nuit debout entre au cinéma et relance le débat

Aujourd'hui sort le documentaire de Mariana Otero, « L'Assemblée ». Pendant quatre mois, la cinéaste a suivi les débats qui ont animé la Place de la République lors de Nuit Debout. L'occasion de revenir sur un mouvement inabouti et nécessaire.

par Micha Barban Dangerfield
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18 Octobre 2017, 11:54am

« Enfin ! Enfin, il se passe quelque chose ! » Nous sommes le 31 mars 2016 et le philosophe Frédéric Lordon crie tout son espoir sur la Place de la République. La pluie joue au trouble-fête mais elle ne parvient pas à décourager les quelques milliers de personnes qui refusent ce soir-là de rentrer chez eux après avoir manifesté contre les ordonnances et les réformes sociales du gouvernement. Ils ne le savent peut être pas tous encore, mais ils sont sur le point d'entamer un des plus longs mouvements de contestation sociale de ces dernières décennies, Nuit Debout. Si certains préfèrent minimiser l'effort et inférer un simple échec, on ne peut que reconnaître que Nuit Debout a ranimé une flamme contestataire qu'on croyait éteinte depuis longtemps. Elle a surtout entamé et légitimé une discussion nécessaire (aboutie ou pas – on s'en fout finalement).

Après elle, Génération Ingouvernable, le refus des jeunes de voter, le succès imprévu de la France Insoumise sont autant de signes prouvant que la démocratie représentative telle que nous l'avons trop longtemps conçue suffoque et peine à reprendre son souffle. « Toute urne est funéraire » pouvait-on lire sur les pancartes des nuit-deboutistes. Et c'est bien ce dont Nuit Debout a été le sujet : comment redéfinir la démocratie ? Le peuple peut-il se réapproprier la parole ? Comment peut-il réintégrer les processus décisionnels politiques ? Mais est-il au moins capable de se représenter lui-même ?

C'est cet ensemble d'interrogations sans fin mais salvatrices que la cinéaste Mariana Otero a filmé sur la Place de la République quatre mois durant. Au sein de la Commission Démocratie mise en place dès les premiers jour de Nuit Debout, Mariana Otero a archivé les tentatives des participants de repenser le système politique, les usages de la démocratie représentative, dépasser le vote, établir de nouveaux modes de participation sans ne jamais nécessairement y parvenir.

Rapporté sur grand écran, le débat parait animé, houleux souvent. Et si rien ne semble vraiment aboutir, c'est que la démocratie ne se présente plus comme un système autosuffisant mais un horizon vers lequel il nous faudra toujours tendre. Le film, comme le débat, se termine sur un point d'interrogation ; on ne saura peut-être jamais dire ce qu'a été Nuit Debout ou si le mouvement est arrivé à ses fins. En fait la question n'est sûrement pas de savoir s'il s'agit d'un échec ou non. Il vaut mieux retenir la façon dont Nuit Debout a su décomplexer tout une nouvelle génération qui y a vu l'occasion de prendre la parole. i-D a rencontré Mariana Otero pour parler de révolte, de possibles et d'une nouvelle jeunesse militante.

Pouvez-vous nous raconter les premiers jours de tournage ? Comment avez-vous décidé de prendre une caméra et de filmer ce qui se passait autour de vous ?

Alors, moi j'étais dans le mouvement avant même le 31 mars, un mois avant. Il y avait une réunion à l'appel de Ruffin pour qu'on fasse quelque chose après la manif', pour essayer de trouver une idée. On a décidé de rester sur la place, de ne pas rentrer chez nous. Après il y a eu une autre réunion, mi-février, pour répartir les gens dans différentes commissions. C'était très préparé. Il y avait la commission communication, la commission assemblée, la commission logistique, sérénité, etc. Moi je suis entrée dans la commission communication, en disant que je ne filmerais pas, que je venais de finir un projet, que j'avais du temps, et que j'étais plutôt dans l'idée de tracter. Le 31 mars j'étais sur la place, il pleuvait d'ailleurs ce jour-là ! C'était un signe. Le 32 mars j'y suis retourné, il y avait encore plus de monde que le soir précédent, et c'était assez beau, ce qui se passait. J'ai trouvé ça très émouvant, très fort et très inédit. Forcément, j'ai eu envie de filmer. Et ça me semblait nécessaire.

