ne demandez pas à ichon de choisir entre l'amour et la violence

Le rappeur originaire de Montreuil revient avec un nouvel opus solo, « Il suffit de le faire », en équilibre entre l'amour et la violence. Rencontre.

|
nov. 22 2017, 12:33pm

Il a la voix grave et son flow se déroule sans à-coups. C'est cette nonchalance qui fait toute la saveur d'Ichon – et son magnétisme aussi. Beaucoup d’entre nous l'avait découvert en 2014 lorsqu'il sortait ses premiers sons accompagnés du producteur breton le plus prolifique de ces dernières années, j'ai nommé Myth Syzer. On aura pu le découvrir au sein de Bon Gamin aussi, un groupe / label formé autour d'Ichon, Myth et Loveni. L'année dernière, il s'installait définitivement dans la lumière avec #FDP, un EP aussi dual que duel, empli d'envie et de violence et dans lequel il déplorait un système rap hermétique ou engourdi. Lorsqu'on lui demandait il y a quelque temps de définir son rap, Ichon répondait agacé : « C'est un gimmick de journaliste, ça, qui a d'ailleurs formaté les auditeurs à classifier leurs artistes, ce qui nous force, nous musiciens, à ranger notre musique pour rentrer dans les cases. Ma musique est naturelle ». Il faudra donc lâcher nos grilles de lecture habituelles, et c'est pas plus mal comme ça. Car on l'aura tous compris, le rap français bouge, s'hybride et regarde vers de nouveaux horizons. C'est d'ailleurs ce que nous prouvait à nouveau le titre « Le Code », paru avec les premiers rayons de l'été et dans lequel on retrouve le rappeur de Montreuil accompagné de sa bande de cœur – Myth Syzer, Bonnie Banane et Muddy Monk. Un ovni à cheval entre la balade, le rap et l'hymne r'n'b. Un bijou surtout.

Aujourd'hui Ichon revient plein d'amour – les mains jointes en forme de cœur et le sourire généreux – avec un opus de 18 morceaux qui sortira le 24 novembre prochain et dont le titre doit se lire comme un mantra : Il suffit de le faire. L’album de la maturité, qui sait encore distiller des « fils de pute » mais s’attache à le faire entre deux ballades ivres ou amoureuses - « I.C.H.O.N », « Sans Mentir » - ou deux mises à nu d’une sincérité forcément touchante - « Champion », « Pour De Vrai ». Comme si Ichon était arrivé à sa balance, à l’équilibre entre l’amour et la violence, ou le savant mélange des deux quand il est nécessaire. Nous, on prend les deux, et on aime se prendre les coups et les tripes d’Ichon en pleine tronche parce qu’on sait que ça se finit toujours en « Ichon t’aime ». i-D l'a rencontré pour parler d'amour et de violence, de la vie et de la mort, et de rap bien sûr.

Le titre de l’album, Il suffit de le faire, c’est un peu un hymne à la débrouille, au « tout est possible ». Tu peux me dire d’où te vient cette philosophie ?
C'est un mantra qui m'est venu après une série d'angoisses, un énorme burn-out . J'avais l'impression d'être mort. Je me réveillais tous les jours en ayant l'impression de vivre un enfer. Se lever le matin pour aller bosser, s'imposer des objectifs, chercher le bonheur, galérer à l'atteindre, enchainer les déceptions. Je suis tombé au fond du trou et j'ai commencé à avoir des visions très étranges : tout me paraissait mathématique, je voyais des abscisses et des ordonnées partout, le monde était fait d'équations insolvables. Bref j'étais plus là et je frisais la folie. J'ai fini par me dire qu'il suffisait de faire ce que j'avais à faire puisque j'étais déjà mort de toute façon. Et là j'ai arrêté d'avoir peur et j’ai fait. Depuis j'ai beaucoup grandi et j'ai presque envie de dire que je suis en paix.

Tu ne la regrettes pas du coup cette période ?
Ah non au contraire. Je cherche parfois même à retrouver cet état de résignation. Tout en essayant de ne pas m'y perdre. Je suis très bien entouré, du coup ça m'aide beaucoup. Et en partageant ces ressentis avec ma famille et mes amis, je me suis rendu compte que j'étais pas le seul a péter les plombs parfois, qu'on est tous vulnérables et que c'est très beau.

Fin 2016, tu annonçais qu’ Il suffit de le faire sortirait en début d’année ? Pourquoi ce délai ?
J'ai voulu faire mieux que ce que j'avais prévu. J'ai lancé le label Bon Gamin, j’ai fait des clips, j'ai bossé à fond. On prend pas assez le temps de faire les choses bien. On se pose pas assez de questions. On se lance dans des trucs pour satisfaire les autres, mais en réalité on ne créé pas quelque chose qu'on aime vraiment en un tour de bras. C'est pour toutes ces raisons qu'il m'a fallu du temps.

La création de tes morceaux s'étale, elle aussi, sur un temps long. Sur « Champion » tu as 24 ans, sur « Dans le Million » tu en as 26… C’est un peu l’évolution d’Ichon sur deux ans ?
C'est le seul morceau de l'album qui a été créé bien en amont. J'ai voulu le mettre parce qu’il rappelle l'énergie de « FDP ». Depuis ce morceau, j'ai grandi, j'ai rencontré des gens et j'en ai eu marre d'être un fils de pute justement. J'ai commencé à vouloir donner de l'amour sans violence.

