cheveux roses et costumes prada : l'épopée du style roméo + juliette

L'improbable adaptation de Shakespeare par Baz Luhrmann fête ses 20 ans cette année. L'occasion de revenir sur le film et l'usage qu'il fait de la mode - l'expression d'une jeunesse rebelle, à l'esthétique plus moderne que jamais.

par Emily Manning
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03 Novembre 2016, 10:50am

En septembre dernier, pendant un braodcast live de l'émission de Glenn O'Brien Tea at the Beatrice, pour lequel le journaliste interviewait le réalisateur Baz Luhrmann, la question était lâchée : « Comment faites-vous pour rendre possibles des projets impossibles ? » Si les films de Luhrmann ont dégagé des centaines de millions de dollars, ils présentent chacun quelque chose de littéralement « incroyable ».Et le projet « le plus impossible et improbable » de Luhrmann reste Roméo + Juliette : deux heures remplies de stars et d'action énervée, aux dialogues déclamés en anglais élisabéthain. Le film sensation de l'année 1996 aura plus qu'atteint son but : faire du Shakespeare à l'intention de la génération MTV en posant des sonnets sur du Radiohead et The Garbage et en habillant des gangs en D&G. 

On a vu passer un tas d'adaptations populaires de la pièce de Shakespeare, de West Side Story à High School Musical. Mais ces succès se sont délestés de la langue et du texte original. Luhrmann, qui a développé ce somptueux style dramatique en faisant ses armes au théâtre et à l'opéra, n'a pas pensé une seconde à s'en séparer. Non, il a construit un univers unique dans lequel ces mots se sont révélés à nouveau. Si l'on en croit les notes de production, Luhrmann appelait ça un « monde inventé » - un espace autonome, pastiche de l'imagerie iconique de la religion, la technologie, le folklore et la pop culture. Ce monde inventé « a offert à la productrice design Catherine Martin et à la costumière Kym Barrett une incroyable liberté esthétique. Mais leurs créations étaient toujours en accord avec les mots et l'histoire de Shakespeare. » Et ce parce que, selon Martin, la Vérone de Shakespeare était tout autant le produit de son imagination : « C'était sa vision, en tant qu'anglais, de ce pays mythique, italien, où tout n'était que passion et sang chaud… La Vérone dans laquelle Shakespeare a installé sa pièce est un monde inventé en soi. »

Capture d'écran Youtube 

Le monde hyper-coloré inventé pour Roméo + Juliette est Verona Beach, un mélange de Venice Beach, de Miami et de Mexico, où la plupart des scènes ont été tournées. Cet univers s'attache en partie à l'esthétique et aux traditions culturelles de ces régions. Les manèges de fête foraine font référence à l'histoire de Venice Beach - et dans les années 1950, comme dans le film, l'endroit qui fut un temps un nid à touristes se transforme en rendez-vous des gangs. Catherine Martin a également fait grand usage de l'art folklorique religieux mexicain pour concevoir ses décors luxuriants et romantiques (direction artistique qui lui a d'ailleurs valu un Oscar). Mais le monde inventé par Luhrmann ne s'arrête pas qu'à l'espace physique qu'occupent ses personnages. Eux aussi sont des pastiches d'icones - dans leur manière d'agir, leur manière de s'habiller. Sur les influences qui ont régi les mentalités et les choix de ses protagonistes, Luhrmann cite Le Parrain, la perçante réalité des films de Fellini et les Southern belles de Tennessee Williams. Et si les gosses des Montague et des Capulet sont mus par la haine que se portent leurs parents, ils partagent malgré tout une cause commune et rebelle : défier la vieille génération. Alors, comment créer un lien entre les deux maisons tout en maintenant leurs identités distinctes ? Et comment injecter cette jeune rébellion dans un monde inventé ? En passant par la mode.

Cet écart générationnel, Baz Luhrmann l'a également formulé en se basant sur des designers de mode : les Montague et Capulet les plus âgés, disait-il, « ont un look qui tend vers du Yves Saint Laurent/Jackie O, années 1960-1970. La jeune génération rejette cela. » Ce rejet prend deux formes bien distinctes : pour la clique Capulet, menée par un Tybalt joué par John Leguizamo, cela passe par des tenues élégantes, sexy et taillées sur mesure par D&G. Les Capulet optent pour des pièces principalement noires, et des silhouettes allégées qui ne se passent pas pour autant d'apparats : leurs étuis de flingues sont de véritables accessoires de mode, et les chemises sont rentrées dans le pantalon pour laisser trôner la boucle de ceinture. L'un d'eux porte même des grills sur lesquelles sont gravées « SIN ». 

