barbara probst photographie le monde, en mille morceaux

Armée de plusieurs appareils photo déclenchés simultanément, la photographe Barbara Probst capture des images selon différentes perspectives pour mieux interroger la subjectivité de notre regard. Elle est en ce moment exposée au BAL à Paris.

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15 Mai 2019, 8:58am

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Pénétrez dans la salle d’exposition du BAL, vous ne trouverez pas une photographie isolée. Les images de Barbara Probst s’appréhendent au pluriel. Depuis 2000, la photographe allemande, qui s’est d’abord formée à la sculpture, développe un projet au long cours singulier, Exposures, une suite de séries photographiques qui interrogent notre manière de regarder une image autant que notre subjectivité. Artiste contemporaine dont l’inspiration ne se restreint pas et va jusqu’à pénétrer l’univers de la mode, Barbara Probst capture des moments in space, armée de plusieurs appareils photo. Pour chacun de ses clichés, elle délimite une prise de vue, imagine une mise en scène, et grâce à un système déclenchant à distance plusieurs appareils, donne naissance à deux, trois, six ou douze photographies différentes et simultanées créant ainsi des perspectives démultipliées d’un même instant. Et nous voilà nous, spectateurs, devant le résultat de ce que la photographe appelle aussi des « performances », cherchant le début et la fin d’un récit qui nous échappe, puzzle coloré de poésie qui élargit notre champ de vision. Exposée à de nombreuses reprises en Europe et aux Etats-Unis, où elle travaille, Barbara Probst présente au BAL jusqu’au 25 août sa première exposition parisienne où se déploient plusieurs séries couleurs et noir et blanc, de portraits, de paysages ou de natures mortes. Rencontre.

Comment est né votre projet Exposures ?
J’ai étudié la sculpture et pendant mes études, j’ai commencé à travailler avec la photographie. Je me suis intéressée à son fonctionnement en tant que médium, à la façon dont le photographe agit derrière l’objectif, à l’image elle-même et au spectateur qui la regarde. Qu’est-ce qui fait une photo ? Qu’est-ce qui permet au photographe d’obtenir l’image de la réalité qu’il souhaite réaliser ? Toutes ces questions sur la création d’une image photographique m’ont beaucoup intéressée, ainsi que toutes celles qui relèvent du spectateur et de son regard. Qu’est-ce qu’une photographie ? Y croyons-nous encore ? Quelle est la relation entre photographie et réalité ? Comment on regarde une photo ? Et en 2000, j’ai eu l’idée de réaliser une expérience avec douze appareils photo tournés vers la même chose au même moment, déclenchés en même temps. Ça faisait pleinement sens pour moi de tenter cette expérience et j’ai été en fait assez surprise du résultat : douze images me montrent moi, sautant sur un rooftop à New York. Elles sont toutes différentes mais participent ensemble à même récit, selon douze perspectives. Cette série a posé les bases et je travaille encore aujourd’hui sur la simultanéité.

Ça va faire bientôt 20 ans que vous avez commencé.
Effectivement oui, ça me surprend moi-même !

Et vous êtes toujours inspirée.
Oui ! J’ai commencé à travailler dans la mode il y a quelques années et j’ai aussi fait des nus. Je m’intéresse beaucoup au genre de la nature morte en ce moment, donc il y a toujours de nouvelles choses à explorer, de nouvelles questions à se poser.

Comment préparez-vous une séance photo ?
Je fais des dessins qui ressemblent presque à ceux d’un story-board que ferait un cinéaste. Je fais aussi des maquettes tridimensionnelles, et des figurines en argile pour certaines séries. Je réalise aussi des prises de vue tests, et le jour du shooting, tout se met en place comme un puzzle. Donc c’est très calculé.

Est-ce que la notion de narration est importante pour vous ?
La narration est dans chaque photographie, et notre vie même est un récit avec un déroulement chronologique des événements. C’est pourquoi nous sommes attirés par le récit. Donc oui, il y a de la narration dans chacune des photos de mes différentes séries. Mais puisqu’il s’agit toujours d’un même moment, la narration y est comme figée, et dans un sens elle s’effondre, les interprétations possibles se contredisent entre elles.

Qu’est-ce que votre photographie dit du regard que l’on pose sur les choses qui nous entourent ?
Je suis toujours fascinée par le fait que nous ne voyons en réalité qu’un très petit détail du monde. Notre perception est très limitée, chacun de nous n’a qu’un seul champ de vision, physiquement parlant. Il est fascinant aussi de voir à quel point une même chose née d’un même moment peut en fait devenir très différente en fonction des points de vue. Je pense que ça dit beaucoup de nous, de la façon dont on regarde le monde, de la petitesse et de la subjectivité de notre regard. Puisque toutes les photographies ont été prises au même moment, elles ont toutes la même importance, elles sont toutes vraies. Elles ont toutes raison ou tort. Je pense que c’est intéressant, surtout aujourd’hui, à une période où les sociétés se déchirent, où les opinions se renforcent – tout le monde pense qu’il a raison. Nous devons surtout respecter l’opinion de chacun, et alors peut-être nous serons capables de nous comprendre et de vivre ensemble.

