvez-vous vos modèles amateurs ?
Des amis me les présentent, ou ils m'écrivent, ou c'est de la pure coïncidence. Il faut trouver un moyen. Mais j'aime bien rendre ça difficile, parce que c'est trop simple d'appeler une agence. J'aime quand je suis la première personne à photographier quelqu'un. Après moi, c'est un déluge ! [Rires] C'est mieux comme ça. Après ça, je les vois souvent devenir pros. Et je n'aime pas ça, pour mon travail personnel. C'est différent pour un magazine.

Sur quels critères vous acceptez un magazine ou un projet publicitaire ?
Je suis très sélectif. Je ne peux pas en faire trop ; je n'ai plus l'énergie de ma jeunesse. Maintenant tout le monde a le meilleur coiffeur, maquilleur, styliste… tout est prêt. Avant, en Suisse, je devais trouver toutes ces personnes moi-même et photographier sans studio, dans mon appartement. Je ne fais des projets que quand je me dis : « Oh oui ! Oh oui ! Je veux absolument le faire ! » Là, ça passe. Autrement je reste chez moi. Je le fais quand c'est intéressant, un peu sexy et que ça a l'air marrant à faire, tu vois. Quand ce n'est pas trop sérieux. 

Vous avez toujours vécu en Suisse. En quoi cet endroit est important pour vous ?
J'ai eu plusieurs studios quand j'étais peintre : j'ai passé un an à New York, un an à Paris, et un an à Londres dans l'East End. Mais j'ai dû revenir ici, parce que mes racines y sont, ma famille et mes modèles aussi. Et puis les montagnes.

La beauté et la jeunesse se rejoignent souvent, et vous vous concentrez là-dessus. Avec l'âge, vous trouvez de la beauté dans d'autres choses ?
Non, ça reste la même chose. Mais je n'ai pas aussi faim qu'avant, que quand j'étais jeune. Je ne suis pas genre [en haletant] « Je le veux, je le veux à tout prix ! J'en mourrais sinon ! » Si ça ne marche pas, on s'en fout, non ?

Vous vous êtes concentré sur la scène gay, vous avez photographié des drag queen. Est-ce que votre représentation de ces communautés a changé au fil du temps, en même temps que le débat autour de ces identités s'est démocratisé ?
Oh, question difficile. Je ne sais pas. Ça n'a pas beaucoup changé pour moi ou pour mon travail. Quand j'ai commencé, j'étais quasiment le seul à faire ce genre de choses. Aujourd'hui tout le monde peut le faire. 

L'exposition 'Walter Pfeiffer, Send Me No Flowers' se tient du 16 septembre au 12 novembre 2016 à la Galerie Sultana, à Paris.
galeriesultana.com

Credits


Texte Sarah Moroz
Photographie Walter Pfeiffer, courtesy Galerie Sultana

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