Je voulais rendre compte du travail qui était entrain de se faire jour après jour. J'ai décidé de m'axer sur une seule commission, sur un aspect Nuit Debout pour capter ce travail, justement et construire un film. Je me suis installée dans la commission démocratie sur la place, qui s'occupait de l'assemblée, parce qu'il me semblait que c'était ça le plus spécifique à Nuit Debout. Comment fait-on pour donner la parole à 1000 personnes ? Les gens venaient là parce qu'ils n'avaient plus la place de s'exprimer ailleurs. Ni au travail, ni en votant, parce qu'on vote contre et jamais pour. Et comment on fait pour que ces 1000 personnes soient écoutées ? C'est ça qui m'intéressait. Je ne savais pas à l'époque que j'étais partie pour 3 mois de tournage, 6 mois de montage et le tout sans financement au départ. C'était un peu une folie, mais ça me semblait nécessaire. Il ne se passe pas tant de choses comme ça, des moments où l'on sent qu'il se joue quelque chose d'historique. C'est rare.

Justement, on ressent un peu ce besoin de laisser une trace. On a l'impression que vous créez les archives de cette révolte.

70 heures d'archives ! Le film ce n'est qu'une partie. Mais oui, j'avais besoin de laisser une trace qui soit visible. Parce que c'est vrai que les archives, si on laisse 70 heures comme ça, à part les historiens personne ne va regarder, donc je me disais que c'était important de donner à voir ce qu'il s'est passé, dans un format accessible. Laisser une trace, pour avoir un oeil sur l'histoire, mais aussi fournir un outil pour aller plus loin, pour poursuivre ce qui s'est passé sur la place. Que le prochain rassemblement aille un peu plus loin dans le questionnement, et qu'après ce mouvement, les questions qui surgissent continuent à vivre et à être travaillées.

Le documentaire s'ouvre sur les interventions de Monique Pinçon-Charlot, accompagnée de Ruffin, mais aussi de Fréderic Lordon. Quel a été le rôle de ces intellectuels pour vous, et pourquoi vous avez décidé de démarrer le film avec leurs prises de parole ?

Oui, c'est vrai qu'on ne retrouve pas ça dans le reste du film. Le tout début de Nuit Debout, c'était avant le 31 mars, si j'avais voulu commencer par le commencement. Mais un film ce n'est pas non plus la réalité. La réalité n'existe pas. Elle n'est représentable qu'en faisant des choix. Mon choix, c'était de commencer par des gens qui posaient bien l'enjeu, qui cadraient la pensée. Monique Pinçon-Charlot place l'enjeu social du film très clairement. Il y a le sentiment d'une immense injustice, qu'elle décrit très bien. Tous ceux qui étaient sur cette place avaient ça en commun, de sentir qu'il y a quelque chose qui ne marche plus, qu'une classe sociale s'est emparée du pouvoir, de l'économie, qu'elle est très organisée et qu'en face il y a des gens qui subissent. Elle situe très bien le contexte. Lordon situe plus les questions que se posera le mouvement tout le temps, à savoir : comment on fait quand on n'a pas de représentants, pas de chef, pour décider ? Comment on détermine des objectifs, comment on continue, comment on construit. C'est la question qui va se poser tout au long du documentaire. Et le film y répond en partie. Le mouvement n'a pas réussi à répondre à Lordon. Ils n'ont pas réussi à construire en 3 mois. Par contre ils ont réussi autre chose.

On comprend rapidement que Nuit Debout commence par une longue phase préparatoire faite de négociations, de tentatives de redéfinitions, de rapports de force, d'errances théoriques etc. C'est une forme de réflexion méta-démocratique que vous vouliez montrer ?

