ces drag queens se sont donné pour mission de changer l'univers du jeu vidéo

Sur Twitch, les Stream Queens offrent une safe place aux gamers queers, à l'écart de la majorité blanche, hétéro et cisgenre qui domine largement la plateforme.

par Ed Nightingale
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30 Août 2019, 8:46am

« Il est deux heures du matin, et il m'appelle. Mon fiancé et moi sommes endormis. Il m'appelle sur mon portable, et il appelle mon fiancé sur son portable aussi. Non seulement je suis déjà en panique, mais en plus il mêle mon fiancé à tout ça. En même temps, il y a quelqu'un qui tambourine à ma porte. Je suis effrayée..

Ce sont les mots d'Elixa, une streameuse drag sur Twitch, qui raconte la cyber-attaque dont elle a été victime, perpétré par des trolls ciblant exclusivement les streameurs LGBT de la plateforme. « J'ai failli quitter le streaming après cette affaire, ajoute-t-elle. Mais j'ai pensé à ma communauté, à l'impact que je pouvais avoir sur tous ces gens. J'ai mis du temps à accepter qui je suis, à refuser la censure. Ça n'arrivera pas. »

Elixa fait partie de The Stream Queens, un groupe d'artistes drag qui jouent aux jeux-vidéo ensemble, sur Twitch, la plateforme de référence du streaming. On y retrouve principalement des joueurs de Fortnite, Overwatch, League of Legends : ils créent une chaîne sur le site, se filment en train de jouer et permettent aux spectateurs de commenter dans une fenêtre de chat. Les streams et discussions sont parfois ouverts à tous, parfois réservés aux abonnés. Les streameurs les plus importants de Twitch reçoivent des milliers de dollars en donations, souscriptions mensuelles et revenus liés à la publicité.

The Stream Queens a été initialement lancé par la drag-queen Deere dans le but de réunir les streameurs drags et de les visibiliser sur la plateforme. Début 2019, Deere est rentrée dans l'histoire en devenant la première drag-queen « Twitch Partner » des Etats-Unis, ce qui offre au joueur la possibilité de créer sa propre équipe. En tant qu'équipe, les streameurs peuvent faire la promotion les uns des autres, se regrouper autour d'un thème et de valeurs communes. Evidemment, la première initiative de Deere en tant que Partner aura été de créer une team pour drags. Après ses timides débuts aux Etats-Unis, la team compte aujourd'hui plus de 30 membres dans le monde entier, jouant à une grande variété de titres et mettant en lumière leur identité drag.

« J'ai commencé à streamer parce que j'ai toujours aimé les jeux-vidéo et le drag. Je me suis dit que si ça m'intéressait moi, ça intéresserait forcément d'autres personnes, raconte Deere, qui utilise sa plateforme en ligne pour offrir une safe place, et est appréciée par ses spectateurs pour son soutien et sa gentillesse. Sur internet, tu peux toujours trouver ta communauté, quelle qu'elle soit. Quand je streame, je m'assure que mon chat est safe, que tout le monde se sent accepté, soutenu, et soi-même, parce que je sais que tout le monde n'a pas eu la même expérience que moi. »

Mais comme en témoigne l'attaque subie par Elixa, à la gentillesse, l'aspect communautaire et au soutien qui règne dans cette frange du game s'oppose un côté obscur et toxique. Les streameurs sont majoritairement des hommes blancs, évoluant dans un milieu où l'invective et parfois l'insulte font malheureusement partie du jeu. Certaines stars de la plateforme - comme Tyler « Ninja » Blevins et Alinity Devine - ont déjà été suspendues pour propos racistes ou misogynes. Ninja, qui a récemment quitté Twitch pour rejoindre le site rival, Mixer, a très vite vu sa chaîne envahie d'images pornographiques. Quasiment au même moment, Twitch entamait des procédures judiciaires pour identifier des utilisateurs ayant posté des vidéos de l'attaque de Christchurch. Par ailleurs, certains streameurs ont subi des raids du SWAT (équivalent du GIGN) chez eux en plein milieu de leur live, après que des personnes aient appelé la police pour faire croire à un danger.

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Trashly

Les streameurs LGBTQ sont particulièrement touchés pas ces trolls, qui remplissent leur chat de commentaires haineux. Dans ce contexte, les Stream Queens forment un groupe vital, à la fois pour les streameurs queer et pour leur communauté. C'est une oasis de diversité et de positivité : des joueurs drags, unis contre les trolls.

