encore et toujours plus dans la mode, et si on se calmait ?

Raf Simons et Alber Elbaz quittent Dior et Lanvin. L'industrie, fatiguée, commence (enfin) à se remettre en question.

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29 octobre 2015, 3:55pm

Quelques jours seulement après le départ très remarqué de Raf Simons, WWD a reporté qu'Alber Ebaz, directeur artistique de Lanvin, faisait bagages et quittait la maison française. La nouvelle survient peu après le discours qu'Elbaz avait tenu lors de la prestigieuse Nuit des Etoiles du Fashion Group International, la semaine dernière. Le designer y avait reçu le prix Superstar (rien que ça !) et s'était exprimé sur les nouveaux enjeux qui touchent les créateurs : "Nous avons démarré notre carrière comme couturiers, nous avions des rêves, des intuitions et de la candeur. Puis nous sommes devenus directeurs artistiques, nous devons créer, de manière directe. Et puis nous sommes devenus de véritables machines à créer des images, conçues pour faire voir de jolies choses. The Screen has to scream, baby, c'est le jeu. Et le bruit est le nouveau cool. (…) Je préfère chuchoter. C'est plus profond, et ça dure plus longtemps qu'un simple cri." Les étoiles le prédisent à l'unisson : Elbaz sera bientôt à la tête de Dior et tandis que nous tentons, tant bien que mal, de nous faire à tous ces changements en moins d'une semaine, l'industrie de la mode peine à reprendre son souffle.

Le départ de Raf Simons est symptomatique d'une industrie atteinte d'une dépression nerveuse. "Dans un contexte comme celui-ci, je me questionne beaucoup. J'ai l'impression que beaucoup de gens se questionnent aussi " a ainsi dévoilé Raf à WWD avant son dernier défilé pour Dior en Octobre. Raf faisait amèrement référence au système de la fast-fashion tant récusé ces derniers temps. Et pour cause, les designers des marques mondiales les plus réputées (et lui le premier) croulent sous la pression. Ils doivent produire toujours plus (trois collections par saison : haute-couture, pre-collection et prêt-à-porter) et toujours plus vite. Simon ne s'occupait pas des collections Homme pour Dior - Kris Van Assche oui - mais en plus de ce qu'il produisait chaque saison, il était à la tête de son label indépendant Raf Simons, et devait donc créer une collection en plus par saison.

Cette pression constante à délivrer toujours plus a été l'une des raisons de son départ précipité. Nul doute, lorsque l'on sait que la plupart des critiques et journalistes s'alignent à ce sujet : le départ de Simon s'active comme un des rouages d'une industrie qui chavire. Et son naufrage est imminent. Sarah Mower, du Vogue Américain, a souligné que son départ était "moins le reflet d'un designer et d'une maison de renom que celui d'une industrie toute entière, qui s'étiole et rejette des principes qu'elle a elle-même érigés." Simons, l'année dernière, l'avait résumé d'une manière éloquente, lorsqu'il avait annoncé qu'il n'avait même pas le temps d'aller à la Frieze. Suzy Menkes, du Vogue anglais s'était alors demandée : "Pas le temps de prendre un jour et de faire un trajet Paris-Londres pour voir de l'art ? (…) Les designers en sont vraiment arrivés là ?"

Quant au manque de temps, Rebecca Lowthorpe du Elle anglais disait à propos de Simons qu'il était un héros, en ce qu'il refusait de s'astreindre aux règles et avait lui-même choisi de partir. "Simons est le designer des designers en terme d'authenticité, dans un monde qui prône toujours plus l'hyper-superficialité pour vendre. Tandis que Simons se bat pour insuffler de l'idée au vêtement, le monde est tourné tout entier sur les fesses de Kardashian." Les pionniers et maîtres du bon goût, les journalistes et les acheteurs, tous croulent sous le poids de l'impossible amont des collections. Trop c'est trop. 

Des cohues de la fashion week prêt-à-porter aux voyages à l'autre bout du monde pour les défilés des pré-collections (sans compter les trekkings obligés pour se rendre jusqu'aux studios des petits designers), le monde de la mode n'a rien à voir à ce qu'il était il y a dix ans. Ceux qui ont vécu de près ou de loin les décennies 1980 et 1990 le savent mieux que personne et plus que n'importe quel designer. Si la culture people a toujours été plus ou moins insidieusement liée à la mode, les journalistes débordés et les acheteurs partagent aujourd'hui la moindre photo de défilé sur Instagram et donc, de ce fait, participent à la mise-en-scène d'une mise-en-scène : l'industrie de la mode n'est plus que divertissement.

Alber Elbaz chez Lanvin, printemps/été 2014

Quelqu'un doit bien donner à un moment donné - et non cela ne revient pas nécessairement à Kim Kardashian ou à son mythique derrière. La culture people et Instagram sont représentatifs d'une sur-consommation dans la mode. Des effets collatéraux de l'avidité générale des consommateurs, que les grands groupes se précipitent de conforter, mettant à notre disposition d'immenses plateaux que l'on s'empresse de dévorer. Un système qui, en plus d'assécher les esprits les plus et doués créatifs de notre monde, le pollue. "Je crois personnellement que le cycle de l'industrie de la mode impacte notre planète, explique Nadja Swarovski à i-D. Doit-on réellement changer de vêtements tous les six mois ? Bien sur, c'est un business, mais il doit bien y avoir d'autres façons de nous mettre en valeur sans tant gaspiller ? J'aime porter des pièces de la saison dernière."

La solution est claire : ralentir la production de masse, le rythme des collections, des shows, arrêter le toujours plus plus plus. Pourtant, c'est irréalisable. L'argent, après tout, l'emporte toujours sur la raison. On devrait plutôt jeter un oeil à ceux qui se comportent de façon sensée : Rick Owens par exemple, est à la tête d'une industrie jeune et responsable. Une griffe profitable qui n'essaie pas de suivre un rythme impossible. Owens fait trois collections par saisons, pourtant, on ne sent pas de gaspillage. Son esthétique se développe calmement à travers les saisons et il utiliseses défilés pour marquer les esprits, faire passer de forts messages et susciter des émotions. Notre industrie a besoin de gens comme lui.

Dries Van Noten possède l'une des plus florissantes marques indépendantes - et il ne fait même pas de pré-collections. "Mon succès est lié au fait que je m'envisage pas comme les autres marques des grands groupes dont le mode de fonctionnement n'est, à mon avis, pas vraiment génial pour la mode", nous a raconté Dries en 2011. "Beaucoup de collections sont uniquement crées pour le marketing. Les ventes sont assurées avec les pré-collections, c'est pour ça que les pièces que vous voyez sur les podiums, on ne les retrouve pas en boutique. Les gens respectent mon approche, parce que les vêtements que je crée, je les vends. Il n'y a rien de fait seulement pour les défilés. Si tu veux faire ça, fais de la couture."

En phase avec leur époque, Van Noten et Owens doivent être enviés par tous leurs pairs. Hélas, tout le monde ne peut pas posséder sa propre marque indépendante. Et les grandes maisons auront toujours besoin de créateurs à leurs têtes. Mais pour le moment, alors que la marmite de la mode déborde, c'est peut-être aux designers actuellement épuisés par l'incessant jeu des chaises musicales de freiner les choses. Un peu comme les grandes voix de cette industrie l'ont fait la semaine dernière en demandant du changement. "J'ai envie de faire quelque chose de calme, a déclaré Simons à WWD avant son défilé cette saison. Quelque chose de calme, de beau et de romantique." Amen.

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Photographie Mitchell Sams