Non, c'est ça qu'on appelle la démocratie. La démocratie, c'est la forme. Le pouvoir du peuple... une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit sans la forme. Il n'y a pas tout de Nuit Debout. Dans une commission, on entend quelqu'un se plaindre du fait qu'on ne parle pas du fond, qu'il n'y a pas d'action, et quelqu'un lui répond qu'on est là pour travailler sur la forme, et qu'il y a d'autres commissions pour ça. Ce film-là, c'est la démocratie, c'est la forme, c'est comment on voudrait que ça fonctionne pour que l'on soit tous entendus ? On peut s'exprimer librement, mais ce que l'on dit ne se transforme jamais. Il y a quelque chose qui ne marche plus dans la démocratie, il faut changer la forme, la manière de faire. Est-ce qu'il faut voter autrement ? Ne pas voter ? Des tirages au sort ? Revoir la Constitution ? C'est ça qu'ils mettent en chantier sur cette place. Le premier pas, c'est donner la parole à tout le monde, et écouter tout le monde. Et ça prend déjà beaucoup de temps. Aujourd'hui, le Parlement est en train d'être réorganisé. Il y aura moins de députés, les sénateurs auront moins de temps de parole. C'est un enjeu crucial.

Vous parlez de vote, justement, qui apparaît comme un thème très clivant dans le film. Pensez-vous que Nuit Debout a mis en lumière un rapport de plus en plus conflictuel au vote en France ?

On a quand même un président qui dit qu'il est légitime alors qu'il n'a été élu qu'avec 11%. Après, il y a plein de gens qui ont voté pour lui, certes, mais contre Marine Le Pen, et tout le monde le sait. On n'a pas voté pour les ordonnances, ni pour la Loi Travail. On n'a absolument pas dépassé le problème. Ce qui se pose à Nuit Debout, c'est quelque chose qui traverse la société entière. Ce n'est que l'incarnation d'un ras-le-bol – on a bien vu l'abstention. Et ce besoin d'autre chose, le fait que les gens trouvent que le vote n'est pas du tout juste, s'il n'est pas pris en compte (et ce n'est pas pris en compte), ça va être assez explosif aux prochaines élections. Le gouvernement, pour l'instant, ne veut absolument pas entendre qu'il y a quelque chose qui ne fonctionne pas avec le vote, tel qu'il est fait. Je pense que Nuit Debout là-dessus a exprimé un trop plein qui n'a pas eu d'issue, malheureusement. Là-dessus, Lordon avait raison, ça a été recouvert par le jeu électoral, et rien n'a été résolu.

Dans quelle mesure une démocratie plus participative ou plus directe est envisageable aujourd'hui ? Est-ce que Nuit Debout a trouvé une solution ?

Non, je pense que Nuit Debout n'a simplement pas eu le temps du tout de le faire. Ils étaient pris entre les CRS, les gaz lacrymogènes, la pluie, le 49.3, l'urgence de la lutte contre la loi El Khomri etc. Ils ont ouvert des questions mais... Il y a plein de solutions je pense : le tirage au sort, la décision par consensus. Il y a plein de choses possibles, plein de gens qui réfléchissent là-dessus. Mais y réfléchir c'est une chose, mettre en pratique c'est autre chose. Ce qui était chouette avec Nuit Debout, c'est qu'ils essayaient de mettre en pratique. C'est très, très lent, mais ils essayaient de mettre en place un processus de vote. Il y a des tas de choses possibles, mais qui ne sont pas prises en compte par les partis traditionnels, même si la France Insoumise essaye d'y penser, en proposant une Constituante, pour remettre les choses à plat.

Un moment donné un jeune homme intervient, dit qu'il n'y a pas assez d'action et trop de débats, trop de sophismes. Vous souscrivez à son avis ?

Non, il y avait des actions. Elles ne sont pas tellement dans le film, qui est sur la forme, mais il y avait beaucoup d'actions. Elles sont évoquées par certaines personnes, quand elles parlent de la violence, de l'apéro chez Valls, de quelques manifestations. Après, ces actions pouvaient partir un peu dans tous les sens. Je ne pense pas que l'action ait été tellement plus efficace que la parole, finalement. On a tendance à opposer les deux, mais si on veut que l'action soit efficace, je pense qu'il faut passer par la parole. Il faut la définir. Il ne faut pas les opposer. L'action est restée désordonnée, tout autant voire plus que la parole, qui avait quand même trouvé une manière de se construire.

Oui, et puis il y avait un décalage entre deux temps. Le temps court des urgences de la politique, et le temps long de la démocratie...

Oui, et c'est rentré en collision parce que le temps court de l'urgence, du 49.3 est tombé pile au moment où ils réfléchissaient sur le processus de vote. Pile la même semaine. C'est à partir de là, je trouve, que le mouvement a commencé à se déliter. Il y avait cette urgence, qui ne va pas avec le temps de la démocratie. Quand on veut être démocratique, on est long. Les ordonnances c'est très efficace, c'est très rapide, mais ça n'est pas du tout démocratique !

