Lorraine O'Grady

femmes, artistes et noires : une nouvelle expo célèbre le black power au féminin

Soul of a Nation, la nouvelle grande exposition du Tate Modern, met en lumière le travail des artistes afro-américaines qui ont marqué le mouvement Black Power dans les années 1960. Et il était temps.

par Emma Finamore
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11 Août 2017, 9:10am

Lorraine O'Grady

Cet article a été originellement publié dans i-D UK.

À la simple évocation du mouvement Black Power, la plupart des gens pensent à un homme, un membre du parti Black Panther – béret sur le crâne, flingue à la main –, à la performance de Beyoncé pendant la mi-temps du Super Bowl 2016, le poing en l'air, ou encore aux manifestations #BlackLivesMatter de ces dernières années. Autant d'élements et de moments qui ont joué un rôle important dans le long combat pour les droits civiques. Mais ce sont bien les Afro-Américaines, pendant les années 1960 et 1970 qui ont dessiné la colonne vertébrale du mouvement Black Power (au début des années 1970, les Black Panthers étaient composées à deux tiers de femmes). Beaucoup d'entre elles étaient des artistes activistes, et leurs œuvres sont présentées aujourd'hui à la Tate Modern dans le cadre d'une grande exposition, primordiale.

« Mon art est devenu mon arme. Une manière de contester visuellement le statu quo, » raconte Betye Saar, l'une des artistes présentée dans l'exposition Soul of a Nation : Art in the Age of Black Power. Née en 1926, c'est notamment à elle que l'on doit le premier mouvement de femmes afro-américaines en Amérique dans les années 1970. Son travail va puiser dans les emblèmes et stéréotypes attachés à la culture afro-américaine. Elle accorde des objets sacrés, puissants, issus de son enfance pour composer des sculptures colorées et éclectiques qui racontent l'histoire de l'expérience noire américaine.

The Liberation of Aunt Jemima (1972), l'un de ses travaux présentés pour Soul of a Nation, est une œuvre qui vient explorer le stéréotype réducteur de la figure maternelle noire dans la culture populaire et la radicalité avec laquelle les gens se battaient pour leurs droits civiques à l'époque. « Elle est devenue mon arme principale, ma guerrière contre le racisme, précise Saar en parlant de cette pièce. J'étais une jeune mère avec trois enfants. C'était ça mon boulot. J'étais très affectée, émotionnellement, par la violence dans le Sud qu'on voyait à la télévision. Les conflits entre les militants des droits civiques et les sudistes, les violences policières, les chiens, les lances à incendie contre les marcheurs pacifiques… J'étais très en colère. Je ne voulais pas que mes enfants voient ça à la télé. Le meurtre de Martin Luther King Jr. a aussi été très traumatique. J'étais très triste. »

Betye Saar, Rainbow Mojo

Cette rage, cette tristesse, elle a su la transformer en une force, un art, le souffle d'un changement. La célébre activiste, universitaire, auteure, et leader du Parti Communiste américain Angela Davis décrivait l'œuvre de Saar comme le catalyseur du mouvement Black Power, et comme une grande source d'inspiration pour toutes les artistes noires. Parmi ses autres travaux qui ont joué un rôle important dans son combat contre l'oppression, Saar cite Two Darkey Songs (1974), Is Jim Crow Really Dead ? (1972), Black Crows in the White Section Only (1972) et De Ol' Folks at Home (1974). « Toutes ces œuvres sont l'expression de ma réponse au racisme et à la violence de cette époque. »

Bien entendu pour Saar, le combat ne peut pas s'arrêter à son travail et celui de ses pairs de l'époque. Elle évoque alors l'importance des artistes noires qui travaillent et créent encore aujourd'hui, comme Sur Irons (aujourd'hui Senga Nengudi) et Suzanne Jackson. « Beaucoup d'artistes noires ont fait leur art pour combattre l'injustice et le racisme. Beaucoup de choses ont changé depuis, mais le racisme est toujours là, » déplore-t-elle.

Le travail de Jae Jarrell est également exposé dans le cadre de Soul of a Nation. Née en 1935, elle a su utiliser une mode radicale pour faire passer le message d'AfriCOBRA, le collectif d'artistes afro-américains qu'elle cofonde en 1968.

« Les vêtements sont comme un drapeau. Vous devez porter votre révolution, » assure Jarell. L'artiste a grandi à Cleveland, dans l'Ohio, encerclée par les étoffes de ses parents tailleurs. Dès le plus jeune âge, elle tient en elle un respect pour l'artisanat. Sa mère, chargée d'habiller les professeurs d'Harvard, lui fait faire le tour des fripes et insiste sur la diversité des pièces, des tissus et l'importance du détail. « Elle dépliait un col pour me montrer les lignes de couture, se souvient Jae. Et elle disait toujours 'Non mais regarde-moi ces finitions !' »

Jae Jarrell, Revolutionary Suit

Un saut dans le temps et Jae se retrouve en école d'art à Chicago, avec les mains dans plusieurs pratiques (la céramique, la couture, la peinture, la sculpture). Elle y tiendra son premier défilé de mode, « Fashion Safari », que lui inspire la décolonisation de plusieurs pays africains à l'époque. Plus tard, elle fonde AfriCOBRA avec son mari peintre, Wadsworth Jarrel, et trois autres artistes noirs dont la peintre et réalisatrice Barbara Jones-Hogu.

