ne demandez pas à jazzboy de choisir entre la vie et la musique

Avec un nouvel EP sorti la semaine dernière et un clip dévoilé hier, Jazzboy continue de construire une musique et un personnage hors-cadres mais au plus près des ondes primales musicales.

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21 Novembre 2018, 11:13am

En découvrant, en juin 2017, le clip du titre éponyme de Jazzboy, il est monté en nous l'envie de saisir le personnage, de comprendre le grain de folie perché dans les notes et dans l’image kitsch et barrée du jeune homme. C’était le premier cri en solo, débridé, de Jules Cassignol, membre avant ça du groupe Las Aves , et passé chez The Pirouettes. « Jazzboy » était une présentation dans les règles ; le clip, un faux talk-show où la présentatrice introduisait dans un anglais tout juste « un jeune homme venu de Jazz City, en France ! » Jazz City est une destination que Jules s'est fixée, mais qu'il ne préfère pas matérialiser. Une vérité artistique qui est belle parce qu'elle est inatteignable. L'intérêt, c'est le chemin et les galipettes musicales qu'il aura à faire pour s'en dépêtrer. La semaine dernière, elles prenaient la forme d'un EP, Jesus Jazz, promenade hallucinée en sept titres qui font attention de ne jamais s'enfoncer dans le genre que les premières notes peuvent laisser supposer. Jazzboy aime brouiller les pistes, adore qu'on lui demande « mais… tu ne fais pas du jazz ? » et déteste enfermer son cerveau dans une idée fixe quand il se perd douze heures durant sur GarageBand. Les cases sont cochées : on ne sait pas trop quelle musique fait Jazzboy, mais elle arrive avec brio à allier deux exigences : expérimenter et accrocher l'oreille immédiatement. Ça méritait largement qu'on aille discuter avec Jules, de mort, d'espoir et - forcément - de John Maus.

Quel a été ton premier contact avec la musique ?
J'ai commencé à faire de la musique à 11 ans. Je faisais de la guitare électrique, j'étais à fond dans le métal, Marilyn Manson, Korn, Deftones... Avant même de faire de la musique, mon premier contact c'était via mes parents, comme tout le monde : Siouxie and the Banshees, les Clash, Talking Heads, Jeff Buckley, Bowie. Mais quand j'ai commencé à jouer, c'était vraiment le metal. Je voulais avoir des dreads et des tattoos.

Tu te souviens de ce qui t'attirait dans le metal ?
Il y a un truc dans l'esthétique qui m'a toujours parlé, je ne sais pas trop pourquoi. Il y avait un côté rebelle, en tout cas de mon point de vue adolescent. Quelque chose de provocateur, de tranché. Quand j'ai commencé à écouter du rock, j'étais à fond dans le post-punk et le punk fin 70 début 80. J'allais toujours chercher des trucs radicaux. J'ai fait beaucoup de skate aussi, j'ai connu beaucoup de musique comme ça. On retrouve dans le skate la même notion de provocation, de liberté, de jeune rébellion. Ça me parle encore, même avec nostalgie.

Le passage à la composition personnelle peut-être assez flippant. Comment ça s’est fait ?
Le premier souvenir c'était dans le grenier de mes parents, j'avais un ordi avec GarageBand. Je me souviens du premier morceau que j'ai fait et ce qui est drôle, c'est que c'est presque la base de ce que je fais maintenant. Je me souviens qu'il y avait quelque chose de très proche dans la manière de construire des boucles, utiliser des samples. Même si je faisais du rock en groupe à côté, ma première compo personnelle c'était du bidouillage sur ordinateur.

À quel moment tu dirais que « l’intention Jazzboy » est née ?
Officiellement il y a 1 an et demi, la première fois où je me suis dit "je vais sortir mes trucs à moi sous un nom". Avant j'avais eu des petites phases où je faisais de la musique seul chez moi. Une phase où je fumais beaucoup de weed et prenais beaucoup de LSD ! Une phase musique bizarre, donc. C'était un embryon d'expression personnelle, ça restait un peu récré. Le jour où c'est réellement né pour moi, c'est le jour où je me suis mis sur GarageBand et j'ai commencé à bricoler. Quelque chose s'est ouvert dans mon cerveau. Je me suis dit c'est possible de partir de rien, créer quelque chose, ressentir un truc.

