et si le racisme était la première cause du dérèglement climatique ?

Co-fondatrice de l'organisation Zero Hour en lutte contre le dérèglement climatique, Jamie Margolin, 17 ans, nous explique pourquoi il est essentiel de prendre conscience du caractère structurel de la crise que nous traversons.

par Jamie Margolin
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12 Août 2019, 9:33am

La crise du climat ne date pas d'hier. Il ne s'agit pas d'un problème sorti de nulle part, ni d'un mal nouveau. C'est, au contraire, le point culminant d'une pression infligée par la société et les institutions à une partie de l'humanité depuis des siècles. Et pour que nous puissions en venir à bout, nous devons comprendre quelles en sont les causes. Si nous ne cherchons pas à comprendre d'où vient vraiment la crise climatique, nous serons condamnés à répéter les mêmes erreurs. Essayer de la résoudre sans remettre en question la structure qui l'a engendrée, c'est continuer à avancer dans la mauvaise direction.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La révolution industrielle est souvent présentée comme l'origine de la crise climatique - ce moment où l'homme s'est mis à creuser le sol pour y extraire du charbon et des énergies fossiles avant de les brûler. Mais ce mouvement a en réalité commencé bien avant, au moment de la colonisation. Les colons se sont mis à détruire les habitats naturels, à chasser, à forcer les indigènes et les esclaves à cultiver les plantes qu'ils avaient ramené. Avec le colonialisme, l'exploitation excessive de la terre, les génocides et la réduction au silence des populations indigènes ont aussi commencé. Avec le colonialisme, les hommes se sont mis à croire qu'ils pouvaient disposer de toutes les ressources terrestres et se sont fait à l'idée que tout pouvait être vendu et acheté. Cela a renforcé l'idée selon laquelle rien n'est sacré ou inestimable. Et c'est cette pensée qui nous plonge au coeur d'un désastre climatique. L'idée que tout a un prix. Même l'eau.

« Forcer les pauvres à produire et subir les conséquences du luxe dans lequel vivent les pays blancs et riches est une forme de colonialisme. Nous vivons toujours à l'ère coloniale, ses moyens d'action ont simplement évolués. »

Les graines de la crise étaient déjà plantées bien avant que la première mine à charbon ne voie le jour ou que la première usine n'ouvre ses portes. Pour exemple, les anciens pays colonisés sont ceux qui émettent le moins de dioxyde de carbone, mais ressentent les effets les plus graves de la crise climatique. Et même si de nombreux pays du sud comme l'Inde sont très polluants, c'est parce que les États-Unis délocalisent leurs moyens de production pour que les personnes pauvres, fassent le sale boulot. Alors que les communautés les plus pauvres souffrent, les populations des pays développés achètent ces produits sans en ressentir les effets toxiques liés à la production. Forcer les pauvres à produire et subir les conséquences du luxe dans lequel vivent les pays blancs et riches est une forme de colonialisme. Nous vivons toujours à l'ère coloniale, ses moyens d'action ont simplement évolués.

C'est une évidence : les inégalités sociales se creusent à cause du dérèglement climatique, et la santé des pauvres, qui sont le plus souvent des personnes de couleur, est plus largement mise en danger parce qu'ils sont beaucoup plus exposés à la pollution. La grande majorité des projets d'extraction d'énergie fossile sont construits dans des communautés à bas revenus, de migrants, ou de personnes de couleur. Pourquoi ? Parce que ces personnes sont déjà victimes d'un système d'oppression raciste, et que les gouvernements et autres corporation exploitent leur manque de moyen.

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Après une catastrophe écologique, les travaux entrepris sont souvent inadaptés dans les zones les plus précaires. Ce fut très visible à la Nouvelle Orléans après l'ouragan Katrina. Les propriétaires noirs ont reçu environ 8000$ de moins par famille par rapport aux familles blanches, ce qui est dû à une forte disparité en terme de valeur immobilière. En 2013, environ 80% des habitants - noirs pour la plupart, du quartier du Lower 9th Ward n'ont pas pu retourner dans leurs maisons à cause de travaux insuffisants et d'un manque d'effort de reconstruction de la part du gouvernement.

Ceci n'est pas une coïncidence. Parce que les personnes de couleur et les migrants sont déjà victimes de racisme, il sont plus vulnérables face à une grande entreprise. Exemple flagrant, le pipeline du Dakota : un pipeline conçu pour transporter un demi million de barils par jour, tous remplis de pétrole brut, de nord de Dakota jusqu'à l'Illinois. À l'origine, le pipeline doit traverser des communautés principalement blanches, mais elles rejettent le projet pour protéger leur eau et leur santé. Résultat : il est redirigé pour être construit sur des terres indigènes, et malgré l'opposition des populations locales au projet, leurs revendications ne sont pas écoutées et le pipeline finit par être construit. Si ce n'est pas du racisme environnemental, je ne sais pas ce que c'est.

Voilà comment le système d'oppression croise la crise climatique. Le personnes de couleur, les femmes, les pauvres, les handicapés, les sans abris, les personnes qui vivent dans les suds - et tous ceux qui sont déjà oppressés et vulnérables - sont très grandement affectés par la crise climatique. Ces mêmes systèmes d'oppression ont créé le dérèglement climatique, qui nous apparaît seul comme un problème insurmontable. Mais pour sauver nos vies et notre futur, la planète et tout ce qui nous est cher, les changements doivent se faire à une échelle beaucoup plus importante. Les médias, les dirigeants politiques, les entreprises et les corporations internationales doivent penser le dérèglement climatique, comme la conséquence logique d'injustices sociales accumulées au cours des derniers siècles.

Le problème ne date pas d'hier - si nous voulons y survivre, nous devons nous intéresser à ses racines. Il y a des siècles de dommages à déconstruire, c'est le moment de commencer.