« On avait tous un tempérament très fort, on travaillait très dur parce qu'on savait ce qu'on voulait et où on devait aller, se souvient Jarell. On savait que rien ne nous ferait dévier de l'objectif : créer une organisation qui donne du pouvoir à notre communauté. » Et plutôt que d'amener le changement par la révolte politique, AfriCOBRA choisi à l'époque d'utiliser l'identité noire et une vision du monde nouvelle pour renforcer la solidarite, la confiance et l'amour de soi au sein de la diaspora africaine. Le collectif tend à supporter une révolution mentale, corporelle, spirituelle, et les magnifiques travaux qui en ont découlé reflètent exactement ceci.

De son côté, Jarell s'attelle à créer des vêtements uniques. Elle utilise le corps comme un vaisseau de la révolution en y incorporant des éléments divers : des murs de briques, des graffitis, des bandoulières colorées, du jazz ou des boucliers africains, comme pour son fameux Revolutionary Suit (1968) barré d'une fausse ceinture de munitions jaune, ou Brothers Surrounding Sis, jupe imprimée de figures colorées se tenant les bras en solidarité. Les deux pièces sont exposées pour Soul of a Nation.

En 1969, AfriCOBRA organise sa première exposition. Elle s'appelle The Black Family et elle se tient dans le studio de Jae et son mari, sur la 61 ème rue du quartier de Woodlawn, à Chicago. Elle est surtout une réponse au stéréotype de la famille noire dysfonctionelle présentée dans le Moynihan Report en 1965 : une étude très critiquée qui expliquait comment les familles monoparentales noires américaines étaient le fruit de la « culture ghetto ». La famille était alors (et est encore) un pilier central de la vie et du travail de Jarell. Elle estime que l'activisme, l'art et la famille ne sont pas exclusifs. «Tu emballes tes gosses et tu les emmènes avec toi, plaisante-t-elle. De la même manière que tu emmènes ta bouffe au boulot ! »

Faith Ringgold, American People #20: Die

Elle a amené pas moins de trois enfants dans le cercle AfriCOBRA, et voit ça comme une part infime mais représentative du message positif que porte le collectif. « On n'était pas tellement intéressés par les expos. Le plus important, c'était d'éclairer notre communauté de la plus belle manière possible. Notre travail ne vieillit pas, parce que notre démarche n'est pas étroite. Découvrir notre travail c'est comme entrer dans une cathédrale. »

Bien entendu, Jarrell et Saar ne sont pas les seules artistes exposées. Zoe Whitley, l'une des curatrices de Soul of a Nation, explique comment elle s'est donnée pour objectif de rééquilibrer la balance du genre dans l'art. « Je pense qu'il était temps qu'on ait une telle exposition. Ces artistes ont façonné l'histoire de l'art du 20 ème siècle, et pas seulement à l'échelle américaine. Et pourtant elles sont encore trop peu reconnues. Quand on parle de « l'art du 20 ème siècle », on pense systématiquement à Andy Warhol, jamais à Bettye Saar. On s'est vraiment attaché à faire de cette exposition une sorte de correcteur en termes de privilèges masculins et blancs. »

Zoe cite Alma Thomas, la première femme afro-américaine à être exposée en solo au Whitney Museum of American Art, en 1972, ou Faith Ringgold, deux femmes incroyablement inspirantes et mises à l'honneur pour Soul of a Nation. La peinture American People Series #20 Die (1967) de Ringgold porte un regard sanglant et sans concession sur les tensions raciales perçues de l'œil d'une femme à la fois noire et blanche.

Née à Harlem en 1930, Ringgold a réalisé de nombreux posters pour les Black Panthers – également exposés au Tate Modern – et quand le Whitney Museum organise une exposition sur la sculpture américaine des années 1930 sans y inclure d'artistes noires, elle aura su mobiliser et organiser des manifestations contre cette exclusion. En 1971 elle cofonde Where We At, un groupe d'artistes noires américaines.

Elizabeth Catlett, Black Unity

Parmi les exposantes on retrouve également Emma Amos, la seule femme membre du collectif Spiral, qui s'attache explorer comment les artistes afro-américains peuvent répondre au racisme et représenter au mieux leur communauté. Amos s'engage aussi dans le groupe Fantastic Women in the Arts, qui célèbre les œuvres et écrits des artistes femmes pour tenter d'expliquer pourquoi la révolution féministe des années 1960 et 1970 a fait défaut aux noires américaines.

Pour la curatrice Zoe Whitley, le plus important pour les femmes et artistes du mouvement Black Power, c'est qu'elles expriment des points de vue pertinents et même souvent incompatibles. C'est d'ailleurs un pré-requis valable pour tout groupe réunit dans le cadre d'une grande exposition. « Elles présentent toutes des positions et propositions différentes sur ce qu'est l'art, qui il doit toucher et comment il doit être montré, continue Whitley. Je veux qu'en ressortant de l'exposition les visiteurs aient saisi toute la complexité de « l'art noir » et qu'ils comprennent plus en profondeur la multiplicité de pratiques que l'on qualifie d'art « américain » ».

Malgré ces différences, toutes les femmes de ce mouvement artistiques semblent s'accorder sur une chose : elles sont noires et fières.

Emma Amos, Eva the Babysitter

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Texte Emma Finamore

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