Naira Marley and OMO Frenchie

la scène afrobeat est la plus excitante de londres

La capitale anglaise bat au rythme d'un nouveau son : l'Afrobeat, un genre explosif venu d'Afrique de l'ouest dont s'empare la jeunesse locale.

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mars 29 2017, 10:35am

Naira Marley and OMO Frenchie

Londres évolue. La ville prospère grâce à l'imprévisible hybridation des cultures, sans cesse renouvelées. Mais lorsque qu'une contre-culture devient mainstream, l'underground se déplace, inévitablement. C'est ce qui est arrivé au grime tout récemment. Alors que les médias commencent enfin à reconnaître le son le plus explosif de Londres comme un genre à part entière, la jeunesse, elle, s'est entichée d'autres mélodies.

Pour s'en convaincre, il faut écouter Radar, Balamii ou Reprezent, trois web radios qui diffusent un tout nouveau genre : une fusion de rap, de raggae dance hall et de R&B, actualisé par un nouvel ingrédient : l'Afrobeat. Et cette nouvelle scène a un point commun avec le grime à ses débuts : personne ne sait vraiment comment l'appeler. UK Afrobeats, Afrowave, New Wave, Afro Fusion... On a tout essayé, mais aucune de ces appellations ne rend vraiment grâce à ce mélange des genres et des cultures.

Quelque soit le terme emprunté, une chose est sûre : un nouveau style émerge. Assez pour que MOVES, une compilation réunissant 20 artistes créée par DJ Afro B, un des pionniers de la scène, soit annoncée. Il semblerait que 2017 soit la bonne année pour l'émergence de cette scène (appelons la Afrobeat pour le moment).

Contrairement à l'héritage dance du Royaume-Uni qu'on définit traditionnellement par son tempo et ses arrangements de drums, l'Afrobeat se distingue par son sens des mélodies ; peu importe la vitesse du morceau, les voix autotunés s'inspirent des chants traditionnels d'Afrique de l'ouest, mélodieux et mélancoliques. Un style difficile à décrire mais reconnaissable entre mille.

Le genre s'est forgé une réputation depuis quelques années grâce au succès grandissant de Fuse ODG, l'artiste qui a pris d'assaut les charts en 2014 avec trois morceaux inédits, Antenna, Million Pound Girl et Dangerous Love. Ces bangers pop ont introduit la musique aux accents ghanéens de Fuse à la radio. Mais le côté EDM de ses instrumentales, les synthés scintillants et les accords majeurs de son producteur ghanéen KillBeatz n'ont séduit qu'une frange marginale de la jeunesse londonienne, peu habituée à ce genre de beats enjoués. Les quartiers et les banlieues de Londres préférant à l'optimisme de Fuse, les sirènes de la trap et de la drill - des styles plus obscurs et plus en phase avec les contraintes économiques locales. Les jeunes descendants d'immigrés africains - ragaillardis par le succès de Fuse, l'éclosion de jeunes artistes nigérians comme Wizkid, Tekno et Davido, et par le travail d'autres artistes underground tels que Mista Silva et Kwamz & Flava - ont commencé à rapper avec leur propre accent, créant des ponts avec l'autotune d'un Young Thug, Fetty Wap ou Future, la tristesse menaçante de la star jamaïcaine Mavado et les mélodies popularisées par la pop ghanéenne et nigériane.

En 2015, cette scène grandissante a connu son premier véritable hit. Avec son titre Dem Boy Paigon, l'artiste originaire de Newham, J Hus, a reçu le soutien de plusieurs grands noms - de TLC à JME - grâce à un morceau reflétant ses origines gambiennes et sa vie passée dans les quartiers difficiles de la capitale anglaise. Le morceau a fait un carton dans les clubs comme dans la rue, ce succès a permis à Hus de signer dans le label de Sony, Black Butter. Premier artiste à utiliser cette fusion entre beats tranchants et mélodies mielleuses, Hus est le précurseur d'une vague de nouveaux artistes émergents des quatre coins de la capitale.

Des studios DIY ont ouvert tout autour de Londres : à Forest Gate, Croydon, Lewisham et Wimbledo, banlieues qui avaient jusqu'ici résisté à la gentrification londonienne. Les technologies économiques ont accéléré le processus. Les enceintes, micros et ordinateurs sont désormais assez rentables pour pouvoir créer son studio avec un budget d'environ 1200 dollars. Il est aussi possible de tourner un clip avec un budget de 75 dollars. Imaginez ce que vous pourriez faire avec 600 dollars ! Avec l'avènement des chaînes YouTube (Link Up TV, GRM Daily ou PressPlay pour ne citer qu'elles), les artistes peuvent enregistrer un morceau le mardi, tourner la vidéo le mercredi, sortir le tout le dimanche et avoir cent mille vues le mardi d'après. Des groupes comme Belly Squad ou Kojo Funds sortent des clips qui atteignent les millions de vues sans même recevoir de soutien de la part des médias traditionnels ou de l'industrie de la musique.

