« sophia antipolis », le film d'une génération qui a cessé de rêver

Dans un nouveau film envoûtant, Virgil Vernier dresse l'état du monde qui est le nôtre : solaire, beau et désenchanté.

par Marion Raynaud Lacroix
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30 Octobre 2018, 1:00pm

Non loin de la Méditerranée, à quelques kilomètres de Nice s'étend la ville de Sophia Antipolis. Entre son nom de cité grecque, le sable blanc qui tapisse les plages des alentours et le soleil qui y brille toute l’année, Sophia a, sur le papier, de quoi faire rêver. Quatre ans après Les Mercuriales, c'est le décor qu'a choisi le réalisateur Virgil Vernier pour y installer un nouveau film - Sophia Antipolis donc - et plonger cette technopole azuréenne dans la noirceur lorsque soudainement, une jeune fille disparaît. En glissant du malaise vers l'envoûtement, ce film couronné du prix du FIFIB dresse l'état d'un monde au bord du précipice, sur lequel veille encore - pour combien de temps ? - la caresse du soleil brûlant. Entre solitude humaine et avancées technologiques, des chirurgiens esthétiques y refont des seins d'adolescentes tandis que des groupes d’autodéfense s'entraînent, cherchant à rompre l’ennui de leurs vies pavillonnaires. Toujours au milieu de lotissements, des sectes ésotériques recrutent, pendant que des agents de sécurité veillent sur des immeubles dans lesquels personne ne cherche à rentrer. Infusé d'ultraviolets, irrigué de violence, Sophia Antipolis est le troublant reflet d'un monde où, lasses de s'étreindre, les hommes ne se touchent plus que pour se cogner. Un reflet aveuglant dont la trace rouge persiste longtemps - sur les rétines et dans la tête. De l'obsession sécuritaire à la mélancolie de la jeunesse, i-D a rencontré Virgil Vernier pour tenter de mieux comprendre ce beau film désenchanté.

Comment as-tu commencé à imaginer ce film ?
C'est jamais évident de se souvenir d'un point de départ, mais le nom de Sophia Antipolis a toujours eu une puissance évocatrice hyper forte pour moi. Ma grand-mère a un petit hôtel pas loin dans lequel j’allais tout le temps en vacances quand j'étais petit. Sur l’autoroute, quand je voyais le panneau « Sophia Antipolis », j'imaginais une sorte de cité grecque bizarre, une espèce de ville du futur. Adulte, j'ai continué à y penser en me disant qu'il pouvait y avoir quelque chose de puissant comme récit. C'est typiquement le genre de décor qui m'intéresse : il porte en lui un imaginaire bizarre, ce côté start-up des années 1990 mêlé à un mythe du soleil de la côte d'Azur où tout serait heureux. Pourtant, ça et là, on sent bien la noirceur de cette carte postale. C'est quelque chose d’hyper excitant à filmer.

Ton approche est donc assez documentaire dans ce désir de filmer les lieux ?
J’avais envie de faire un documentaire mais sans verser dans le côté « sujet de société ». J’y vois plus de la science-fiction en fait. Je voulais filmer des agents de sécurité qui travaillent la nuit. J'essaie de faire ressortir à l’image cette atmosphère de fin du monde, sans faire d'effet, ni avoir recours à des codes de genre de cinéma. Parfois, le documentaire est plus fantastique que n'importe quel autre registre.

On découvre des visages qu’on n’avait jamais vus à l’écran. Pourquoi as-tu fais ce choix ?En tant que spectateur, je n'arrive pas à croire un film quand je n’y vois que des acteurs que je connais déjà. J'aime l'idée du film immaculé, qui sort de nulle part. Ca peut faire un peu mégalo, mais j’aime l’idée qu’il n’y ait aucune référence à avant, que le spectateur puisse avoir l’impression d’assister à la naissance d'un monde. Tout doit être virginal : je pourrais pas retravailler avec des gens que j'ai déjà fait jouer dans un film.

