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l'histoire de l'acid house racontée par deux fous

On est tombés sur un échange de mails entre Joe Muggs et Josh Doherty. Ça parle du passé, du présent, du futur de l'acid house et de l'influence durable du TB303.

par i-D Staff
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07 Mars 2016, 3:25pm

Joe Muggs, de chez Boiler Room, échange des mails avec Josh Doherty, la moitié du groupe d'acid Posthuman, la moitié des gros ravers ressuscités d'Altern-8 et l'homme qui a lancé en 2007 les soirées I Love Acid. Les deux dissertent sur l'évolution de la musique qui a paniqué la classe moyenne anglaise de la fin des années 1980.

De : Joe Muggs

À : Josh Doherty

13:36

Salut Josh,

J'écris un truc sur l'acid house. J'aimerais qu'on en discute un peu.

D'abord, ce qui m'a toujours frappé avec l'acid, c'est le fait que cette musique se situe au-delà des limites de ce qui est cool ou qui ne l'est pas. Même si on discute d'acid-revivalde temps en temps, ça reste assez imperméable aux tendances du moment. J'avais 14 ans en 1988/89 quand je suis tombé dedans pour la première fois. Je n'allais pas encore en rave, évidemment, mais je me souviens que ça venait de partout. Un son vraiment barré de John Peel pouvait côtoyer des choses bien plus mainstream, comme Coldcut et S'Express. Des choses qui avaient leur place dans lescharts. A côté de ça, les grands frères ou grandes s?"urs de certains de mes potes filaient enrave etrevenaient de Londres avec des cassettes pirates. Au vrai milieu de tout ça, l'acidétait qu'une infime partition d'un mouvement encore plus grand. Pour dire vrai, personne n'en jouait comme une musique à part entière.

Tu te souviens, toi, de la première fois qu'un 303 à atteint tes oreilles ?

De : Josh Doherty

À : Joe Muggs

15:22

Alors, Joe,

La première fois que j'ai écouté de l'acid, ça devait être Orbital, en 1992 ou 1993. J'avais 13-14 ans. Puis j'en ai entendu dans de plus en plus d'endroits différents et je trouvais juste ce son cool. Il était partout. C'était l'une des bases fondatrices de la dance, ce que la distorsion des guitares a pu être pour le rock. Ce n'est pas avant la fin des années 1990 que j'ai saisi le sens du terme "acid", que j'ai su d'où il venait ou que j'en ai compris le lien avec la house.

Quand tout est devenu plus clair, quand j'ai commencé à entendre le mot "acid" dans la bouche des gens, quand je les ai entendus parler du TB303, de cette sonorité, quand tout ça m'a vraiment fasciné, c'est la complexité des sons de chez Rephlex/Warp qui me parlait le plus. Selon moi, l'acid transcende plein d'autres genres musicaux parce que justement ce n'est pas un genre ; c'est une sonorité en soi. Tu peux trouver de l'acid dans quasiment n'importe quel autre type de musique, en fait. Des lignes de TB303 taffées, t'en trouves partout. Du nu-metal américain aseptisé au ragga disco indien des années 1980. Partout. 

De : Joe Muggs

À : Josh Doherty

17:13

Mais est-ce que tu pourrais m'expliquer l'intérêt, l'attrait de cette sonorité ? Dans les années 1990, c'est devenu pour plein de gens une obsession à la limite du spirituel. Je me souviens d'avoir entendu Mr C jouer un set entier d'acid en 1992 à Glastonbury, avant que The Shamen montent sur scène. T'ajoute les samples de Terrence McKenna à une atmosphère déjà bien chargée : les gens décollent. C'était sacrément hypnotique et sensuel. Mais au même moment émergeait les scènes acid hollandaise et allemande (Acid Junkies, Labworks, etc), pour le coup carrément nihilistes et excitantes en ce qu'elles se rapprochaient plus du punk hardcore que du trip musical hippie. Après ça il y a eu cette sonorité complexe de chez Rephlex dont du parlait et qui avait encore une autre teneur et un attrait différent.

C'est quoi le lien entre tout ça ?

De : Josh Doherty

À : Joe Muggs

20:05

Déjà, j'ai jamais été à fond dans l'acid techno façon Stay Up All Night/Liberator. Comme je le disais, c'est la subtilité d'un Aphex ou d'un Squarepusher qui me touchait dans ce genre. Mais y avait pas beaucoup de clubs de Manchester qui passaient de l'electronica ou de l'IDM à la fin des années 1990. On tournait à la soupe genre Oasis et dans la mesure où je ne connaissais presque personne dans le même délire que moi, c'était majoritairement de l'écoute à domicile.