Autour d'eux, un grand nombre d'artistes amènent leurs propres variations (encore un parallèle possible avec le grime, qui à ses débuts était réputé par la variété de MC et de producteurs mettant un point d'honneur à ce que leur son ne ressemble pas à celui des autres). Les artistes Afrobeat semblent avoir le même état d'esprit, bien que les résultats soient disparates. D'un côté, des artistes comme S.K., New Age Muzik et Sona incarnent la branche R&B du genre, des ballades syncopées de percussions africaines. De l'autre côté Naira Marley, CXCV ou Belly Squad nous gratifient de sons bruts qui méritent d'être écouté derrière les vitres teintées d'une berline allemande. Entre les deux, on trouve des artistes comme Afro B, qui s'allie avec la maison de production Team Salut pour retrouver la formule de Fuse ODG qui avait si bien fonctionné. Il existe des liens entre ces différents artistes - parfois même des liens familiaux. Et comme dans la plupart des familles, la collaboration est aussi habituelle que la confrontation. Cela va sans dire que la compétition est ardue, tout le monde est ambitieux et de nombreux titres sont créés en très peu de temps.

IQ, JB, T Face, Tee Da Supreme

104

104 est une nouvelle maison de production basée à Croydon. Ses hits évoquent les beaux jours de la Motown et mettent en lumière le talent de IQ, jeune prodige de 16 ans qui a tout appris de son aîné, collaborateur de QQ et star du dancehall, le bien-nommé Major Lazer. « Notre père nous a transmis le nom de GQ - Gentleman Quality, affirme-t-il. Moi c'est IQ, parce que je suis intelligent. Mon frère, c'est QQ, parce qu'il est 100% qualité. » IQ a travaillé sur un nouveau titre aux paroles âpres et aux douces mélodies pop, à mi-chemin entre le rap et le bashment. Au-delà d'IQ, 104 représente quelques jeunes têtes du rap local en pleine ascension : Tee Da Supreme et Tayo GG, aux mélodies Afrobeat et aux influences drill. Mais l'arme secrète de ce collectif, c'est le duo JB (à la prod) et Tweak (ingénieur son de formation). Le sens des mélodies de JB et la faculté de Tweak à sublimer n'importe quelle voix font la force et l'avenir du collectif.

Et 2017 promet d'être à la hauteur des talents que la maison représente...

Belly Squad

Né des mains de trois MCs anglais issus de la scène Afrobeat/rap locale, le collectif Belly Squad fait du bruit depuis la sortie de son premier clip Trustworthy en 2014. Une histoire de famille qui réunit les copains d'enfance inséparables Yung Max et Ty et le cousin de ce dernier, Ross. Le grand frère de Max, Izaak, se joint parfois à eux sur scène pour reprendre les platines. Elliot, le plus grand de la fratrie, est le manager du crew. Quant au trio, il puise dans ses racines et entremêle les influences musicales - de la Sierra Leone dont sont originaires Ty et Ross et de la République Dominicaine, d'où vient Yung Max. Fier de cet héritage, Belly Squad mixe l'Afrobeat et le dancehall, le grime et la trap en dépassant la question du genre. Pour s'en persuader, il suffit d'écouter leur tube Banana où leur flow chaloupé se pose sur des mélodies Afrobeat. Un chef-d'oeuvre de pop urbaine qui n'a pas manqué de séduire les plus fiers MCs. La preuve, Abra Cadabra, Young T & Bugsey, Timbo et Showkey l'ont tous repris.

Afro B

Figure de proue du mouvement, le Dj-compositeur-tête-chercheuse Afro B a tout d'un polymathe. S'il s'est fait connaître sur les ondes de Reprezent Radio, le précurseur a vite prouvé qu'il n'était pas uniquement là pour passer les skuds des autres : il vient d'ailleurs de sortir pas mal de morceaux sous son nom et prouve à qui veut bien l'entendre que l'Afrobeat a tout à apporter au paysage musical underground actuel. Cette année, on le verra consolider ses atouts avec AfroWave, une mixtape de ses propres morceaux et révéler son rôle clé dans la scène émergente avec Moves, la compilation dont il est le grand initiateur. A suivre, donc.

Kojo Funds

Kojo est un artiste anglo-ghanéen et le prince héritier de l'Afrobeat. Sa première explosion date d'il y a quelques années, lorsque le jeune prodige sortait Want From Me. Un tube estival à mi-chemin entre l'afropop et le bashment que J Hus (un autre grand nom de la scène) s'est empressé de remixer. Funds a quant à lui enchaîné avec le cut Arriba, un titre en clair-obscur aux mélodies pop et aux punchlines très énervées. L'artiste ne devrait pas tarder à sortir la mixtape de l'année. Stay tuned, donc.