C'est cette communauté soudée qui a poussé Elixa à reprendre le streaming après sa cyber-attaque. En tant que streameuse drag-queen, sa chaîne a été ciblée des trolls rapidement bloqués par des modérateurs. Après que l'incident ait été signalé à Twitch, la situation s'est envenimée, et la haine en ligne s'est traduite IRL. Les divers abus et tentatives d'harcèlement ont même nécessité l'intervention de la police.

Mais cette mésaventure a rendu Elixa encore plus forte qu'auparavant. Elle est connue pour être très ouverte avec ses spectateurs ; prête à évoquer son combat contre la dépression et l'anxiété tout en jouant. Cette attitude a inspiré son public, qui lui pose régulièrement des questions sur son parcours, la manière dont elle a vaincu son anxiété ou son coming out. Le tout entre deux conseils purement vidéo-ludiques. « Maintenant que je me suis lancé là-dedans, je me sens en totale confiance, c'est une bénédiction, explique-t-elle. L'objectif principal de mon stream, c'est de pousser les gens vers cette forme de confiance. Les pousser à s'aimer eux-mêmes. C'est quelque chose que j'ai moi-même mis du temps à faire

Le groupe compte également le drag-king Ecto Babble, qui insiste sur le fait qu'en tant que streameur, s'affirmer en tant que drag-king est tout sauf évident. « Les gens iront toujours taper 'drag-queen' et très rarement 'drag-king, explique-t-il. La plupart des gens ne savent même pas que l'on existe. On fait de notre mieux pour se faire entendre. Les drag-queens sont de plus en plus populaires, parce que ce sont des personnages féminins, mais le but d'un drag-king c'est de ressembler à un mec, et les stéréotypes masculins sont beaucoup moins attirants. »

En grandissant, l'équipe s'est complétée d'artistes européens, comme Eevolicious, une queen du Portugal connue pour son humour irrévérencieux et ses personnages hauts en couleurs - notamment une parodie de Britney Spears et une nonne, Sister Gaecure. Malgré l'océan qui la sépare d'une grande partie des autres membres, elle se sent très proche d'eux. « Nous sommes devenus de véritables amis. On s'entraide, on se donne des conseils. J'adore l'idée de créer une communauté de cette façon. »

Même si leur transformation drag est un exercice physique, les queens sont toutes d'accord pour dire qu'en tant que personnes LGBTQ, streamer en drag leur booste la confiance. « Quand je stream en drag, mon nombre de specateur double, assure Elixa. Et je m'amuse plus, je flirte, je suis plus drôle en drag-queen. Je suis dans la mesure de faire plus de choses avec mon corps. »

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Ecto Babble

Le gros problème reste évidemment les trolls. « Quand tu commences à adresser le genre en dehors de ce qui est accepté en société, tu as des réactions brutales d'une petite partie du public, haineuse, explique Trashly, une autre membre. Si tu stream en indiquant que tu es LGBT, tu te fous déjà une cible dans le dos. Si tu ne le fais pas, tu n'aides pas à construire cette communauté en ligne. » Le groupe a décidé de prendre les choses en main, mettant à disposition un réseau pour discuter des méthodes de gestion de trolls. « Je pense que l'important c'est de gérer tout ça avec grâce, positivité et amour. Cet espace doit rester plein d'amour. Les trolls veulent y marquer leur empreinte. Pourquoi devrait-on leur offrir ce plaisir ? » questionne Deere.

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Deere

Le plus important reste cela : les Stream Queens ont permis à tous ces artistes drag - et plus encore - de rejoindre ce havre de paix en ligne. Comme l'explique Trashly, « Je n'ai jamais eu de rapports aussi proches avec d'autres queens. Ça fait longtemps que j'entends RuPaul nous conseiller de se trouver une tribu, et jusque-là je n'y étais pas parvenue. C'est le cas aujourd'hui. » Et cette communauté ne fait que grandir, et se développe également IRL, via des meetings ou des opportunités professionnelles. Deere est par exemple sur le point d'animer la toute première conférence des Stream Queens a TwitchCon.

Pour Elixa, le plus beau reste sa relation avec ses fans. « Même si l'on est sur une plateforme de jeux vidéo, j'adore parler de santé mentale, ça permet de faire évoluer les regards sur certains sujets, de redonner de la confiance à certaines personnes et de les aider à avancer. C'est un rôle incroyable. »

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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