Adolescentes, Sébastien Lifshitz

avec tendresse et acuité, sébastien lifshitz raconte l'histoire des oubliés

Au Centre Pompidou, une rétrospective s'attarde sur le travail de Sébastien Lifshitz, cinéaste et conteur d'histoires oubliées. i-D l'a rencontré.

par Marion Raynaud Lacroix
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16 Octobre 2019, 3:40pm

Adolescentes, Sébastien Lifshitz

Après ses études à l’école du Louvre, Sébastien Lifshitz a travaillé au Centre Pompidou en tant qu’assistant. Sans doute y a t-il confirmé son goût pour les images, son obsession pour les histoires qu'elles contiennent et son talent pour en capter les secrets. Aujourd’hui, le documentariste revient au Centre Pompidou comme artiste invité. Entre temps, il a appris à faire des films et à tirer le fil de photographies qui racontent, mises bout à bout, un peu de lui et beaucoup de nous : une histoire des marges où se croisent des oubliés, des féministes, des homosexuels, des adolescents, des transgenres et des gens supposément normaux. Il a aussi réalisé des documentaires, des long-métrages de fiction, commissionné une exposition et publié un ouvrage rappelant, avant sa déferlante, que le mouvement queer ne venait pas de nulle part. Qu'il avait une histoire et devait son existence à des vies invisibles, oubliées, écartées des récits et des commémorations, qui méritaient bien que nos regards s'attardent sur elles.

Jusqu’au 11 novembre, une rétrospective redonne à voir ses films tandis qu'une exposition, Inventaire infini, permet de retracer l'itinéraire de son regard. On y découvre sa mise en récit de photographies amateur à travers des thématiques qui lui sont chères - l'identité, la disparition, le désir, le flou - et sa réelle école, non pas celle du cinéma mais du regard, curieux et toujours bienveillant. i-D l'a rencontré.

L'exposition Inventaire infini recense plusieurs centaines d'images issues de votre collection personnelle. Comment est née votre passion pour la collection ?

J'ai grandi à Paris et le marché aux puces était pour moi une sorte de caverne d'Ali Baba. À l'époque, il n'y avait pas internet, donc les puces, c'était le Google des années 1980 - la possibilité de trouver tout et n'importe quoi. Sur le passage, je tombais toujours sur de vieux cartons contenant des photos abandonnées dans lesquelles je piochais. Je n’avais pas l'intention d'en faire une collection mais je me suis pris au jeu de cette collecte et des années après, j'ai réalisé que mon geste était assez obsessionnel. Un jour, j'ai commencé à les classifier et ensuite, à faire du montage avec ces images pour les mettre en récit.

Quel est l’intérêt de cette photographie amateur ?

La photographie vernaculaire, c'est toute la photographie qui n'est pas artistique, cette immense production qui nous entoure et qui m'a énormément imprégné adolescent. À travers mon travail, j’ai voulu montrer que ces images auxquelles on accorde si peu de valeur sont importantes parce qu'on y trouve des trésors - à la fois esthétiques, narratifs, sociologiques, historiques. De manière plus personnelle, ces images sont aussi des témoignages d'hommes et de femmes qui ont existé, dont les vies ont été effacées par le temps. Les mettre dans un cadre ou sur un mur, c'est une manière de les ramener à la vie, une façon de rendre hommage à tous ces morts.

« L'histoire officielle de l'homosexualité a toujours été une histoire victimaire, tragique, impossible et pourtant, j'étais face à des témoignages [...] plutôt heureux. »

Dans la photographie et le cinéma, votre travail est habité par la question du genre et de l'homosexualité. Comment ces questions se sont-elles glissées dans ces images ?

