sniffer les vêtements de l'être aimé, la nouvelle lubie du cinéma queer

De « Et puis nous danserons » à « God’s Own Country » en passant par « Brockeback Mountain » et « Call Me By Your Name », l’olfactophilie prend tout son sens dans le cinéma LGBTQ+.

par Iana Murray
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19 Novembre 2019, 10:21am

L’amour nous fait faire des choses étranges. Que ce soit surveiller obsessionnellement notre téléphone en attente d’un texto qui n’arrivera jamais ou faire l’amour à une pêche, le désir peut être à la fois émancipateur, source d’expérimentations, et hautement autodestructeur. C’est exactement ce qu’est allé explorer le récent film Géorgien Et puis nous danserons, une romance queer dans laquelle Merab (Levan Gelbakhiani), membre d’une troupe de danse traditionnelle, tombe amoureux (pour la première fois) de son rival, Irakli (Bachi Valishvili). Alors qu’il découvre de nouvelles émotions, Merab, généralement très sûr de lui, se perd et teste à plusieurs reprises la réciprocité de ses sentiments : il vole la boucle d’oreille d’Irakli, ou fait la manche dans la rue, pour récolter l'argent qui lui manque pour ajouter du crédit à son téléphone et envoyer un texto.

Mais c’est un autre moment, particulier qui, quand j’ai vu le film, m’a fait agripper le bras de mon ami. Au détour d’une scène, Merab voit les vêtements d’Irakli posés sur un banc du vestiaire de la salle de danse. Après une demi-seconde d’hésitation, il s’empare du t-shirt blanc du garçon, le porte à son nez, inspire fortement puis replie soigneusement le vêtement avant de le reposer où il l’a trouvé.

Voir un personnage renifler les vêtements de son crush provoque chez moi une montée de sérotonine inexplicable. Et si l’acte peut sembler étrange à certains, il est de plus en plus récurrent à l’écran, particulièrement dans le cinéma LGBT. TV Tropes, la base de données des clichés ou procédés d’écriture répétés par la pop culture appelle ça le « reniflement pervers », et le décrit comme l’indication que quelqu’un – généralement un « méchant » masculin – est « attiré de façon très malsaine et sinistre » par une jeune femme. Mais dans le cadre des romances queer, « sniffer » les vêtements n’a la même connotation. Dans ces films, le reniflement se transforme en acte d’affection, tendre, pratiqué en solitaire.

Il y a une intention empreinte d’urgence dans le fait de sentir les vêtements. C’est ici un acte plein de sens : clairement, qui renifle des vêtements à part pour vérifier si le linge est encore portable ou à lancer dans la machine ? C’est, surtout, l’acte d’une personne en recherche désespérée de connexion, si inquiète de la réaction de la personne suscitant son désir qu’elle choisit d’abord de se tourner vers un objet inanimé. Une manière de prendre la température, mais avec le nez.

Cette opération reniflement prend une dimension autre dans le cinéma queer, parce que le désir queer s’opère, au moins initialement, dans le secret, loin de la menace du regard hétéronormé. Quand Merab et Irakli consomment enfin leur relation, on entend en fond sonore des voix d’hommes bourrus et bourrés. Le danger d’une vie dans un pays, la Géorgie, extrêmement conservateur, est constamment présent. C’est seulement dans ce sanctuaire du vestiaire, où Merab et Irakli arrivent très tôt le matin, plusieurs heures avant les autres, que Merab est libre de renifler ce t-shirt sans crainte de jugement.

Call Me By Your Name ne possède aucun antagoniste homophobe et aucune pression sociétale non plus, mais le premier signe de l’attirance d’Elio (Timothée Chalamet) pour Oliver (Armie Hammer) se manifeste dans l’intimité d’une chambre, où Elio trouve le maillot de bain d’Oliver et l’enfile sur sa tête, excité par le mélange d’odeurs de crème solaire musquée, de chlore et de transpiration. Avant qu’un personnage n’initie quoi que ce soit avec l’objet de son désir, le contact avec l’odeur est généralement le premier acte physique – ce moment décisif où l’attirance n’est plus seulement dans la tête. Ce sentiment, peu exploré, devient si fort et urgent qu’il se transforme en cet acte, étonnant, inhabituel.