On peut clairement parler de quelque chose d'hypnotique à propos du son du 303 et c'est certainement pour ça que ça a été repris avec force par la scène trance psychée et la scène trance hippie. Personnellement, un son comme Rekall de Plastikman m'aura davantage convaincu que les jongleurs et le maquillage facial. Ça parvenait à être cool et sophistiqué en dérivant sûrement vers le psychédélique.

Je pense qu'il se passe quelque chose avec le rythme du 303. Quelque chose qui cloche. Le son a une manière de glisser, presque traînante, déconnectée, un peu laid back et délesté des limites du beat. Je pense que c'est ça le lien entre tout ça. Cette manière unique de bouger qu'aucun émulateur n'aura jamais réussi à reproduire. Ça peut être complexe et super travaillé ou simplement doux et détendu, mais ça a toujours cette sonorité propre, cette personnalité. J'ai déjà parlé de ça à Ed DMX. Il m'avait expliqué qu'on obtenait le même résultat en utilisant le TB303 pour séquencer une autre pièce, un autre instrument. Finalement, on s'arrête beaucoup sur le son mais c'est peut-être le séquenceur qui fait tout le boulot.

De : Joe Muggs

À : Josh Doherty

20:48

Ouais, ce côté glissant des synthés d'acid - qui contraste presque tout le temps avec les beats plus carrés des boites à rythme - joue un rôle majeur. Récemment, j'ai fait la chronique de l'EP de Stellar Om Souce, Sudden. Ça m'a frappé de voir à quel point elle est hyper consciente de ces contrastes. Ça fait penser à la manière qu'ont les grands peintres abstraits de représenter le chaos tout en maîtrise. L'apparente simplicité devient le vecteur d'idées et de sentiments très complexes.

Mais du coup, comment ce son s'adapte au paysage actuel ? On a parlé d'impressions initiales, mais comment l'acid a évolué dans la durée ? Pour ce qui est de Stellar Om Source, elle utilise un matos vieux de 25 ans, qui pour moi sonne très frais. De ton côté, comment les gens ont appréhendé tes soirées I Love Acid ? Y avait-il un facteur nostalgie fort ? Les gens voyaient ça comme quelque chose de nouveau, où s'agissait-il d'une approche encore différente ?

De : Josh Doherty

À : Joe Muggs

23:14

Je pense qu'il n'y a rien d'étonnant à considérer qu'on peut sortir de nouvelles sonorités avec du vieux matériel. Les gens expérimentent encore à la guitare et la batterie. C'est les idées qui comptent, pas tel ou tel son en particulier ! Bien sûr, le fait que le 303 possède une telle gamme sonore aide, mais c'est ce qu'on en fait qui va compter. La preuve, il traîne un peu partout de l'acid de merde. De la trance, la plupart du temps. Des gens comme Tin Man et Cardopusher montrent bien qu'on peut faire de la bonne confiture dans des vieux pots. …et oui, Stellar Om Source répond de cette approche-là.

Les soirées I Love Acid ont débutées avec une foule qui appréhendait le mouvement acid comme une nouveauté plus que comme une curiosité rétrospective. On avait un line-up plutôt éclectique. L'idée c'était de monter une soirée autour du son de Luke Vibert, I Love Acid. En soi, c'est un son d'acid assez standard, qui tape dans le vocoder, le break hip-hop bien lent et une ligne acid assez tordue… Luke a joué pour les deux premières soirées, mais on a aussi eu EgeBamYasi pour ce qui est de l'acid techno bien hard ; Doubtful Guest et son gabber de timbré ; Chris Moss Acid… On en avait de tous les genres. Je cherchais des gens que j'aimais et qui utilisait le 303, pas un genre musical en particulier. Et ça l'a fait - la plupart du temps, ah ah.

Quelques années après les débuts, Placid nous a rejoint en temps que DJ résident. Il a pu apporter dans le mix une sensibilité particulière, un peu classique. De la house de Chicago, de la techno de Détroit ; des sets au vinyle fignolés patiemment. C'est à ce moment qu'on a commencé à voir des fans d'acid house venir aux soirées. Ils se retrouvaient face à ce qui se faisait de plus nouveau et de plus bizarre.

Je pense que c'est ça l'avantage de l'acid : c'est un genre qui offre un spectre plus large qu'une simple soirée house ou techno. Du coup les gens sont beaucoup plus ouverts et à même d'accepter la diversité sonore d'une fête. À la dernière soirée qu'on a faite, des gens arrivaient le passeport à la main à l'entrée pour prouver qu'ils étaient majeurs. Alors les voir ensuite sur la piste, embrasser des ravers avec le double de leur âge, des gens qui se souviennent encore du summer of love, le vrai, le tout sur des tracks toutes neuves et d'autres jouées depuis 30 ans : j'aime à penser que c'était la quintessence de la révolution de l'acid house. De son génie. 

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