une étudiante dénonce les harceleurs de rue en prenant des selfies avec eux

Non, le harcèlement de rue n'est pas un compliment. Jamais. Et pourtant, les hommes de #DearCatcallers ne ressentent aucune honte, pris sur le fait. C'est là tout le problème.

par Charlotte Gush
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05 Octobre 2017, 1:35pm

Noa Jansma @dearcatcallers

À l'âge de 27 ans, après au moins une décennie de harcèlement de rue quotidien, j'ai trouvé le courage de hurler « Fuck you » en retour – et seulement une fois, un jour où j'étais particulièrement courageuse « Comment osez-vous me mettre aussi mal à l'aise ! ». C'est une très mauvaise idée, puisqu'il est possible que l'homme en question devienne violent, ce qui est une éventualité terrifiante mais bien réelle. Mais c'est une façon d'essayer de ne pas baisser la tête en défilant, timide et ébranlée, rouge de honte et parfois en larmes, en me reprochant de tolérer passivement ce comportement sans rappeler à ces hommes qu'il est inacceptable.

Étudiante de 20 ans habitante d'Amsterdam, Noa Jansma a trouvé une meilleure réponse. Il y a deux ans exactement, elle a ouvert un compte Instagram intitulé #DearCatcallers, regroupant des selfies avec chaque homme, ou groupe d'hommes, l'ayant harcelée en l'espace d'un mois. Dans les légendes, elle décrit souvent la situation à laquelle elle a été confrontée, et ce que l'homme lui a dit : « après m'avoir suivie pendant 10 minutes 'sexy girl où tu vas ?? Je peux t'accompagner ?' », « en me suivant doucement sur deux rues en hurlant « sexy ! » et « tu veux monter dans ma voiture ? «, « Hey sexygirl, où tu vas toute seule ? », « Salut toi, où tu vas ? [« Chez moi »] Avec moi ? Où tu habites ? Je suis sûr qu'on pourrait bien s'amuser ensemble », « Je sais ce que je ferais avec toi, bébé ».

« #DearCatcallers, ce n'est pas un compliment » écrit Noa dans son premier post. Ce compte Instagram est destiné à sensibiliser à la réification des femmes dans la vie quotidienne. Comme de nombreuses personnes ignorent toujours la fréquence et le contexte dans lequel les femmes sont exposées au harcèlement de rue, je vais leur présenter mes harceleurs pendant un mois. » Les 24 images qui suivent montrent des hommes d'âges, d'origines et de sourires différents, levant le pouce ou la main derrière elle, la déshabillant activement du regard, certains n'hésitant pas à la toucher carrément. Ces images ne comptent pas toutes les fois où Noa s'est fait harceler. Parfois, elle ne s'est pas sentie suffisamment en sécurité pour prendre une photo.

Seul un des hommes pris en photo a demandé à Noa pourquoi elle voulait prendre un selfie. « Ils ne sont pas du tout suspicieux, ils pensent que ce qu'ils font est tout à fait normal, » raconte-t-elle au journal hollandais Het Parool. Comme beaucoup (trop) d'hommes dans le monde, l'attention qu'on leur prête à ce moment-là leur est due, au même titre que les femmes et leur corps. Jamais il ne leur passe à l'esprit qu'elle peut être en train de documenter le harcèlement qu'elle subit, en direct. Ils n'ont aucune honte, et c'est bien ça le problème.

En prenant courageusement le contrôle de la situation, Noa reprend aussi le contrôle de son corps. « En faisant le selfie, la personne qui réifie et la ''personne-objet'' ne font plus qu'une composition, explique-t-elle. Moi, en tant qu'objet, qui me tient devant les harceleurs, c'est une manière d'inverser le pouvoir. »

Noa en a fini avec #dearcatcaller, mais le projet n'en est pas terminé pour autant. Dans un dernier message, la jeune femme écrit : « Mon mois passé à poster ces selfies est fini, mais les harceleurs sont encore bien présents, eux. Pour montrer que ce phénomène est global et que ce projet artistique ne me concerne pas que moi, personnellement, je vais faire passer ce compte Instagram à différentes femmes du monde entier. C'est un processus qui va prendre du temps, alors restez à l'affût […] S'il vous plaît, rejoignez-moi dans ce combat et postez vos propres #dearcatcallers ou envoyez-moi vos messages. »

Un projet similaire existe déjà au Royaume-Uni, où le harcèlement de rue est toujours légal. Le projet Cheer Up Luv, créé par la photographe britannique de 23 ans Eliza Hatch, présente des portraits de femmes accompagnés de légendes décrivant leurs expériences du harcèlement sexuel. Chez Noa, à Amsterdam, le harcèlement de rue sera punissable d'une amende de 190€ à partir du 1 er janvier 2018. Et même si elle considère que la loi sera très difficile à mettre en place et imposer, elle y voit quand même un « symbole fort et positif ».

L'un des commentaires sur son compte Instagram rappelle le chemin qui nous reste à parcourir, culturellement, pour que la société et les gens comprennent à quel point ce comportement est inacceptable et criminel : « Il serait peut-être temps d'apprécier et de prendre en photo les gens qui ne te font pas chier dans la rue, non ? »

Les gars, on ne vous donnera pas de médaille parce que vous n'harcelez pas les femmes dans la rue. C'est juste normal. Le harcèlement de rue est une manière d'affirmer une propriété infiniment illégitime sur les femmes et leur corps. C'est l'oppression du patriarcat en direct live. Ce n'est pas un compliment, « chers » harceleurs. Ce n'est jamais un compliment. Nous ne vous appartenons pas, et nous ne vous appartiendrons jamais.

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