Cette dualité entre amour et violence on la retrouve beaucoup dans ta musique, entre un « FDP » et un « Ichon t'aime » par exemple... Dans quoi tu te retrouves le plus ?
Aujourd'hui en fait je saisirais davantage le titre « Pour de vrai » pour expliquer où j'en suis. C'est la dernière chanson de l'album. Il y a un ordre des choses, un cheminement. C'est pour ça que le titre se retrouve là. Je veux pas jouer l'artiste sentimental mais un album c'est comme un journal intime. J'ai toujours envie d'exprimer de la violence mais elles e dirige contre un système. Tu vois aujourd'hui certains journalistes m'interrogent parce qu'une attachée de presse les a contactés mais pas parce qu'ils ont aimé spontanément mon travail. Il y a plein de choses qui me révoltent et qui me rendent violent. Des choses perso comme la difficulté que j'ai toujours eue à parler à mon père. Mes galères amoureuses. Ou encore des gens que je croise dans la rue et qui me rendent fou et je me demande à chaque fois pourquoi ils sont si cons. Il y a plein de choses qui nous poussent à être violent. Il y a plein d'autres choses qui donnent envie de parler d'amour. C'est aussi manichéen que ça.

Beaucoup de rappeurs sont dans un certain recul, une posture, un égotrip. Toi, tu poses souvent avec tes tripes, ça se ressent parfois jusqu’aux clips. Il y a une forme de don de toi...
En fait je crois que j'ai que ça à faire. Faire du son, dire ce que je vois, sentir et manger. C'est tout ce que je sais et peux faire. Je le dis dans un de mes titres, « je ne rappe pas parce que j'ai envie mais parce que je suis en vie. » J'ai envie de tout donner parce que si je réfléchis bien je crois que je suis prêt à mourir. C'est pas des blagues, je crois que je suis vraiment prêt. Je suis en paix avec tout le monde, tous les gens qui m'entourent savent ce que je pense d'eux, je dois de l'argent à personne et j'ai même presque envie de te dire que je suis heureux. Heureux, c'est un mot très fort. Alors je peux au moins te dire que je suis content.

Tu fais partie d'une génération qui infuse un truc un peu « chanson française » au rap . Dans un titre tu dis même que tu veux te reconvertir dans la chanson française. C'est une véritable envie ?
En fait j'ai employé le terme chanson française mais je parlais de rap. Pour moi il n'y a pas de différence entre les deux. Quand je me dirige vers la scène je me dis pas que je vais rapper mais que je vais chanter. Il faut que les gens aussi arrêtent de hiérarchiser les deux comme si la chanson française était plus noble que le rap. C'est fini ça. Après la génération de nos parents, toutes celles qui ont suivi ont écouté du rap et dans quelques années, je te parie qu'on entendra que du NTM et du MC Solaar sur Nostalgie. Dans les derniers morceaux que j'ai sortis avec Myth Syzer et dans mon prochain album, il y a une réelle confusion et c'est très bien comme ça.

C'est une confusion qu'on retrouve dans ta bande, ton groupe de potes, chez Myth Syzer, Bonnie Banane, Muddy Monk et chez Bon Gamin aussi. Vous vous rassemblez autour de cette idée ?
Je crois qu'on s'en rend pas vraiment compte. Mais qu'on se ressemble. Ils sont mes amis et bien plus encore. C'est ma famille, mes frères et sœurs et en plus mes collègues. Je peux pas exprimer à quel point ils sont importants. J'ai envie de pleurer rien que d'en parler. J'ai énormément de chance et j'adore observer la façon dont ils évoluent tous.

On t’entend parfois parler des difficultés du rap, d’y faire de l’argent, de continuer. Tu penses que c’est aussi ce genre d’adversité qui te fait aller toujours plus loin ?
Ce qui est compliqué c'est le système du rap et la façon dont les gens en écoute. Tout dépend de la façon dont un artiste est médiatisé ou pas, et la façon dont il va l'être aussi. Parfois, il existe une énorme incompréhension entre un rappeur et son audience. Un décalage. Tu peux vite te sentir déposséder. Moi j'ai longtemps avancé avec la rage et l'envie d'aller plus loin. Aujourd’hui, je ne suis pas arrivé là où j'estime que je voudrais être mais maintenant je m'en fous. Plus loin c'est quoi ? Plus d'argent, plus de concerts, une grande maison et plus de moyens pour faire ma musique. Dans l'idée, c'est plaisant mais là où j'en suis aujourd’hui, pour moi c'est déjà le top.

Sur la pochette de ton EP tu révèles un large sourire mais en même temps on te sent un tantinet sournois...
C'est marrant parce que tu vois, pour cette pochette, je voulais vraiment apparaître comme ce mec parfait qui sourit. Un mec qui dit « YES ! ». Je voulais que la petite grand-mère qui passe dans la rue, voit la photo et pense que je suis un chic type bien présentable. Mais il y a quelque chose d'étrange qui empêche cette lecture-là. Je voulais être lisse, mais j'y suis pas arrivé.

Qu'est ce qu'on peut te souhaiter pour 2018 ?
Il faut me souhaiter de continuer de le faire. De garder la même énergie. Et de continuer d'exister pleinement.

« Il suffit de le faire » sortira le 24 novembre.