kobo ravive la puissance du rap belge, sans forcer

Kobo sort un premier album impressionnant de maitrise et de cohérence, « Période d'essai ». i-D a rencontré le rappeur bruxellois selon qui la beauté de l'art « se trouve dans les imperfections de l'être humain ».

par Maxime Delcourt
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12 Juin 2019, 9:46am

Période d’essai aurait pu avoir le goût amer des rêves qui se réalisent trop tard. Au sein d’une époque tournée vers l’éphémère, Kobo, repéré sur YouTube en 2016 avec « Présumé sobre » et « What’s My Name », a pris son temps. Le soutien de Damso, le buzz suscité suite à sa performance dans l’émission Rentre dans le cercle, sa présence sur la BO du film Tueurs ou encore sa signature chez Polydor ont alimenté l’attente autour du Bruxellois, mais lui a préféré continuer de travailler dans son coin, tranquillement, à l’abri des regards.

Pendant plus de deux ans, Kobo a ainsi peaufiné Période d’essai, un premier album complexe, dépourvu de featurings et parfaitement cohérent. Tout, d’« Introspection » à « Vie d’artiste », permet en effet de comprendre qui est ce rappeur de 26 ans : un « loup solitaire », un jeune homme qui ne se « console qu’à la Marie-Jeanne », qui parle sans pudeur de « Désillusion » et de sa « Nostalgie », qui a bien conscience de n’être là que pour « vendre rêves et artifices ». Sur disque comme en interview, Kobo a toutefois bien plus à proposer que de simples fantasmes. C'est un rappeur touchant de sincérité, très fier d'être tout juste entré dans le Top 10 de l'Ultratop en Belgique après des années plus galères (l’arrêt des études, la débrouille…), et conscient de vivre actuellement un moment « qu’il ne s’autorisait même pas à rêver il y a quelque temps ».

Tu as mis deux ans à publier ce premier album. Quand as-tu réalisé qu’il était définitivement prêt ?
Il y a eu beaucoup de remises en question, mais aussi d’échanges avec le label, d’autres artistes et mon entourage proche. J’avais besoin d’avis différents, dans le sens où c’est compliqué de se dire qu’on est prêt, que l’on tient enfin l’album que l’on souhaitait. D’autant plus quand on est perfectionniste comme moi. Je vois sans cesse de petits détails à changer, de petits défauts à éliminer... C’est important, selon moi, d’avoir cette exigence, c’est la seule voie possible pour devenir un grand artiste, mais il faut aussi savoir prendre du recul. Et là, j’avoue que l’on commençait à être juste niveau timing. On n’avait plus trop d’autres choix de le sortir, je ne pouvais pas rallonger les délais et m’enfermer dans un perfectionnisme obsessionnel.

On vit à l’heure où le moindre rappeur, même en début de carrière, semble raisonner en termes de chiffres. C’est ton cas ?
C’est vraiment secondaire. Observer les chiffres, les likes, les commentaires, ce n’est pas mon truc. C’est quelque chose de très industriel, ce n’est pas mon boulot. Moi, j’essaye de me limiter à la musique, aux clips, etc. Alors bien sûr, je jette un œil pour voir si je suis dans la bonne direction ou savoir comment les gens reçoivent mes morceaux, mais je ne me base pas sur ces avis au moment d’écrire.

C’est vrai qu’il y a peu de tubes, au sens premier du terme, sur Période d’essai
Certains titres comme « Nouveau départ » ou « Baltimore » sont chantonnés et me paraissent assez accessibles, mais c’est vrai que je ne cherche pas le hit à tout prix. Période d’essai est un disque assez complexe, qui nécessite deux ou trois écoutes pour comprendre les différents liens entre chaque titre.

À l’écoute du disque, on sent que tu es quelqu’un d’assez solitaire. Tu n’as pas peur que la sortie de Période d’essai vienne bousculer tout ça, d'avoir moins de temps pour toi ?
Je sens que je vais devoir m’adapter aux scènes et aux interviews. D’où le titre de l’album, Période d’essai. C’est une façon pour moi de dire que je suis prêt à me montrer, mais que je me dois de rester prudent. Tout est une question d’organisation, finalement, et j’ai toujours su m’adapter. Surtout, j’ai la chance d’écrire la nuit, à des moments où l’on ne risque pas de me déranger. Donc j’aurais toujours ce temps pour me poser, écrire et penser à mes morceaux. C’est un équilibre à trouver, voilà tout.

On sent toutefois une certaine dualité dans tes morceaux, entre cette envie de réussir et la crainte de ce que ça pourrait amener, entre ton envie de rester discret et cette volonté de te dévoiler…
C’est vrai, et c’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait tomber le masque sur la pochette du disque. C’était le meilleur moment pour le faire. Je ne voulais pas que le masque, que j’avais utilisé jusqu’à présent dans tous mes clips, devienne une étiquette. Là, il me sert à me réfugier derrière mon alter ego, à montrer cette dualité qui m’habite, ce dialogue constant entre la personne que je suis et le personnage que je suis devenu. C’est d’ailleurs pour ces différentes raisons que l’album s’ouvre par un titre comme « Introspection », c’est une volonté de me dévoiler.