Justement, comment t'y es-tu pris pour ton casting ?
J’ai donc passé une année à chercher, de Belleville à Sophia Antipolis, sur Facebook, Instagram, des gens qui correspondaient au scénario que j'avais écrit. Je suis aussi entré dans les communautés qui m'intéressaient – dans une secte, chez des groupes ésotériques, dans les témoins de Jehovah et à la Scientologie. Pendant plusieurs mois, je me suis fait passer pour une sorte de brebis égarée qui cherchait une explication à l'univers.

Qu'est-ce que tu as appris en côtoyant ces sectes ?
J'y ai trouvé des gens prêts à jouer dans le film. Surtout, j'ai cherché l'inspiration. J'ai moi-même des failles, qu'ils ont su voir. À un moment, quand je traînais avec la Scientologie, ma copine s'est mise à flipper parce que je racontais mes journées avec un vrai manque de recul critique. Je comprends qu'on puisse se faire avoir ! J'avais un film qui me permettait de prendre de la distance, mais il n'y aurait pas eu ça, je serais sans doute dans une secte ! Je ne porte pas de jugement : chacun a son petit vice, sa petite drogue pour faire en sorte que l'existence soit plus excitante que la télé tous les soirs - et tant pis si c'est un peu bizarre.

Dans ton précédent long-métrage Les Mercuriales, tu abordais déjà le thème de la surveillance à travers des personnages d’agents de sécurité. Pourquoi ce sujet revient-il ici ?
Les agents de sécurité me fascinent depuis toujours : j’ai l’impression qu’ils sont un peu des esclaves modernes. On les voit tout le temps, partout et les trois quarts du temps, ils sont Noirs ou Arabes. Ce sont des gens qui sont tellement intégrés dans le décor urbain qu'on passe notre temps à les voir sans les regarder. Je trouve ça fort qu’un film puisse se mettre à poser un regard sur eux, rappeler qu’ils sont là, partout, tout le temps et qu’ils ne sont pas des meubles. En plus, quand on les filme la nuit, ils deviennent des sortes de sentinelles : pendant que nous on dort, il y a ces gens qui surveillent le monde - je trouve ça très puissant. J’ai eu envie de travailler cette violence cathartique : les gens sont obsédés par un danger, par une violence qu’ils voient partout, alors que concrètement, il ne se passe jamais rien. Je crois que la violence est la chose la plus archaïque, qu’elle est au fondement même des sociétés. Pourtant, on doit montrer qu'on sait être cool, faire comme s’il n’y en avait pas. Il n'y a rien de plus violent que l'école par exemple : on doit savoir endurer les moqueries, les brimades des adultes ou des autres dans la cour de récré. Il faut montrer qu'on sait contenir sa violence, dompter sa haine : c’est quelque chose qu’on fait tous en permanence.

Cette violence des corps se manifeste différemment à travers la chirurgie esthétique. Le film s’ouvre sur de très jeunes filles cherchant à se faire refaire les seins.
J'ai vu des filles très jeunes complexées par la taille de leurs seins, commencer à faire du Botox à 23 ans. Aux Etats-Unis, au Brésil, en Tunisie... Je trouve ça complètement fou. À un moment, j'hallucinais par rapport à ce qui se passait autour du tatouage. En terme de civilisation majoritaire, tous ces phénomènes de violence faites aux corps, de poursuite de canons de beauté imaginaires me fascinent. J'ai l'impression de vivre dans une société du futur où tout le monde doit passer par le scalpel pour entrer dans la norme. J’avais envie de parler de tout ce qui m'intéresse dans notre société à travers ce film : comment la télé-réalité inonde les cerveaux depuis 10 ans et a créé des moules, des repères – et je ne le dis pas de manière négative.

