« obsessed », le single de mariah carey qui avait vu venir #metoo

Voilà 10 ans que le morceau « Obsessed » est sorti, et pourtant, il semblerait qu'il soit (malheureusement) toujours d’actualité.

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05 Juin 2019, 10:10am

Dix ans ans nous séparent de la sortie du single « Obsessed », description de l'expérience d'une femme harcelée par un homme pendant des années. Mais posez la question à n’importe qui et on vous répondra sûrement qu'il s'agit de « la chanson sur Eminem ».

Après la sortie du morceau, fans et autres critiques musicaux se sont engagés dans de frénétiques spéculations, imaginant qu'il s'agissait d’une vendetta menée par la diva contre « Bagpipes for Baghdad » d’Eminem, un titre dans lequel il tente de raviver une romance du passé tout en se référant à Mariah Carey comme à une « fucking whore ». Car depuis 2001, la rumeur court : ces deux là se seraient (brièvement) fréquentés. Rumeur que Mariah Carey a toujours nié avec véhémence, alors qu’Eminem se plaît à perpétuer la légende. Et pourtant, la joute médiatique, alimentée par une guerre de commentaires Youtube sous les vidéos des deux artistes (qui fait toujours rage aujourd’hui), est nourrie par des ouï-dires qui ont fini par dominer le débat public suscité par « Obsessed ». En 2011, on peut lire des titres comme « Mariah Carey répond à Eminem » partout dans la presse, certains critiques affirmant même qu’Obsessed n‘est qu’un coup de publicité capable d' « assurer à Mariah une présence dans la presse pendant les deux semaines, juste à temps pour son album ».

Plutôt que de prendre au sérieux « Obsessed », le morceau a rapidement été relégué au rang des musiques de clashs, indigne de toute analyse crédible. Une opportunité manquée de souligner l’abus misogyne auquel Mariah Carey faisait référence. Au début du mouvement #MeToo, « Obsessed » et le silence entourant les attaques virulentes d’Eminem contre Mariah Carey ne font pas l'objet d'une seule mention, soulignant la difficulté de s'opposer aux agressions sexuelles dans l’industrie de la musique.

Dans « Obsessed », Mariah Carey dénonce clairement son stalker : « Lyin’ that you’re sexing me », « tellin’ the world how much you miss me /But we never were, so why you trippin ? » - « Tu n’arrêtes pas de mentir, de dire qu’on couche ensemble », « Tu dis à qui veut l’entendre que je te manque, mais on ne s’est jamais fréquentés alors pourquoi tu inventes ça ? » Ce n’est pas un hasard si le morceau invite directement les femmes à entonner les paroles « All the ladies sing » -« à toutes les femmes, chantez avec moi », ou si Mariah Carey n’a jamais confirmé ou nié qu'elle faisait bien référence à Eminem. La cible d’« Obsessed » n’a jamais été isolée, il s'agit d'un hymne universel adressé aux femmes.

Lorsque la réponse - cinglante - d'Eminem à Mariah se fait entendre dans « The Warning », la chanson vient instantanément se ranger tout près de celles qui s’attaquent aux femmes, parmi lesquelles Britney Spears, Christina Aguilera, Lindsay Lohan et Amy Winehouse. Eminem commence par se présenter comme la victime : « Only reason I dissed you in the first place / Is because you denied seeing me » - « La seule raison pour laquelle je me suis attaqué à toi / C’est parce que tu ne voulais pas me voir ». Il menace ensuite Mariah de chantage « Bitch shut the fuck up ‘fore I put all them phones calls out » - « Salope ferme-là avant que je ne sorte les relevés téléphoniques », et déclare ensuite qu’il a « Enough dirt on (her) to murder (her) » - « Assez de crasse sur elle pour la tuer ». Après avoir traité Nick Cannon (alors marié à la chanteuse), de « faggot » - « pédé », il ajoute : « Like I’ma sit and fight with you over that slut-bitch-cunt that made / Me put up her psycho-ass over six / Months and only spread her legs to let me hit once » - « Comme si j’allais rester là, à parler de cette traînée-salope-pétasse qui / M’a imposé ces putains de psychoses pendant six / Mois et n’a écarté ses jambes qu’une seule fois pour que je la touche ».

Il aurait été pertinent de relever que les envolées lyriques d’Eminem étaient celles d'un homme qui rêve de contrôler une femmes et devient fou lorsqu'elle lui échappe. Et si le rappeur s’en prend aussi violemment à Mariah Carey, c'est précisément parce que contrairement aux femmes qu’il a l’habitude d’insulter, elle réagit. En l'écoutant, on se dit que sa réponse préfigure l'opposition au féminisme : les hommes seraient les « vraies » victimes de femmes qui se seraient mises à répondre très « soudainement » à leurs attaques. Une chose est certaine : oui, nous aurions dû réagir plus tôt.