Vous ne le montrez pas beaucoup, mais la police est toujours restée présente près de la Place de la République. Pendant la manif du 5 juillet vous vous êtes faite arrêter avec votre équipe...

Oui, c'était vraiment la fin. L'une des dernières manifestations qu'il y a eu sur le pont de la Concorde, face à l'Assemblée Nationale, lors du deuxième 49.3. C'est là que je me suis faite arrêter avec mon équipe, alors que c'était très calme, il y avait très peu de monde, mais simplement les CRS n'ont pas supporté que je filme les fouilles qu'ils faisaient systématiquement aux gens qui étaient sur la place. Ils triaient les gens : ceux qui avaient l'air de touristes pouvaient passer, et les autres étaient fouillés. Ils les forçaient à entrer dans une nasse qui est devenue de plus en plus grande et qui a duré 8 heures, un truc de fou. Moi je me suis faite arrêter au début, au prétexte que je n'avais pas le droit de filmer, parce qu'un arrêté préfectoral était sorti ce jour-là, interdisant toute personne de filmer ! Évidemment ils ne m'ont jamais montré le papier, donc j'ai dit que j'avais le droit de filmer, et un moment donné, un groupe de CRS s'est rassemblé autour de moi pour me prendre la caméra. Je me suis accrochée à la caméra, un jeune homme s'est interposé verbalement, a été mis à terre avec une violence incroyable. Il a passé 2 nuits en garde-à-vue, a eu un procès avant d'être finalement relaxé. Et nous, on a été amenés au commissariat, on nous a pris notre matos, on nous a accusés d'avoir frappé etc. Au bout de trois heures on est allés au commissariat du 15ème, où le commissaire nous a dit que c'était une privation abusive de liberté et nous a relâchés. Je suis retournée sur la place pour filmer les CRS en leur montrant bien que j'étais de nouveau là ! Et donc j'ai passé 8 heures dans la nasse avec les autres. Elle était très calme mais eux étaient très violents. Ils ont arrêté un gars, Fred, un periscopeur qui filme souvent les violences policières, qui a été arrêté plein de fois et qui a pris 4 mois ferme – il passe en appel le 19. Je n'ai pas insisté sur la présence policière dans mon film. Je voulais que l'on sente la présence de la police, la manière dont elle a tenté d'imposer le silence, en bloquant le camion qui contenait tout le matériel, la sono, avec les gaz lacrymogènes qui nous empêchaient de parler.

Pensez-vous que Nuit Debout a changé la manière dont on pense la révolte ? Y a-t-il un avant et un après ?

Je pense, oui. Ça a généralisé des pratiques qui se font par ailleurs, dans les ZAD, les mouvements du forum social, à l'étranger. Mais je pense que Nuit Debout l'a généralisé parmi une génération qui n'était pas forcément très politisée, qui s'est politisée avec Nuit Debout, qui en avait marre de la politique traditionnelle, et qui ont vu que la politique pouvait les impliquer autrement. Que la politique ce n'était pas que voter, écouter les meetings d'un tel ou d'un tel. Je pense que ça a introduit dans les révoltes et les mouvements sociaux une part de démocratie encore plus grande que ce qu'il pouvait y avoir.

On parle parfois de « génération Nuit Debout », vous pensez qu'elle existe ?

C'est le temps qui nous le dira mais je pense, oui ! Moi j'ai un fils qui a 20 ans, j'y étais plus souvent que lui, c'est un peu paradoxal, mais bon il y est allé et je sais que c'est ça qui l'a ouvert à la politique. Il n'a jamais voulu parler politique avant ça, ça ne l'intéressait pas. Moi, je ne trouvais pas les mots pour le convaincre. À Nuit Debout, il a entendu une nouvelle manière de faire, et il est aujourd'hui très politisé. Il a suivi les élections de près, il s'est intéressé à plein de choses, il est attentif, et je pense qu'il n'est pas le seul. Je pense qu'il y en a beaucoup qui ce sont soit radicalisés, soit sont entrés à la France Insoumise, par exemple, où il y a quand même ce désir d'horizontalité. Donc oui, je pense qu'il y a une génération Nuit Debout.

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