La question à 1000 euros : pourquoi « Jazzboy » ?
Avec ce nom, c'est même à 2000 euros. Je voulais quelque chose le plus éloigné possible de ce que je fais. Je m'étais un peu renseigné sur l'origine du mot « jazz ». C'est impossible d'en connaître la véritable origine, j'ai cherché partout. Il y a plein de trucs, toujours liés à une certaine notion de liberté, casser des codes. Une théorie dit que ça décrit l'énergie de vie de quelqu'un. Je trouvais tout ça assez beau, flou, libre. Ce concept me plaisait vachement, dans l'idée que je me fais de créer la musique dans un monde toujours plus commercial et mercantile. L'illogisme me plaisait, le fait que les gens me demandent : « Pourquoi tu ne fais pas du jazz ? » L'illogisme en général me plaît assez. Je n'ai jamais eu envie de m'insérer dans un courant précis. J'ai naturellement envie de jouer avec des dosages de contrastes pour avoir quelque chose qui me paraît un peu nouveau. Tu découvres un paysage et chaque partie du paysage te paraît illogique, surprenant, du coup tu passes plus de temps à le regarder. J'ai envie d'explorer des endroits que mon cerveau ne comprend pas. Je ne sais pas si c'est la drogue qui m'a envoyé vers ce genre de trucs mais je sais que le LSD m'a permis d'aller dans des espaces intérieurs que je ne peux même pas comprendre moi-même.

Ça peut faire aussi assez peur d’explorer sa propre imagination, son propre subconscient.
Oui totalement, quand je compose il y a plein de choses qui me mettent mal à l'aise, sans que je sache vraiment pourquoi. Je trouve ça très intéressant. J'essaye de viser ces moments-là. Ça me plaît de les mettre en musique puis en image.

L’aspect pop de la musique, dans le sens d’immédiateté, tu le recherches ?
Ouais, c'est le mot « catchy », un sale mot, mais ce truc qui rentre dans ton oreille et qui apporte du plaisir à ton cerveau parce qu'il l'a déjà entendu sous une autre forme quelque part, avec un autre motif. Quelque chose d'à la fois très simple et très compliqué.

Comment tu arrives à équilibrer cette accessibilité pop et ton exigence à perturber ?
C'est mon but ultime. Mon morceau de rêve absolu ce serait aussi puissant que les plus grands tubes de Prince : avec dedans des bizarreries, des éléments qui viennent perturber la notion de musique pop. C'est le rêve de plein de gens. Mais oui, je suis dans une démarche d'accessibilité. Peut-être qu'un jour je ferais quelque chose de totalement expérimental mais ça me plaît vachement d'aller chercher des choses qui procurent du plaisir et pas que de l'effort d'écoute.

Tu penses à la scène en composant ?
Jamais. Je ne pense à rien d'autre, c'est comme si mon cerveau entrait dans l'ordinateur, je ne pense à rien d'autre qu'au rythme, aux textures et à toute cette matière invisible qui compose la musique. Je peux rester douze heures dans mon truc, la nuit tombe, je suis toujours en caleçon j'ai pas mangé, j'ai rien fait et j'ai l'impression qui s'est passé cinq minutes. Un état de quasi transe. Il n'y a qu'après ça, quand on me dit « va faire un concert là » que je commence à y réfléchir pour essayer d'y éprouver autant de plaisir. Mais les deux processus sont hyper étrangers pour moi. La scène c'est un truc de performance physique. La composition ce n'est que la matière musicale. Il faut qu'elle soit hyper sincère avant d'en faire quoi que ce soit. J'aime beaucoup les gens assez jusqu'au boutiste et très sincère, à un point tripal. Récemment, le truc qui m'a le plus marqué c'est John Maus...