Image via Twitter

Si les Montague et les Capulet sont clairement issus de la même classe sociale (plutôt aisée, donc), le look des premiers est plus discret, normcore et utilitaire que les seconds : chemises hawaïennes nonchalamment entrouvertes, baggys et bottes de combat. « Avec les Montague, on a l'impression d'être en pleine guerre du Viet Nam," explique la costumière du film, Barrett, faisant référence à l'époque des seventies. "Les soldats portaient des chemises semblables à celles-ci et des chapeaux d'indigènes. Ils se sont inventés un look à eux pour supporter le climat tropical de là-bas." Si les Montague n'ont pas les gilets pare-balles matelassés des Capulets, la bande de caïds a néanmoins du style et sa propre définition de l'audace vestimentaire (spéciale dédicasse à Mercutio, en goguette à la soirée des Capulet et ressemble à s'y méprendre à un mannequin échappé du défilé d'Ashish. Pas besoin de bling pour être cool. Ils se teignent les cheveux en rose et les brossent à grand renforts de gomina sans jamais frôler le ridicule. 

Une rébellion stylistique en maitre orchestrée par l'intrigue même du film de Luhrmann : l'amour impossible entre Romeo et Juliette. Pour autant, ni Claire Danes, qui interprète la descendante de la famille Capulet, ni Leonardo DiCaprio, ne suivent les règles stylistiques établies par leurs maisons respectives. Les tenues de Juliette n'ont rien des excentricités de l'époque (cf, les robes tout en transparence et les bodys tomato-potatoe de D&G) et Leonardo ne se trimballe pas, comme on s'y attendrait, en pantalon baggy Dickies coupe-feu comme s'il sortait d'un concert de No doubt. Au contraire, les deux personnages éponymes du film ont été habillés par Barrett de sorte à ce que leurs tenues reflètent la simplicité, « dans les lignes sobres et sans aucun accessoire ». Et pour ce faire, la costumière est allée frapper à la porte de Prada. 

Les années qui ont suivi la sortie du film, Miuccia Prada imaginait pour sa collection des chemises hawaïennesdes explosions de couleurs folles et des sapes customisées en hommage au punk des décennies passées. Mais à l'époque du film, c'est-à-dire courant 1995, Miuccia tente de redéfinir les contours de la maison familiale et choisit de l'entraîner dans l'empire du prêt-à-porter. Ce sont ses « lignes épurées » qui ont séduit Barrett ainsi que le reste du monde qui voyait en Prada, la quintessence de l'élégance tout en sobriété. C'est en 1993 que Miuccia lance sa ligne de prêt-à-porter Homme (mais déjà très au fait de l'avant-garde cinématographique que la créatrice mettait en scène dans ses campagnes), Prada est la maison à qui l'on doit d'avoir conçu le costume marine de Leonardo ainsi que sa cravate florale et distinguée - un clin d'œil à son héritage Montague. Les tenues dessinées pour Juliette se distinguent par leur étonnante simplicité - à l'instar de cette robe angélique qu'elle porte à l'occasion du bal Capulet. Luhrmann connaissait Danes qu'il avait repérée sur le tournage de My So Called Life mais Barrett a volontairement pris le parti de révéler l'actrice sous son jour le plus pur et le plus nude comme en témoigne la sobriété de sa tenue lorsqu'elle attend le retour de Romeo en t-shirt blanc et jean.

Bref, la rébellion propre à la jeunesse se décline, au sein du film, de différentes façons stylistiques. Chaque choix de tenue justifie chez Luhrmann le besoin de faire appartenir ses personnages à une communauté singulière. Qu'il s'agisse du minimalisme orchestré par Miuccia Prada, des piqures de rappel à l'histoire sombre des seventies en ranimant les accessoires des soldats de la guerre du Viêt-Nam, en passant par les robes D&G ultra-sexy des défilés nineties, tous les styles s'affrontent dans le film de Luhrmann et révèlent la personnalité complexe de chacun des personnages. Cet univers esthétique et stylistique - n'en déplaisent à certains qui voudraient y voir un outrage à notre illustre Shakespeare - fait de Romeo + Juliette une adaptation unique et moderne. Je ne suis pas une fan d'Arthur Miller mais si un réalisateur s'aventurait à adapter Les Sorcières de Salem en leur faisant porter du Vetements, croyez-moi, je serai la première à mettre les pieds au cinéma. 

Credits


Texte Emily Manning
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