marie-antoinette est le film le plus féministe de coppola (et de notre génération)

Voilà presque dix ans que le biopic luxuriant et controversé de Sofia Coppola sortait au cinéma. L'occasion de revenir sur sa réception très divisée et son portrait moderne d'une femme qui apprend à grandir.

par Emily Manning
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24 Octobre 2016, 9:15am

Je ne souviens pas exactement du moment où le film Marie Antoinette est arrivé au grand écran de ma petite ville, mais je sais que je suis allée le voir dès que j'en ai eu l'occasion. J'avais 14 ans. Comme la reine ado au destin funeste dans l'une des scènes les plus fortes du film ; quand elle est donnée au gouvernement français au milieu d'une forêt, déshabillé et destituée de toutes ses possessions (y compris son chien !). Je venais d'entamer ma première année de lycée et comme l'autrichienne Antoinette au milieu de la cour française, je ne savais rien de cet endroit étrange et des règles qui le régissaient - où s'asseoir, comment s'habiller, à qui parler, comment leur parler ?

Même si 200 années d'histoire sanglante me séparaient de la vraie Marie Antoinette (et si quelques millions d'euros me séparaient des Manolo et des macarons Ladurée de la version de Coppola), j'ai quand même pu retrouver quelque chose de moi dans un film qui, selon les mots de Rogert Elbert, « s'intéresse à la solitude d'une femme, et à un monde qui sait comment t'utiliser mais ne sais pas te mettre en valeur ou te comprendre. »

Le 10ème anniversaire de Marie Antoinette est l'occasion de faire un constat sur l'évolution culturelle qui s'est opérée depuis la sortie du film. En 2016, il semblerait que le film commence à comprendre avec sincérité les difficultés inhérentes au fait d'être une femme. À l'heure du numérique et dans les domaines créatifs, la féminité est devenue une source intarissable d'inspiration. Ses extensions visuelles complexes colorent les photos de Petra Collins, le design de Molly Goddard et les plans de Mustang, le premier film de Deniz Gamze Ergüven. La féminité inspire une nouvelle génération, comme elle a inspiré Leslie Gore dans les années 1960, Laurie Simmons dans les années 1970 et, donc, une jeune Coppola pour ses deux premiers films, The Virgin Suicides et Lost in Translation. La réalisatrice a elle-même reconnu Marie Antoinette comme le dernier volet de cette trilogie - une exploration de l'isolation, de l'aliénation, de la confusion et de la désillusion que vivent les filles en grandissant dans un monde qui tente de guérir leurs émotions et leurs questionnements complexes en leur imposant des diktats. Comme Sam Adams l'expliquait dans Salon, « Lost in Translation a été acclamé pour les mêmes qualités, cette atmosphère éthérée qui a valu à Marie Antoinette d'être attaqué. Ça avait plus à faire avec la sympathie des critiques pour la romance mélancolique du premier film, et à leur hostilité pour la féminité du deuxième. Mais finalement les deux se ressemblent énormément. »

J'avais traîné mon père à la séance. Il n'était pourtant pas exactement tombé en pamoison devant la bande-son néoromantique de Marie Antoinette - un coup de génie de la part de Coppola. Par contre, je n'ai que peu de souvenirs des critiques de presse qui entourèrent la sortie du film. On a ouï dire à l'époque que le public avait hué de sa première projection à Cannes, et tout le monde ne parlait que de ça. Elbert clarifia les choses plus tard. Selon lui, « pas plus de cinq ou dix personnes n'élevèrent la voix. » Et dans une interview, Coppola faisait timidement remarquait qu'il y avait « aussi eu une standing ovation. » Dans sa critique pour Slate, Dana Stevens remarquait que « les critiques n'étaient pas que mitigées, mais surtout divisées. Comme la réglisse, Marie Antoinette est un objet que l'on adore ou l'on déteste, et ces deux affects semblent directement liés à notre appréciation de la réalisatrice elle-même, et de son identification à la femme de Louis XVI. »

Toutes les critiques qui ont été écrites sur le film se concentrent essentiellement sur les similarités entre Coppola et son sujet. Pourtant, sa capacité à avoir de l'empathie pour elle ne devrait rien avoir de surprenant ; humaniser Antoinette était la meilleure solution possible. « Mon but était de retranscrire visuellement ce que je m'imaginais être l'esprit de Marie Antoinette… Donc les couleurs très sucrées du film, son atmosphère et sa musique adolescente reflètent ma manière de voir ce monde à travers les yeux de Marie Antoinette, » expliquait-elle dans une interview qui faisait écho à beaucoup d'autres. Pour son film, Coppola s'est librement inspirée de la biographie de la dernière Reine de France par Antonia Fraser. Après avoir pris la décision d'écrire et de réaliser le film, elle écrivait à Fraser : « Je sais que je suis capable d'exprimer ce qu'une fille vit dans la grandeur d'un palace, entourée de grandes robes, de fêtes, de rivales, et le combat qu'elle doit mener pour grandir et s'affirmer au milieu de tout ça. » Coppola confiait avec force qu'il lui était facile de s'identifier à Marie Antoinette, venant elle-même « d'une grande famille, et ayant lutté pour imposer (son) identité. »