Il se trouve qu'au fil des années, j'ai collecté des images traversées par l'homosexualité. Au début du XXème siècle, s'exposer sur une photographie en tant qu'homosexuel était une chose dangereuse. Le monde était hostile à ces désirs considérés comme immoraux et surtout punis par la loi. Ces témoignages sont rares et ils ont généralement été détruits - soit par les protagonistes eux-mêmes soit par les descendants de ces familles parce qu'il y avait là quelque chose de scandaleux. L'histoire officielle de l'homosexualité a toujours été une histoire victimaire, tragique, impossible et pourtant, j'étais face à des témoignages d'amour de couples qui semblaient plutôt heureux. Pouvait-on faire autant de généralités sur la condition homosexuelle ? Certes, il y avait un contexte hostile qui rendait la vie des homosexuels souvent extrêmement difficile et malheureuse, parfois certainement tragique. Mais était-ce le cas de tous ? Peut-être que certains individus - sans doute même plus qu'on l’imagine - ont réussi à négocier quelque chose avec eux-mêmes, avec leurs familles, leur environnement pour réussir à vivre ce qu'ils étaient et accomplir leur vie amoureuse et sexuelle. C'est ce que racontaient ces témoignages photographiques.

C’est à partir de ces témoignages photographiques qu'est né le film Les Invisibles ?

Oui, c'est un film qui m'a directement été inspiré des photos que j'ai trouvées. Il n'y a généralement aucun contexte dans ces photos : ce sont des pages vierges sur lesquelles je peux projeter un peu tout ce que je veux et j'ai l'impression qu'elles recouvrent 10 000 histoires. C'est ce que j'aime. La meilleure manière de répondre à la question que je me posais était d'aller à la rencontre d'hommes et de femmes de France issus de tous les milieux sociaux, de les interroger pour tenter de retracer leur vie sur cette question d'accomplissement identitaire.

Est-ce que le fait de voir dans ces images une homosexualité qui a échappé à beaucoup d'autres n'en dit pas long sur le manque d'images et de représentation ?

Certainement. Surtout sur le manque d'images de ma génération : pendant très longtemps, je ne savais pas ce que signifiait vieillir en tant qu’homosexuel. Je ne savais pas que ça existait : les photos étaient rarissimes, personne ne s'intéressait à la question. Avec « Mauvais genres », j'ai remonté le fil de la culture queer - c'est un geste de mémoire important pour moi. Aujourd’hui, on a le sentiment que le queer est quelque chose de nouveau, à la mode. Mais pas du tout ! Ces questions étaient prégnantes de la même manière au XIXème siècle et encore avant. Je trouve passionnant de voir qu'à ces époques beaucoup plus hostiles, qui étaient dans une répression sauvage, violente vis-à-vis de toutes les minorités, des gens ont réussi - ou pas - à vivre ces vies différentes.

Le courant queer est devenu de plus en plus visible ces dernières années, jusqu'à s'exposer à des tentatives de récupération commerciale. Qu'en pensez-vous ?

Je pense que plus on en parle, mieux c'est. Il peut évidemment y avoir une instrumentalisation mais peu importe, l'important c'est que des gens deviennent visibles et témoignent. Je trouve que ça participe malgré tout d'une forme d'éducation. Quand je vois que l'acteur de la série Pose est récompensé aux Emmy Awards, je me dis ça raconte quelque chose. Ce n'est pas seulement de l'opportunisme, je pense qu'il y a un phénomène de société plus profond. On est en train de découvrir que l'identité est plus complexe qu'elle n'y paraît, qu'on n'est pas seulement un homme ou une femme, que l'identité est une sorte de continuum sur lequel on peut se placer, qu’elle est multiple, plurielle.

« Chaque individu est libre de faire ce qu'il entend : personne n'est obligé de se marier, de vivre dans la fidélité, d’adopter des enfants, d’avoir recours à la PMA. »

Votre génération a connu la pénalisation de l'homosexualité. Ces dernières années, l'avancée des droits - notamment le Mariage pour Tous - a œuvré à une forme de normalisation de l’homosexualité. Comment la vivez-vous ?

