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chez paco rabanne, julien dossena réinvente le futur

L'ascension du surfeur d'argent Julien Dossena signe le nouvel âge d'or de Paco Rabanne.

par Tess Lochanski
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30 Novembre 2015, 12:45pm

Inventer. Du mieux, du jamais vu, du nouveau. C'est le sacerdoce de tout créateur de mode. Alors, quand on reprend les rennes de Paco Rabanne, une maison dont le futurisme est la marque de fabrique, mieux vaut s'accrocher. "Ça a été assez intuitif" explique Julien Dossena, à la tête de Paco Rabanne depuis cinq saisons avant de poursuivre, "J'ai choisi de ne pas me replonger dans les archives à mon arrivée, je commence aujourd'hui seulement." Et son intuition ne l'a pas trompé. Les critiques, étonnamment unanimes, ont tous encensés son incroyable capacité à transformer tout ce qu'il touchait en "nouveauté" - l'or de cette industrie. Et se sont en même temps retrouvés confrontés à la même difficulté : réussir à expliquer en quoi son travail était si moderne. Sans doute parce que Dossena a pour lui un truc encore plus particulier : il créé des pièces que les filles ont vraiment envie de porter.

Depuis le toit terrasse de son bureau non loin de l'Avenue Montaigne, tranquillement installé dans un canapé, Dossena reconnait avec simplicité s'inspirer des femmes qui l'entourent. "Mes amis et leur vie de tous les jours me parlent. Je n'ai pas ce fantasme de la beauté froide et corsetée, ni celui de la femme fatale. Je fais des vêtements pour les femmes qui respirent, vivent et bougent. Quand on travaille à l'atelier, je choisis toujours les pièces que les filles préfèrent, dans lesquelles elles se sentent le mieux." Une vision de la féminité bienveillante mais jamais condescendante. Julien ne met pas les femmes sur un piédestal. Littéralement, elle ne portent d'ailleurs jamais de talons. "Peut-être est-ce parce que je suis gay mais je n'ai jamais compris pourquoi les femmes devraient agir ou se comporter différemment des hommes. En tant que designer, je n'ai aucune envie d'effacer les barrières du genre. J'aime nos différences parce que je suis amoureux des corps : ceux des femmes, comme ceux des hommes."

Une vision de la sexualité aussi avant-gardiste que celle de la maison pour laquelle il oeuvre désormais. La révolution sexuelle aurait-elle été la même sans les mini robes en cotte de maille de Jane Birkin ou de Françoise Hardy ? Les tribulations spatiales de la Barbarella pensée par Vadim et incarnée par Fonda auraient-elles eu le même impact sans les armures en aluminium et en plastique de Rabanne ? "Paco Rabanne a déshabillé les femmes et façonné des silhouettes puissantes, libérées et sexy taillées dans des matériaux industriels. Aujourd'hui, je donne du pouvoir aux femmes en comblant leurs réels désirs et besoins. Je leur donne confiance. Mes filles ont un petit côté garçon manqué et elles restent à plat parce qu'elles ne vivent pas pour séduire. Elles n'ont pas besoin d'être validées par le regard de l'homme. Elles s'en fichent. Elles sont cool, indépendantes, heureuses et au clair avec leur vie sexuelle - et c'est cette assurance qui les rend si désirables." Une désinvolture très française en somme. 

Élevé en Bretagne, le jeune designer de 32 ans passé par des études d'histoire de l'art à Paris et de mode à La Cambre à Bruxelles, a rejoint les rangs de Balenciaga en 2008. Il fait ses valises quatre ans plus tard, peu après le départ de son mentor Nicolas Ghesquière et lance Atto, sa marque aujourd'hui fermée, mais qui a cependant permis à l'industrie de mettre un nom sur l'esquisse d'un travail. Son perfectionnisme et sa délicatesse ont rapidement posé les bases d'un univers - son univers. "La précision. C'est tout pour moi. Je suis quelqu'un de très dur et de très exigeant. J'aime l'excellence et la valeur du travail. J'ai toujours été plus impressionné par les designers de grosses voitures que par les designers de gadgets" reconnait le créateur. Julien parle vite et bien mais termine rarement ses phrases. Comme si sa pensée - déjà trop lointaine - était trop complexe où rapide pour être matérialisée par des mots. "J'aime le mouvement et la rapidité." (Dossena est un grand lecteur de J.G Ballard et un admirateur du maitre de l'horreur, Cronenberg.) "Y'a un truc qui m'excite presque dans les machines et la vitesse. Une forme de sensualité froide, glaçante. Ça m'inspire beaucoup. Mais en même temps, j'ai toujours senti au fond de moi que je pouvais prendre mon temps. Que j'avais le temps."

Des mots trop peu utilisés dans un milieu souvent dans la fuite en avant. "Je ne peux pas revoir mes ambitions à la baisse, argue-t-il, radical. Quand j'ai commencé dans l'industrie il y a dix ans, le monde était tourné vers les grands groupes et le pouvoir. Aujourd'hui, l'argent n'est plus vraiment cool. Quelque chose de plus doux est en train de se passer, plus global, qui dépasse les frontières de ma mode. Ma génération et celles qui suivent ont soif d'authenticité. Avec Internet, le monde entier a eu accès aux choses. On peut plus prendre les gens pour des cons. Les jeunes savent, ils veulent du vrai; des choses bien faites et du respect. Je ne suis pas nostalgique, j'aime la technologie et ce qu'elle nous offre. Je veux seulement que les gens arrêtent de se mentir."

Une attitude optimiste oui, mais surtout un doigt pointé sur sa propre industrie et le monde qui l'abreuve. Dossena a conscience du rôle presque politique du designer de mode - plus personne n'a ni le temps ni l'espace de se vautrer dans la médiocrité. Et il est sûrement si difficile de décrire l'acuité du travail de Dossena parce qu'aucun mot n'est encore adéquat. "Je me fous d'être incompris, glisse-t-il. Surtout si ça veut dire que je dois compromettre ma vision. Bien sûr, je veux avoir du succès. Je suis ici pour vendre des produits. Pour faire grandir une entreprise. Mais j'ai aussi beaucoup d'ambition pour moi-même. Je ne changerai pas pour être populaire." 

Credits


Texte : Tess Lochanski 
Photographie : Nick Dorey
Stylisme : Zara Zachrisson
Coiffure : Tamara McNaughton at Management + Artists 
Maquillage : Emi Kaneko at D+V Management
Technicien digital : Olivia Estebanez
Photographie assistance : Butch Hogan, Ryan Garcia
Mannequin : Rhiannon at Wilhelmina.
Rhiannon wears all clothing Paco Rabanne.