Ton live sur The Special Without Brett Davis m'a justement fait penser à John Maus, le côté très habité, le sang, l'écho...
C'est ce qui me parle dans la performance de la musique, beaucoup plus que le côté technique. C'est plutôt l'implication de la personne et la capacité à créer un moment spécial, voire dangereux pour les gens, même si on ne joue les sons qu'en mp3. Dan Deacon en live, aussi, sa musique devient juste la soundtrack d'une expérience incroyable. Après, je ne l'ai pas vécu, mais des gars comme le Velvet, apparemment, les délires SM, dos au public, les projections... Tout ce qui va remuer un peu, et en effet quand c'est habité et pas simplement prévu pour faire un effet. C'est impossible de ne rien ressentir devant John Maus, alors qu'il balance un mp3, sa voix est préenregistrée, il gueule juste par-dessus. Il pourrait même ne pas chanter. C'est la force ultime d'une personne.

Dans ton titre, « Jazzboy » il y a cet endroit, Jazz City, qui est évoqué. Ça ressemble à quoi Jazz City ?
J'en ai justement aucune idée, et j'espère ne jamais pouvoir mettre de truc précis là-dessus. Ce qui me plaît c'est le chemin pour aller à Jazz City, tous les panneaux arrachés qui tombent, qui me perde. Je ne sais où je vais, ça me plaît. J'espère ne jamais voir ce que c'est. L'intéressant c'est le chemin qui mène à une sorte de vérité intérieure que personne ne trouve vraiment, je crois.

Parle-moi du titre de ton EP, Jesus Jazz.
Ça vient d'une large idée, très populaire chez... tout le monde : la mort. LA chose qui m'angoisse. Et me fascine en même temps. C'est hyper puissant, hyper effrayant. Jesus Jazz c'est tout ça : une interrogation sur ce moment où quelque chose crève, ce néant absolu où il ne reste rien, ou alors tout... Personne ne saura jamais vraiment. C'est autour de cette idée-là : comment on va jusqu'à la mort, comment on meurt, comment tout ça définit la façon dont on vit. C'est pour ça que l'idée de religion m'intéresse vachement là-dedans. Je ne suis pas réellement croyant, mais je trouve ça très puissant, la façon qu'ont les gens de choisir ce truc-là pour définir des choses indéfinissables.

La musique, c’est une forme de croyance, non ?
Totalement. Comme Dieu, c'est quelque chose qui est tout le temps là, autour de nous, qui existe sans nous, et dont on emprunte des petits bouts pour créer. Ce sont des ondes qui se baladent, tout est un peu musique. C'est le seul art qui est vraiment invisible. Il y a un truc magique, religieux et très salvateur. Le seul moment où j'ai vraiment pas peur de mourir c'est quand je fais de la musique. J'imagine que ça peut être similaire à des expériences de prières... Après effectivement, la musique me parle plus que le catholicisme ou autre, mais il y a un rapport, et il y a de ça dans Jesus Jazz, une manière d'élever la musique à un rang un peu sacré.

Tu penses que cette croyance en la musique peut changer le monde ?
Elle fait la forme et la couleur du monde. La musique a défini des tonnes de choses, des cultures entières, et donc des comportements liés à certaines communautés. Ça fait bien plus que changer le monde, ça définit des rythmes, des chemins. C'est un élément, presque comme le vent, qui existe et dont tout le monde se sert depuis très longtemps. Moi, jamais de la vie je n'ai la prétention de changer le monde avec ma musique. Mais le fait que chacun s'autorise à créer des choses, et surtout à les partager, ça crée une énergie très positive. Les gens oublient ce qu'ils sont, pourquoi ils sont là. Ce truc très immédiat est magnifique. Ça a toujours été là et ce sera toujours là.

Cette conscience-là, de musique presque sacrée, c'est paralysant ou grisant ?
Je n'y pense que quand je le formule... J'y ai pensé la première fois quand ma copine, qui fait du théâtre, m'avait fait faire de l'écriture automatique. Il y avait une question « c’est quoi pour toi la musique ? » J'avais écrit plein de choses automatiquement. Je m'étais rendu compte de ce que ça représentait vraiment pour moi. C'est un truc sur lequel je me base, c'est de l'espoir, une croyance en l'humanité. Une façon de rendre tout plus vivable. Depuis que j'en suis conscient, j'y pense jamais. Quand t'aimes une personne, tu te dis pas tous les jours « mon dieu, que je suis amoureux ! » C'est là, ça t'accompagne. Comme la foi, j'imagine. Si on m'enlevait la musique je pense que je crèverai. Mais il n'y a aucun moyen de l'enlever aux gens... tu peux toujours chanter dans ta tête.

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