Tu n’as pas l’air d’être quelqu’un d’extravagant. T’exposer autant, ça ne t’a jamais stressé ?
Au début, je me posais moins de questions, dans le sens où ma voix n’avait pas la même portée. Aujourd’hui, j’avoue que j’ai davantage peur de choquer ou de blesser. C’est d’ailleurs pour ça que je relis beaucoup ce que j’écris pour que personne ne soit heurté. Sans m’interdire un quelconque sujet pour autant. Tu sais, j’ai un rapport à l’écriture très thérapeutique, j’ai besoin de mettre des mots sur ce que je ressens, d’extérioriser des choses enfouies que je n’aurais jamais dites à personne. Donc je ne peux pas trop me canaliser de ce côté-là.

Je sais que tu lis pas mal de livres sur le développement personnel. Ça t’a guidé dans la conception de Période d’essai ?
Carrément ! J’ai besoin de lire pour trouver l’inspiration, de nouveaux mots de vocabulaire ou de nouvelles métaphores. Là, dernièrement, j’ai lu Le meilleur de soi de Guy Corneau, et Atteindre l’excellence de Robert Green. Ça m’a aidé à faire mon introspection et à écrire certains passages du disque, mais aussi à tenir le cap dans des moments plus difficiles… Après tout, lire un livre, c’est l’occasion de rencontrer des gens que tu ne rencontrerais jamais ailleurs, c’est l’occasion de dialoguer avec des mecs qui tiennent plus du fantasme qu’autre chose, mais qui peuvent chambouler complètement ta conception de la vie.

À quoi ressemble ton processus d'écriture ?
Mes textes ne sont jamais très compliqués, mais c’est vrai que mon rap est nettement plus porté sur les mots que sur les gimmicks. Tout simplement parce que les mots m’obsèdent, il y a en tellement qui ne sont pas employés dans le rap alors qu’ils peuvent t’ouvrir à un tout autre univers si tu te laisses guider par eux. Pour tout te dire, il m’arrive parfois d’ouvrir un dictionnaire, de choisir un mot au hasard et de me laisser porter par son sens ou sa sonorité. C’est ce que j’ai fait, par exemple, sur « Charbon ». J’aurais pu dire : « Petite bitch n'veut pas s'arrêter d'sucer ma Tour de Pise », mais j’étais tombé sur le mot « péripatéticienne » et je trouvais que ça donnait une autre dimension à la phrase, que ça venait nuancer sa cruauté. En plus de créer une allitération en « p » qui m’intéressait…

Tu ouvres ton album sur cette phrase : « Au pied du mur, je ne crains plus le pire ». Que veut-elle dire ?
C’est lié à toutes les remises en question, tous les hauts et les bas que j’ai connu pendant l’enregistrement du disque. Au début, je ne savais pas vraiment où j’allais, je n’étais qu’un « artiste en développement » et j’avais beaucoup d’appréhension. Entamer ce disque avec cette phrase, c’est une façon pour moi de dire : « Ça passe ou ça casse ».

J’ai l’impression que certains de tes flows, voire même certaines de tes prods, sont inspirés par le grime. C’est le cas ?
J’en écoute beaucoup, notamment Skepta, Stormzy et Giggs. Je trouve qu’ils ont vraiment leur identité, personne n’a le même genre de flow ici ou aux États-Unis. C’es tellement technique, avec des variations de voix au moment où tu t’y attends le moins. Et c’est vrai que, à mon échelle, j’ai essayé de reproduire ce genre d’approche sur « All Eyes On Me », « Follow Me » ou même « Style libre », un titre produit par Trooh Hippi, un beatmaker anglais assez proche du grime, justement.

Quand on s’était rencontré il y a quelques mois , tu me disais vouloir rendre fière ta famille avec ce premier album. Tu leur as fait écouter ?
Je n’ai pas encore osé leur montrer les clips de « Charbon » ou de « What’s My Name », plus crus et violents que les autres, mais ce sont des gens ouverts d’esprit. Ils savent que tout n’a pas été facile depuis mon arrivée en Belgique. J’étais seul, je venais pour les études et le changement a été radical. Étant donné que l’on n’était plus dans le même pays eux et moi, ils ont eu peur, ils ne savaient pas vraiment ce que je vivais. Là, la signature chez Polydor et la sortie du disque ont dû les rassurer. En plus, ils savent que j’ai toujours été quelqu’un d’assez droit. Même si j’ai mes folies.

Tu évoques le court-métrage « Nostalgie x Succès ». Pourquoi avoir choisi de le réaliser au Congo ?
Ça faisait dix ans que je n’y étais pas retourné. Alors, quand Antoine Besse, le réalisateur, m’a présenté son idée, j’étais super motivé. Il ne le sait sans doute pas, mais ce voyage au pays m’a permis de débloquer plein de petits trucs enfouis en moi. Il m’a rendu un énorme service. En à peine une semaine sur place, j’ai compris que j’avais besoin de revenir au pays plus souvent. Jusqu’alors, j’étais tellement absorbé par le travail que je ne faisais que reporter. Depuis, je me sens mieux intérieurement, c’est comme si j’étais réconcilié avec moi-même. En plus, ça m’a donné quelques idées pour la suite, j’ai envie de rapper sur des sonorités africaines.

Tu as écouté « La Belgique Afrique » de Roméo Elvis, où il évoque à la fois sa fierté d’être belge et sa honte vis-à-vis du passé colonialiste du pays ?
C’est courageux de sa part, on dirait. Moi, je ne me vois pas être politisé, ou trop frontal dans mes propos. Je n’ai rien contre le fait de parler de sujets sensibles, ça permet aux gens de mettre des mots sur les maux, mais je ne me vois pas porter la casquette du rappeur conscient. Il faut avoir une vie en adéquation avec une telle posture, et je ne me vois pas crier sur une institution ou un gouvernement sans chercher la nuance.

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