Vous dites que vos prises de vue sont très préparées. Cela laisse penser qu’il n’y a pas de place pour l’ imprévu, pourtant vous exprimez aussi le souhait que surgissent des « erreurs ».
Oui je prépare tout précisément mais il y a toujours quelque chose d’inattendu qui arrive, surtout quand je suis dans la rue. Il y a toujours une part d’accident et j’aime beaucoup cela. Les « erreurs » peuvent être très intéressantes. Cela concerne tout ce qu’un photographe ne voudrait pas voir sur une image, la réflexion du soleil dans une fenêtre, par exemple. J’aime beaucoup ce genre de choses. Ce genre d’« erreurs » attirent le regard et permettent de s’interroger. Pourquoi ça me semble bizarre ? Pourquoi faudrait-il considérer cela comme une erreur ? Les « erreurs » poussent à s’interroger sur la photographie même, elles révèlent la nature de ce médium. Face à elles, le photographe devient lui-même spectateur.

Il vous arrive de travailler pour le monde de la mode. C’était quand la première fois ?
La première fois, on m’a demandé de réaliser une campagne pour la collection Printemps-Eté 2017 de Marni. J’ai eu ensuite plusieurs demandes pour des shooting pour des magazines, comme Vogue Italie, ModernMatter, Wallpaper parmi d’autres, et ça m’a beaucoup plu. Mais j’ai aussi ressenti le profond désir de me retrouver seule à nouveau dans mon studio, il y a toujours beaucoup de monde sur les shootings mode. Il y a quelque chose d’intéressant pour moi dans ces shootings mode car les conditions ne sont pas du tout les mêmes que lorsque je travaille dans mon studio ou dans la rue. Ils nécessitent la collaboration de plusieurs personnes. Je me trouve face à de nouvelles restrictions, que je n’ai pas quand je travaille seule. Parfois, je trouve ces limites intéressantes et inspirantes.

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Campagne Marni printemps/été 2017

Vous parliez aussi de nature morte, en référence à votre dernière série…
Oui, c’est le travail le plus pictural que j’ai jamais fait. On dirait des paysages contenant des objets, presque surréalistes. Mais il se pourrait que je fasse quelque chose de très différent après les natures mortes, quelque chose de pas du tout calculé, avec peut-être une mise en place précise des appareils... mais sans mise en scène. Je pense à Letters Home de Chantal Akerman, un film qui est une grande source d’inspiration pour moi.

Vous photographiez surtout des jeunes femmes. Pourquoi ?
Je n’ai pas beaucoup de modèles. Ce sont toujours les mêmes personnes qui apparaissent dans mes séries. Je travaille avec des enfants aussi, et mon travail les a vus grandir au cours des vingt dernières années. Ce sont toujours de très beaux visages parce que je souhaite photographier de « belles surfaces ». J’essaye d’éviter de montrer des visages porteurs de trop de vécu. Avec une belle femme ou un bel homme, on ne se met pas à imaginer trop de choses à son sujet. Les photographies ne disent rien d’eux, elles disent la manière dont l’appareil photo se fixe sur eux.

Et quel regard portez-vous sur la jeunesse d’aujourd’hui ?
Je suis très impressionnée par Greta Thunberg, je la trouve très courageuse. Je pense que la nouvelle génération devra affronter beaucoup de problèmes nouveaux et qu’’elle devra réparer les dégâts de ses anciens. Elle va devoir être forte. Greta est très claire dans ce qu’elle dit. Et elle a raison. Je pense qu’on ne peut pas continuer à vivre comme nous le faisons. Nous n’avons qu’une planète. Nous devons commencer… à arrêter, en fait.

Y-a-t ‘il un moment de votre vie que vous auriez souhaité capturer comme vous le faites dans votre projet Exposures?
Bien sûr. En fait, j’ai des souvenirs très nets de certains moments dramatiques de ma vie, ce sont comme des souvenirs photographiques dont je connais tous les détails et je peux m’y projeter et tout regarder. Et c’est aussi le cas pour certains moments formidables. J’ai presque la photographie du souvenir en trois dimensions, je sais ce qui était là ou là, comment je me sentais, et même ce que je portais. Mais nous sommes tous capables de nous projeter dans ces moments mémorables, non? Ou c’est juste moi?

Peut-être que vous prêtez une attention plus particulière à certaines choses, du fait de la nature de votre œuvre. Vous êtes plus habituée à ê tre attentive à ce qui vous entoure, aux détails d’une situation…
Oui, c’est possible et ça expliquerait le pourquoi de mon travail. C’est d’une certaine manière une fragmentation du regard. Peut-être qu’enfant déjà, je faisais ça, je pensais à quoi ressembleraient les choses si elles étaient appréhendées depuis un autre point de vue, un autre regard, depuis les yeux de quelqu’un d’autre.

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L'exposition « Barbara Probst The moment in space » est à découvrir jusqu'au 25 août 2019 à LE BAL à Paris.

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