Mais c’est également une image très érotique. Dans Les amours imaginaires, de Xavier Dolan, le personnage incarné par le même Xavier Dolan se dispute l’affection d’un garçon avec sa meilleure amie. Si la grande partie du film consiste en une bataille à la fois drôle et dure pour savoir qui impressionnera le plus le garçon, l’acte de désir le plus puissant est solitaire. Dans une scène, Dolan fouille une pile de linge sale, y trouve une chemise et l’attache autour de sa tête avant de se masturber, stimulé par son odeur. Il existe une scène à peu près similaire, de plaisir solitaire, dans le film de 2015 Closet Monster, où un ado se touche dans une salle de bains, excité par l’odeur d’un t-shirt appartenant à son insaisissable crush. Le film – une représentation surréaliste et violente de l’homophobie intériorisée – décortique également les implications transgressives de cet acte : l’excitation olfactive fait naître chez lui une insupportable boule au ventre insupportable qui se manifeste chaque fois qu’il ressent du désir pour un homme.

Renifler les vêtements est un penchant plus facilement associé aux hommes, mais il ne leur est évidemment pas exclusif ; les films lesbiens Carol ou Mademoiselle y font également référence. Par ailleurs, l’exploration du désir adolescent déployé par Céline Sciamma dans Naissance des pieuvres pousse le « reniflement » à sa limite la plus provocatrice. Une jeune adolescente se prend d’une obsession pour une fille, Floriane (jouée par Adèle Haenel), et dans un moment d’imprudence s’en va voler les ordures de Floriane pour y trouver une serviette hygiénique usagée, qu’elle porte brièvement à son nez. Que ce soit la sueur, le sperme ou le sang menstruel, aucun fluide corporel ne résiste à un nez curieux.

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Malgré son imagerie sexuelle, le reniflement a des connotations qui vont au-delà de la simple olfactophilie (l’excitation sexuelle pour les odeurs émanant du corps, dit Google). Une étude de 2018 suggère que sentir les vêtements portés par un partenaire a un effet apaisant, et que cet acte peut avoir les effets d’une drogue (provoquer l’euphorie ou la sérénité). Et qui peut oublier l’image dévastatrice de Heath Ledger embrassant une chemise en denim dans Brockeback Mountain ? Ici, les vêtements deviennent l’artefact du souvenir : Ennis s’accroche à l’odeur de Jack (Jake Gyllenhaal), la seule trace qu’il garde de lui. Porter un vêtement peut également devenir aussi important que de le sentir : un pull dans God’s Own Country, une chemise dans Call Me By Your Name… Ce n’est pas que le musc corporel auquel les personnes s’attachent, mais la boue, le sang, l’herbe et tous les souvenirs partagés qui produisent cette odeur unique.

Quand le reniflement des vêtements apparaît dans des films ostensiblement homosexuels, l’acte vient déranger le statu quo, et ajouter un homo-érotisme subtil. Tom Ripley pressant son visage contre un Dickie Greenleaf endormi dans Le talentueux Mr. Ripley, Miss Danvers caressant les desosus de son employée dans Rebecca et Sal Mineo embrassant la veste de James Dean dans La fureur de vivre.

Rien n’incarne mieux la sensation éprouvante du premier amour que le fait de renifler des vêtements portés comme s’ils étaient une bombe de bain dsortie tout droit d'un rayon Lush. Parfois, c’est un reniflement rapide, une exploration timide ; parfois, c’est une inspiration profonde, comme pour essayer de tout savoir de l’objet du désir. Quoi qu’il en soit, on peut dire du reniflement qu'il est sans doute le symbole le plus viscéral de l'érotisme queer.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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and then we danced