Au moment des Invisibles, certains témoins étaient choqués d'une telle revendication. Dans le fond, beaucoup d'entre eux avaient lutté pour être différents et ne pas se conformer à ce modèle « hétéroflic » leur demandant de correspondre au modèle traditionnel du couple. Pour eux, l’idée du droit à l'indifférence, du droit à être comme les autres était une forme de d'abandon de leur identité. En même temps, ils comprenaient que c'était un signe de l'époque qui menait, dans le fond, à l'aboutissement de cette lutte pour l'égalité des droits. Chaque individu est libre de faire ce qu'il entend : personne n'est obligé de se marier, de vivre dans la fidélité, d’adopter des enfants, d’avoir recours à la PMA. Dans l'absolu, savoir que l'égalité des droits est là, qu'elle est actée par une loi, c'est très important, ça évite de se sentir considéré comme un sous-citoyen. Il y a dix mille manières d'être hétérosexuel comme il y a dix mille manières d'être homosexuel. Je crois que c'est ce qu'il faut revendiquer : il n'y a pas qu'une manière d'aimer, de s'accomplir, de vivre l'amour et le sexe. Plus la société est diverse, plus je la trouve passionnante, riche et saine.

Dans ce contexte, où continue de se situer la véritable marginalité ?

Je ne raisonne pas en terme de marge et de norme. Les personnes auxquelles je m'intéresse sont comme des frères et des sœurs : quelque chose de ce qu'ils sont et de ce qu'ils ont traversé résonne en moi. Ce qui m'intéresse, c'est de donner à voir ce qu'on ne voit pas, faire le portrait d'hommes et de femmes dont j'ai trouvé les vies et les personnalités exemplaires, merveilleuses, drôles. Mes films ne font que leur rendre hommage. Ils sont mon panthéon, mes héros - certainement pas ceux de mes parents, de mes grands-parents ou de mes voisins. Mais ce sont les personnes les plus fantastiques que j'ai rencontrées.

« Les adolescents mettent leur vie en vitrine à travers les réseaux sociaux : ce qu'ils sont, ils le sont au regard de tous. »

Votre nouveau film - dont la sortie est prévue pour l'été 2020 - s’attarde sur l’adolescence. Quel regard portez-vous sur cet âge ?

J'avais depuis longtemps le désir de filmer une vie à travers le temps. C'est ce que j'ai essayé de faire dans Les Invisibles : ces gens racontent ce qu'ils ont traversé, depuis leur naissance jusqu'à leur grand âge. Je voulais, encore une fois, raconter un parcours de vie sur 5 ans, à un âge où on change beaucoup où on est en pleine construction. J'ai donc choisi de filmer 2 adolescentes de leur 13 ans jusqu'à leur 18 ans à Brive-la-Gaillarde. Elles sont complètement opposées : l'une vient de la bourgeoisie provinciale, l’autre du prolétariat, l'une parle tout le temps, l'autre est réservée, l'une est mince, l'autre enrobée. Tout les oppose mais lorsque le film commence, elles sont dans le même collège, dans la même classe. Le film est un portrait d’elles et de leur amitié à travers le temps. Va-t-elle résister au passage du temps, à leur transformation ? C'est aussi le récit de ces 5 dernières années en France, sur la façon dont les jeunes se sont intéressés ou pas aux évènements politiques qui ont eu lieu. Ça a été une expérience de cinéma et de vie très intense.

Cette génération a un rapport à l'image très particulier, à dix mille de la pratique photographique dont vous retracez l'histoire. Qu'en avez-vous retenu ?

Il y a quelque chose de fascinant dans ce moment où les adolescents cherchent à savoir qui ils sont, ce qu'ils veulent devenir, quels sont leurs talents, ce qu'ils attendent de la vie. J'ai pu observer la violence de l'injonction à se définir, alors qu'ils en sont incapables. Ils mettent leur vie en vitrine à travers les réseaux sociaux : ce qu'ils sont, ils le sont au regard de tous. Le moindre accident, la moindre dérive prend des proportions phénoménales parce qu'ils sont en représentation permanente. L'injonction scolaire, parentale s'ajoute au regard qu'ils se fabriquent eux-mêmes via les réseaux sociaux. Il me semble que c'est donc doublement difficile.

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