Naira Marley

Natif de Peckham, Naira Marley est l'un des premiers à avoir osé le mélange des genres - des chœurs Afrobeat sur des beats plus hard et énervés. En 2014, son titre Marry Juana, un hymne vaporeux au rythme bashment et aux punchlines bien pensées, a fait le tour de Londres à la vitesse d'une rumeur : « quand les gens me croisent à Peckham, ils deviennent fous, plaisante-t-il. Ils peuvent me croiser cinq fois de suite mais montrent toujours le même entrain ». Tout réussit à Naira dont les tracks emprunts de mélancolie commencent à s'infiltrer un peu partout sur la toile et les radios pirates. Le compositeur, marqué par une enfance dans les bas quartiers de Londres, continue d'enregistrer en ce moment. Son charisme et sa voix unique séduisent et rassemblent chaque jour plus d'amateurs de la contre-culture afro.

Omo Frenchie

Épris des mélodies, Omo, passé par la chorale de son école, s'est infiltré dans le rap-game et l'Afrobeat avec Makelele. Une ascension tranquille qu'il a poursuivi en renouant avec l'héritage house qui parcourt quelques-uns de ses meilleurs titres, à commencer par Cele. Etonnamment et malgré son succès actuel, Frenchie fait les choses à son rythme, sans penser à se faire du fric « Je suis là pour les gens. Je ne parle pas grosses maisons et voitures de course. L'argent c'est du vent. Qu'est-ce que t'en fait ? Tu dépenses toujours plus ? Je viens d'Afrique. L'Afrique était comme l'Europe, fut un temps. Comment pourrais-je devenir riche en reniant mes origines ? Je veux changer les choses, par la musique… »

Jaij Hollands

Jaij est le leader d'IRAY MVMT, un collectif de producteurs, chanteurs, danseurs et rappeurs ghanéens qui ont fait de Forest Gate leur principal QG. IRAY possède un style reconnaissable entre mille : un mix d'influences Azonto et Alkayida (des danses traditionnelles africaines) sur des basses grime et des synthés club. Autodidacte, Jaij met un point d'honneur à travailler lui-même ses prods, sur lesquelles il pose sa voix de bariton - son timbre ultra-grave a beau rendre quelques-unes de ses fins de phrase inaudibles, son flow syncopé entraîne tout le monde. Surtout, Jaij est la preuve qu'il faut se pencher sur IRAY MVMT, formidable vivier de jeunes talents à l'instar d'Afro B, Vianni, Omo Frenchie, Kwamz et Flava. Rien que ça.

NSG

Le crew d'Hackney NSG s'est entiché de la puissance du grime et de l'énergie Afrobeat. Autour des rappeurs et producteurs Papii Abz, Kruddz, OGD, Mojo, Mxjib et Dope, NSG (dont les initiales peuvent renvoyer à Non-Stop Grinding ou Negerian Slash Ghanaian, c'est selon) font l'honneur et la force de la scène actuelle. La force et la puissance qu'ils déploient sur scène à travers des performances hyper entraînantes ameutent toujours plus de monde. Mais rendons ses lettres de noblesse au producteur Jae 5 - le grand frère des membres OGD et Kruddz - à qui NSG doit en partie sa renommée. Leurs origines, elles, sont à la fois leur moteur et leur fierté : « On a des racines Afrobeat, des racines bashment, des racines hip hop », explique Mojo. « On sait d'où on vient, ajoute Papii. Mais personne le fait comme nous. Nous, on fait les trucs en famille. »

J Hus

J Hus demeure l'un des meilleurs artistes solo de la scène Afrobeat anglaise - et ce, malgré ses débuts dans la musique marqués par quelques déboires qui ont attiré les tabloids (J Hus s'est fait photographier sur son lit d'hôpital alors qu'il s'était fait poignarder). Alors qu'il était en prison, ses deux singles Lean & Bop et Friendly ont envahi les ondes radiophoniques. La prison derrière lui, J Hus peut aujourd'hui se consacrer à ce qu'il aime, la musique donc, et préparer son premier album très attendu. Contrairement à pas mal de MCs, J Hus ne travaille qu'avec un seul producteur, Jae 5. Résultat ? Des titres aux beats r'n'b, aux punchlines syncopées sur des mélodies d'Afrique de l'ouest. Quand on lui demande de définir son style en quelques mots, Hus joue la carte de la modestie : « Quand j'en saurai plus, je te dirai. En tout cas ce sera mon son à moi, et personne ici ne pourra se targuer d'avoir fait la même chose. »

Credits


Texte : Ian McQuaid
Photographie : Olivia Rose

Assistant photographie : Cleo Carmen Harwood