que nous coûte (vraiment) notre obsession pour la performance ?

Qu'il s'agisse d'un second job ou d'un hobby, travailler ne suffit plus, il faut aussi être performant tout le reste de la journée.

par Emily Reynolds
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05 Février 2019, 11:12am

Bosser ne suffit plus : maintenant, il nous faut aussi cumuler les activités en dehors du boulot. On ne se réveille plus, on « s’y met » ; on suit des comptes Instagram baptisés « Motivation Mafia » ou « Accomplis l’Impossible », on like des publications nous exhortant à dépasser la douleur, à garder notre objectif bien en vue. Nous comparons – fièrement – notre nombre d’heures de travail à nos maigres heures de sommeil. Nous répondons aux emails à 20h, 21h, 22h. Le burnout en devient presque un symbole du statut. Une raison explique pourquoi le principe de « l'errance mentale » est devenu si populaire : le simple fait de laisser ses pensées divaguer au lieu de les consacrer à une tâche en particulier nous est devenu tellement étranger que cela nous semble carrément subversif.

Sur un marché du travail de plus en plus précaire, nous semblons obsédés par notre propre productivité ; faisons étalage de nos capacités, de notre enthousiasme à travailler dur et à atteindre nos objectifs. Un récent article du New York Times à propos de la culture du travail surnommait cette tendance sous l'expression « labeur glamour ».

« Désormais, nous ne nous envisageons plus qu’en tant qu’êtres actifs, dotés d’un objectif, m’explique Josh Cohen. Nous avons perdu la mesure de cette autre dimension de nous-mêmes, qui n’est pas seulement contemplative, mais également sans but et déconnectée. »

Dans son nouveau livre, Josh Cohen, psychanalyste, explore ces idées. Not Working est en quelque sorte un appel aux armes : un éloge de l’inertie, contre la valorisation du travail. L’inactivité devrait être un but en soi, argumente Cohen ; pourquoi la moindre de nos actions devrait-elle avoir un but précis et un résultat final, être un élément de plus à cocher sur notre to-do list ? « Une fois que vous commencez à penser en fixant des objectifs, à vous envisager d’un point de vue extérieur à vous-mêmes, quand ce que vous essayez d’accomplir doit être nécessairement vérifiable dans le monde, alors votre vie privée cesse d’être privée, d’une certaine façon. Elle cesse d’être un endroit où vous pouvez vous réfugier, être curieux, et vous découvrir vous-mêmes, affirme Cohen. Dès lors, avoir une vie privée devient une nouvelle tâche à accomplir. »

La récente obsession nourrie pour « l’activité secondaire » vient éclairer le phénomène. Pour les néophytes, « l’activité secondaire » est précisément ce dont elle a l’air : une entreprise ou un projet créatif auquel vous vous consacrez hors de votre temps de travail. Bosser de 9h à 17h ne suffit plus : en plus du 9h-17h, il faut désormais faire du 17h-00h.

Avoir une activité secondaire n’est bien sûr pas forcément une mauvaise chose. Les problèmes commencent lorsque c’est ce qu’on attend de vous. « Ça devient de la coercition tacite, dit Cohen. Et ça engendre de l’anxiété. On dirait que le but secret, c’est que les gens se sentent exclus ou pas à leur place s’ils n’ont pas d’activité secondaire. » Cet élément d’obligation est également celui relevé par l’universitaire suédois Carl Cederström dans son livre The Happiness Fantasy. Les idées contre-culturelles sur l’actualisation du Moi ont été perverties par la société consumériste, explique-t-il : le travail nous est présenté comme LE moyen d’atteindre ce sentiment d’épanouissement personnel.

« Non content d’affecter nos vies professionnelles, cet état d’esprit déborde également sur la sphère intime. Lequel d’entre nous peut affirmer qu’il n’a jamais considéré une situation personnelle comme un « problème à régler » ? »

C’est sûrement la raison pour laquelle des programmes de bien-être au bureau et des conversations fantasques sur la « culture d’entreprise » abondent : bien qu'il ne s'agisse que de moyens destinés à accroître notre productivité, notre enthousiasme à les accueillir en dit peut-être long sur la façon dont notre travail nous définit, et sur l'influence qu'il exerce sur notre bonheur et notre identité. Au fond, nous savons qu’une tente de méditation ou une corbeille de de fruits gratuits ne changera strictement rien aux conditions de précarité, de coercition et d’exploitation auxquelles le monde du travail nous expose. Mais l’illusion d'en être protégés est, il faut le dire, assez séduisante.