Tu dirais que cette violence s’exerce de la même manière sur le corps masculin ?
Je pense que la fin du service militaire a fait disparaître le besoin des hommes de se construire un corps dans la lignée de celui des gladiateurs, ce modèle hérité de la Grèce Antique, de virilité, de force et de protection du foyer. Malgré cela, suite aux attentats et au climat de tension vis-à-vis de la violence urbaine, certains mecs ont senti qu'il fallait qu'ils redeviennent ces gladiateurs et qu'ils cultivent à mort leur corps - pas sur le mode de la chirurgie mais sur celui de la musculation et de tout ce qui pouvait rappeler ce corps antique.

Dans ton film, ce ne sont pas les vieux qui portent les discours les plus réactionnaires mais bien les jeunes. Est-ce ta vision de la jeunesse d’aujourd’hui ?
Je ne crois pas en une jeunesse unique. Il y a des bourges, des pauvres, des éduqués, des pas-éduqués, des gens qui réfléchissent et d'autres qui ne réfléchissent pas parce qu'ils sont trop pris par leur travail au jour le jour. Et puis il y a des gens qui ont cette forme de grâce : même si leur milieu n’a pas mis à leur disposition des outils critiques pour penser le monde, ils ont la subtilité de pouvoir se détacher et de prendre de la distance par rapport à ce qu'ils vivent. Dans ce film, j'ai plutôt filmé des gens qui n’ont pas le temps de se poser de questions, parce qu'ils sont trop pris, soit par leur quotidien, soit par la solitude. Je peux m'identifier à des gens comme ça.

Ce qui fait lien entre tes personnages, plus que la rencontre, c'est la solitude.
C'est très triste dit comme ça mais oui, je crois que plus on moins consciemment, c'est ce que j'ai voulu montrer dans ce film. Pas « montrer » au sens de manifeste, mais par rapport à des gens que je vois. Autant avec Mercuriales, j'avais vraiment envie de croire en l'amitié, au bel échange intime possible entre deux personnes. Autant, avec ce film j'étais un peu plus désenchanté. Je ne voulais pas me concentrer sur l'histoire d'une personne, plutôt raconter un état du monde. Mon propos, c'était de montrer qu'il y a des correspondances entre les choses, des motifs qui se retrouvent d'un personnage à l'autre. Ce soleil permanent, c'est une sorte de malédiction : la solitude de quelqu'un amène à la solitude d'un autre - j'aime l'idée que les liens ne soient pas narratifs, qu'ils soient des échos de motifs et d'obsessions.

Tu conjugues la violence du propos à une esthétique très séduisante. Pourquoi ?
Ça nous ramène au soleil : on a l'impression qu’il est une bénédiction, parce qu’il est doux, caressant et en même temps, le soleil fait partie des choses les plus agressives au monde, il aveugle, donne des cancers de la peau : tout mon film repose sur la brûlure. J'ai l'impression que le XXème siècle s'est intéressé à une sorte de poésie des marginaux, à la beauté des pauvres gens. Aujourd’hui, ce qui m'excite au cinéma, c'est de montrer ce qui a pu être considéré comme du mauvais goût par le XXème siècle - la vulgarité du capitalisme, de cette laideur qui est partout et qui peut révéler sa beauté une fois qu'elle est filmée. J'ai pas envie de filmer des choses sur lesquelles le cinéma est déjà passé, qu’il a déjà rendues romantiques - la beauté poétique que le cinéma a pu trouver dans la nature ou la pauvreté. Je n’ai pas envie de faire des films simplement critiques ou ironiques : il faut qu'il y ait de la fascination. Les choses qui m’intéressent le plus sont celles dont on ne sait plus quoi penser, parce qu’elles jouent sur quelque chose de très archaïque en nous – ce n'est ni bien ni mal.

Sophia Antipolis Virgil Vernier
Sophia Antipolis Virgil Vernier


i-D est partenaire de la sortie de Sophia Antipolis qui sera projeté ce soir en avant-première au cinéma Max Linder à Paris. Pour réserver vos places, c'est ici.

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