baatou africa, le festival des docus africains à ne pas rater cette semaine

Jusqu'à dimanche, Cinewax et le cinéma Reflet Médicis présentent la 1ère édition de leur festival des documentaires africains, avec cette année deux thèmes on ne peut plus actuels : la jeunesse et l'exil.

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juin 7 2018, 11:52am

Que se passe-t-il quand on passe une caméra à un Malien qui chaque jour risque sa vie pour passer une frontière hermétique ? Quel est le quotidien des étudiants qui se battent au Congo Kinshasa contre l'interminable régime de Joseph Kabila ? Qu'a-t-on à apprendre d'un groupe de jeunes filles qui rêvent à Ouagadougou de devenir mécaniciennes ou d'un Gabonais qui décide de s'installer en Chine pour devenir le premier maître Kung-Fu africain ? Les réponses sont à voir d'aujourd'hui à dimanche 10 juin entre les murs du cinéma Reflet Médicis à Paris, à l'occasion de la première édition du festival Baatou Africa des documentaires africains. Mais n'attendez pas les angles vus et revus, géopolitiques et misérabilistes que la télévision, par exemple, réserve trop souvent au traitement des thématiques africaines. Au-delà des enjeux politiques instables qui tendent la toile de fond des 11 films projetés, ce sont d'abord de véritables propositions artistiques de cinéma qui sont mises à l'honneur.

À l'origine et la programmation de ce projet qui donne à voir un visage - des visages - de l'Afrique que l'on voit trop peu : d'abord Marie-France Aubert, membre de l'association Cinewax, qui agit depuis 2015 pour la promotion des films africains en France. L'an dernier, Baatou Africa était encore un cycle documentaire de projections mensuelles, en 2018 c'est donc un véritable festival, à la programmation ramassée dans le temps et ponctuée de débats et tables rondes. Forcément plus de travail, pour lequel Marie-France a fait appel à une amie et ancienne camarade de master à Paris 3, Clairemma Blot. Le but pour elles est avant tout « de donner la parole à des réalisateurs africains, ne surtout pas montrer des films faits pas des Européens en Afrique. Et surtout : parler de cinéma. Ce sont avant tout des films, des réalisateurs qui ont de vrais gestes cinématographiques. » Des gestes qui dépassent le patrimoine déjà trop ignoré du cinéma africain, et qui s'attachent avec souvent des réalisateurs assez jeunes à des problématiques résolument actuelles.

La sélection de Baatou Africa est rangée en deux grands thèmes : la jeunesse africaine « qui s’empare de la caméra pour filmer sa volonté de se battre, de protester, d’apprendre, de vivre, » et « l’exil et la question de l’identité qui l’accompagne, inévitable, intemporel et si malheureusement brûlant d’actualité. » Des sujets qui vivent au creux de chacun des coups de cœur de Marie-France et Clairemma, parmi lesquels : « Les Sauteurs, qui suit ce Malien qui vit dans un camp à l'extrémité du Maroc, à qui deux réalisateurs ont donné une caméra. Il n'avait jamais filmé, il découvre la caméra et prend un plaisir évident. Il l'a fait pour l'argent à la base, ils lui ont donné de l'argent pour qu'il ne vende pas la caméra. Finalement on le voit devenir créateur, parler de ce qu'il est en train de faire. »

« Go Forth, d'un Franco-Algérien, qui filme sa grand-mère qui vit en France depuis 50 ans, qui parle à peine français. Il y a tout un truc autour de sa manière à lui de se construire sur cette double culture. Et il filme la banlieue de manière sublime, le tout ponctué d'images d'archives de la colonisation. C'est très poétique. »

« Vivre Riche, sur des jeunes qui arnaquent des Européennes en ligne pour avoir de l'argent. C'est assez insolent, complètement immoral mais du coup assez étonnant. Ils font ça pour claquer de la thune en boîte, disent que c'est la dette coloniale, qu'ils s'en emparent. »

« La mort du dieu serpent, sur une jeune fille qui est arrivée en France à 1 ou 2 ans, renvoyée au Sénégal quelques heures après une altercation dans son quartier à Barbès parce qu'elle avait omis de demander la nationalité française à 18 ans. Elle n'a jamais revu ses parents. C'est un exil complètement inversé, elle est complètement étrangère à son pays d'origine. Il y a un vrai travail sur elle à la caméra. Elle devient sujet et créatrice à la fois. »

Des coups de cœur qui ne doivent pas faire de l’ombre au reste de cette programmation riche et puissante, rehaussant la visibilité du cinéma africain en France. « Le problème ce n'est pas tant celle de la visibilité en festivals, elle existe dans une certaine mesure, mais c'est la diffusion en salle. Dans notre sélection il n'y a que Ouaga Girls qui est sorti cette en salle cette année et qui a fait 8 000 entrées. Le film de Dieudo Hamadi que l'on montre vendredi, il a été pris au Réel, à Berlin et pour l'instant il n'a toujours pas de date de sortie en France. Et c'est quand même une star du documentaire. » Une star du docu qu'elles n'ont pu, comme pour les autres réalisateurs, inviter en France faute de budget. Une absence palliée par de nombreux intervenants lors des débats et tables rondes autour, justement des enjeux de production, distribution, diffusion et visibilité des documentaires africains.

Pour chacun de ces réalisateurs et réalisatrices, faire ces films est en soi un acte politique. Les montrer ici en France est aussi un engagement fort duquel Marie-France et Clairemma aimeraient que les spectateurs sortent « en ayant le sentiment d’avoir vu des choses qui les sortent des clichés, et surtout des films d'une très grande qualité. On a toujours tendance à penser que ça va être moins bien, parce qu'il y a moins de formations en Afrique, que le ciné y est plus récent. Ces films contredisent totalement cela. Et puis l’important était aussi de montrer une vision large et éclectique de l'Afrique. » Et de les montrer, aussi, à ceux qui n'ont jamais l'occasion de les voir, qui sortent du cadre des initiés cinéphiles parisiens. « Après le festival on va passer quatre films à la maison d'arrêt de Villepinte. On trouve que les gens qui ont le plus de mérite sont ceux qui montrent des films dans des endroits où on ne les voit pas. » Alors ne soyez pas les seuls à ne pas les voir : Baatou Africa, ça commence aujourd'hui.

Le Festival Baatou Africa des documentaires africains, du 7 au 10 juin 2018 au Cinéma Reflet Médicis, 3 rue Champollion, 75005 Paris. Le programme complet est à découvrir ici .