Cette famille - l'une des plus puissantes dynasties d'Hollywood - et l'idée que l'on se fait de l'identité de Sofia qui s'en est construite, sont des sujets prégnants dans chacun de ses films. « Sofia Coppola est la Verucca Salt des réalisateurs américains, » écrivait Stevens. « Elle, la petite fille chanceuse de Charlie et la Chocolaterie dont le père, un magnat un peu fou, s'est assuré que sa fille gagnerait un billet pour l'usine de Willy Wonka en achetant un nombre infini de barres Wonka. » En avançant dans sa critique, Stevens est finalement arrivé aux mêmes conclusions, celles que l'on retrouvait un peu partout à l'encontre de Marie Antoinette. Parmi elles, les imprécisions historiques délibérées qui ont rendu le film si spécifique et moderne. « Je veux que l'on puisse y croire et s'y identifier, pour que vous ne soyez pas exclus du récit, » disait Coppola au New York Times. « Mais je préfère aller chercher une paire de talons qui m'attire plus, et peu importe si elle a été conçue 50 ans après l'existence de Marie Antoinette. Je ne suis pas une fétichiste de la précision historique. Je fais les choses à ma manière. »

Faire les choses à sa manière, c'est aussi choisir une bande-son mélange de Siouxsie and the Banshees, Adam Ant, The Cure et Bow Wow Wow ; intégrer discrètement une paire de Converse All Stars au milieu des talons pastels Blahnik ; et conserver l'accent californien de Kirsten Dunst intact à Versailles. Mais comme dans Virgin Suicides et Lost in Translation, c'est aussi et surtout explorer l'isolement dans lequel évoluent ses protagonistes. Dans ce cas, l'enclave prend la forme de la cour française du 18ème siècle. Un endroit gouverné par des codes comportementaux arbitraires, par un hédonisme laconique, des jugements constants, d'attentes, des questions invasives sur l'activité sexuelle et une éternelle insatisfaction - le tout à endurer dans le silence, bien sûr. « Non, le film n'informe pas en détail sur la situation socio-politique de cette période, » écrivait Erbert. « Et c'est parce que l'on est en immersion dans le monde de Marie Antoinette, limité à Versailles, un endroit qui exclut toutes réalités extérieures. C'est une île architecturale auto-gouvernée, comme le Xanadu de Charles Foster Kane - imperméable à la politique, la réalité, la pauvreté, la société. » L'aspect le plus clivant du film, pour beaucoup de critiques.

Marie Antoinette met en scène des personnages qui, tout au long du film, sont en représentation. Dans leur intérieur le plus intime jusqu'à la révolution politique, chaque micro-détail du quotidien est sublimé, faisant de la reine qui crève l'écran une victime en proie à la détestation du monde. Un parti pris qui n'a pas laissé certains critiques indifférents, l'un arguant que la réalisatrice avait fait le choix de faire un film sur Georges Bush sans mentionner la guerre en Irak. Mais la critique d'Anthony Lane se doublait d'un discours ultra-misogyne et sexiste qui voyait dans ce long-métrage une tentative de « capturer les 'expériences intérieures' de son héroïne. Les quoi ? Un peu comme si votre esthéticienne se mettait en tête de capturer les expériences intérieures de votre petit doigt ». Quant à la presse française, à commencer par Libération et sa critique Agnès Poirier a évoqué « un scandale », une « disgrâce », un film « choquant » concluant que le film de Sofia Coppola était « dénué de tout point de vue, vide de sens, en ce que la personne qui l'a conçu a manqué cruellement de curiosité envers le personnage et l'époque qu'elle entend dépeindre. »

Accuser Coppola d'un manque de curiosité ou pire, comme le suggère Stevens, de créer du vide dans les « fossettes irrésistibles de Kirsten Dunst » ou « les couleurs lavande et turquoise qui se marient bien » est assez déplorable à mon sens. Le film présente une jeune femme dont l'utérus fut avant tout réduit à un instrument politique, une femme jugée par la cour et ses courtisanes et qui tente malgré les protocoles qui l'en empêchent, de se connecter aux gens, au monde. Une femme dont les émotions intimes sont sans cesse réprimées et malmenées pour plaire et satisfaire ceux qui l'observent avec un mélange de convoitise, de jalousie et n'attendent qu'une chose : la voir tomber. Une femme qui remplit le vide de son existence avec les kilomètres de tissus somptueux qui accaparent l'espace qu'elle occupe malgré elle. Tout ce qu'on lui reprochera par la suite et qui mènera à la violence, la mort, la haine et la révolution. Le film de Sofia Coppola est tout sauf superficiel. C'est un film qui défie le sens qu'on donne trop souvent à la politique. C'est un film empathique qui s'est évertué à peindre la femme derrière la reine. Une femme comme nous toutes, finalement.

Credits


Texte Emily Manning
Image via Flickr Creative Commons

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