Au lieu de ça, après la publication de The Warning, Rolling Stone affirmait que le rappeur avait « complètement éviscéré Mariah à la Eminem », Entertainment Weekly ajoutait « nous nous doutions que ça allait arriver parce qu’Eminem a toujours été très rancunier ». Le journaliste va même jusqu’à dire que Mariah « a sa part de responsabilité dans la persistance de cette histoire ». Notons que toutes ces critiques sont rédigées par des plumes masculines.

« Obsessed a donc été transformé en un portrait ridicule de diva vieillissante qui n’aurait jamais dû se mesurer à l’un des plus grands rappeurs du monde. »

Le message est clair : c’est la faute de Mariah Carey. C’est de sa faute si elle se fait attaquer par Eminem - même s’il a techniquement commencé avec Bagpipes for Baghdad. Ces articles s’en prennent directement à la victime : elle l’a mérité, elle aurait mieux fait de laisser passer et de se taire. Ce que Laura Snapes du Guardian appelait le « mythe du génie masculin incontrôlable » a aussi beaucoup joué dans la couverture médiatique de l'affaire. Elle explique : « Le génie musical masculin est une norme fondamentale. Il vend des disques, des places de concerts et des magazines. Et comme il est à l'image de la plupart des hommes qui dominent l’industrie, ces derniers ne réagissent pas vraiment lorsque l'un d'entre eux est accusé de conduite odieuse, de peur que leurs propres actions ne soient remises en question. »

Toute le long de sa carrière, Eminem a été accusé d’homophobie et de misogynie. Mais du fait de sa position d’autorité et de son statut de petit génie de la musique, aucune de ces accusations n’a jamais débouché sur quoi que ce soit. Il a toujours été compliqué de critiquer Eminem, élevé au rang d’« Elvis du hip-hop ». Une difficulté évoquée par Giles Foden, dans le Guardian en 2003, quand il écrit « Peu importe la misogynie et l’homophobie, Eminem est un brillant poète. » Finalement, le « talent » d’Eminem le protège de la critique et quand il est remis en cause, son alibi est tout trouvé : il peut se cacher derrière l'image de « Slim Shady ».

Du combat de Kesha pour se libérer de Dr.Luke, aux accusations portées par Phoebe Bridger à l’encontre de Ryan Adams, en passant par Latresa Scaff et Rachelle Washington qui soutiennent avoir été sexuellement agressées par R. Kelly, les femmes qui témoignent risquent toujours leur carrière, et chaque détail de leurs histoires est inévitablement passé au crible. La crédibilité des femmes est toujours remise en cause lorsqu’il est question d’agression ou de harcèlement sexuel. Parce qu'elle restent des menteuses jusqu’à preuve du contraire.

« Avec "Obsessed", Mariah Carey a transformé son expérience de harcèlement en hit musical figurant au top 10 des ventes. Mais elle a aussi, bien malgré elle, montré combien notre société misogyne s'attache à discréditer les femmes qui osent parler. »

« Obsessed » a donc été transformé en un portrait ridicule de diva vieillissante qui n’aurait jamais dû se mesurer à l’un des plus grands rappeurs du monde. Si les femmes en font encore souvent les frais, Mariah Carey est l'exemple de cette inégalité de traitement : son sobriquet de « diva» fait qu’elle ne bénéficie que rarement du crédit artistique que méritent ses morceaux, bien qu’elle ait écrit ou co écrit 17 de ses 18 singles ayant occupé la première place du classement américain - c'est plus que n’importe quel autre chanteur de l’histoire. Dans une interview pour V Magazine, elle reconnaissait que : « Beaucoup de gens voient… la diva, ils voient les coiffures, le maquillage, mon corps, mes vêtements… Ils ne pensent pas directement que j’écris mes chansons. Pourtant, je me définis d’abord comme quelqu'un qui écrit des morceaux, seulement après comme chanteuse.»

Interrogée à propos de #Metoo l'an dernier, Mariah Carey racontait comment elle avait affronté les hommes qui souhaitaient la contrôler en « transformant le négatif en positif ». Exactement ce qu’elle a fait avec « Obsessed », transformant son expérience de harcèlement en hit musical figurant au top 10 des ventes. Mais elle a aussi, bien malgré elle, montré combien notre société misogyne s'attache à discréditer les femmes qui osent parler.

10 ans plus tard, Mariah Carey expédie toujours ceux qui ne méritent pas sa compagnie grâce à des chansons comme GTFO. Pendant ce temps, les derniers morceaux et le comportement d’Eminem montrent son envie de s'adapter à la culture d’aujourd’hui - qu'il s'agisse de critiquer les supporters de Trump ou de s’excuser d'avoir usé d’insultes homophobes à l’encontre de Tyler, The Creator. Mais le changement est loin de s'étendre à tout l'industrie musicale... Directeur de label, manager, Dj, critique, journaliste ou musicien, les hommes ont toujours le quasi monopole du pouvoir et l’influence qui leur permet de façonner la carrière des femmes. Le peu de réaction provoquée par cette violence prouve que la misogynie demeure la norme de l'industrie musicale. Et que Mariah Carey - et toutes les femmes d'ailleurs - méritent mieux.

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