Non content d’affecter nos vies professionnelles, cet état d’esprit déborde également sur la sphère intime. Lequel d’entre nous peut affirmer qu’il n’a jamais considéré une situation personnelle comme un « problème à régler », comme un élément discret qui doit être « géré » par tous les moyens ? Dans une récente émission enregistrée au Central Westminster Hall à Londres, l'animatrice Esther Perel dénonçait notre tendance à traiter les relations humaines comme du travail : au lieu d'y voir des relations intimes complexes et nuancées, nous sommes de plus en plus nombreux à les considérer en termes de « valeur » ou de retour sur investissement.

Cohen souligne également la dimension « transactionnelle et bien plus externalisée » qui s'applique à nos vies intimes : « un aspect pratique et contractuel vient s’immiscer dans la façon dont nous menons nos relations. » Ce n’est, objectivement, pas du tout la façon dont marchent les relations. Il y a bien sûr un échange intime, mais il est naturel, privé, et souvent désordonné. Une qualité qui devrait être jalousement préservée au lieu de se voir tronçonnée en morceaux quantifiables, plus faciles à digérer.

De son propre aveu, la salle de consultation de Josh Cohen se transforme parfois en « espace dédié à la « gestion d'émotions et au sentiment d’avoir accompli quelque chose. » Les patients finissent par prendre conscience que ce qu’ils essaient « d’atteindre », c’est « un mode de co-habitation avec soi totalement différent » - un mode d’existence fixe, auto-centré, qui ne soit pas focalisé sur l’accomplissement, les objectifs, ou la réalisation d'une tâche. Mais cette prise de conscience peut s’avérer extrêmement difficile.

Mais comment lutter contre cette tendance, tant sur le plan professionnel que privé ? Josh Cohen suggère une pause, un break pour permettre de s'interroger sur ce que nous sommes en train de faire à un moment donné. Notre action répond-elle à un but ? Si tel n'est pas le cas, le bon sens populaire voudrait qu’on se dise à quoi bon. Et c'est précisément là que Cohen reconnaît qu'il s'agit d'un moment intéressant. « Vous finissez par être tellement pris par des objectifs définis et réalisables que vous perdez toute capacité à vous laisser surprendre, estime Cohen. Il faut se être capable de se laisser aller à un état d’inactivité. S'autoriser à faire quelque chose sans savoir pourquoi, en ignorant ce qui va arriver ensuite. »

Prendre un café avec quelqu’un sans arrière-pensée en est un exemple, faire une balade sans but précis, ni pour le fitness ni pour aller nulle part. Josh Cohen appelle ça « une petite rencontre avec soi-même pour son propre bien ». « Il s’agit de cultiver sa propre curiosité, dit-il. Sa capacité à la surprise. » Et pour ceux qui s’accrocheraient toujours à l’idée d’accomplissement, sachez que le laissez aller comporte de nombreux avantages. Une étude a démontré que ceux qui laissent leur esprit vagabonder ou qui rêvassent réussissent mieux aux tests qui mesurent l’intelligence et la créativité ; une autre a prouvé que ceux qui rêvassaient fréquemment étaient plus susceptibles d’avoir une mémoire performante. Nos idées les plus créatives ne viendraient pas à nous aux toilettes ou sous la douche sans raison : ce sont des endroits où, par nécessité, nous n’essayons pas d’accomplir quelque chose en particulier, où notre attention n’est plus rivée sur notre patron, notre travail, ou notre désir d’auto-amélioration, mais uniquement sur nous-mêmes.

L’intérêt suscité par Not Working, ainsi que la publication à venir d’un livre intitulé Empty Brain, Happy Brain, qui fait l’éloge de l’inattention, suggère que nous sommes arrivés au bout du rouleau en matière d’ultra-performance. Personne ne vous demande de démissionner, d’abandonner vos to-do lists ou de ne plus avoir d’objectifs. Prenez une pause.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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