les gens parlent d'amour, ash kidd parle de ce qu'il connait

Pour la sortie de son nouvel EP Stereotype, le rappeur sort enfin du silence pour nous parler de pop, de sentiments et de Strasbourg, sa ville de coeur.

par Antoine Mbemba
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30 Mars 2018, 9:32am

Aurélien Nobécourt Arras

Jamais il n’a été aussi simple de se perdre dans des genres, des albums, des morceaux encore inconnus la veille, trouvés au gré d’une exploration aveugle dans les tréfonds de Soundcloud, Youtube et autres sites spécialisés. Tout est là, à portée de clic, à tel point que trouver la pépite en devient une épreuve de patience comme nulle autre. À tel point, aussi, que nos exigences s’y forment de plus en plus fermement, et guident les mélomanes à la recherche de la bonne graine sans aucune forme de répit. Il y a de tout, pour tout le monde et un peu partout pour qui s’en donne la peine. Ce qui est encore très rare, par contre, c'est d'y trouver des morceaux suscitant l'émotion forte. Alors, quand début 2016 je suis entré dans le monde d’Ash Kidd par la merveilleuse porte de son morceau « Nostalgie », je ne l'ai plus lâché. Parce qu’outre l’incroyable audace d’une reprise de « J’ai demandé à la lune » d’Indochine, il ne reste qu’une chose. L’émotion, brute. En poursuivant ma quête de vibrations, achevé par la beauté et l’intensité romantique de son « Motel », je suis reparti sonné, avec la conviction d’être tombé sur un artiste qui sait convoquer dans son rap tous ses anges et démons pour élever nos vies et nous autoriser à frimer auprès des potes : on a trouvé une pépite.

Jusqu’aujourd’hui, Ash Kidd n’a donné aucune interview. J’ai eu le plaisir d'être le premier à défricher et tenter de déchiffrer en personne ce musicien hors-norme originaire de Strasbourg. Mais ce n’est pas la peur qui l’a tenu tout ce temps loin des magnétos – ce serait presque un excès d’humilité. « Avec toutes les interviews qu’on m’a proposé, que je n’ai jamais faites, je me posais la question en tant qu’humain, ‘mais qu’est-ce que j’ai à leur dire ?’ Je te dis déjà tout dans mes sons : que j’ai pleuré hier, que j’ai cassé avec ma meuf, que j’ai des problèmes de famille, que j’ai quitté l’école, que je suis sorti de cette soirée complètement saoul. Je te dis tout. On n’étale pas nos sentiments pour rien. Ce n’est pas facile de le faire. » On ne peut clairement pas reprocher à Claude Bourgeois, au civil, de ne pas tout donner ou presque. À l’opposé des « artistes qui n’ont pas beaucoup à proposer, musicalement parlant, et qui font des tonnes d’interviews, » Ash Kidd a gardé le silence pour faire crier sa musique, bâtir un univers cru, mélancolique, fatalement romantique et fidéliser des fans forcés de se cantonner aux rimes et aux quelques clips pour saisir les contours du jeune homme.

En deux albums et trois EP (dont un dernier, Stéréotype, sorti ce mois-ci) Ash Kidd a réussi à se construire un monde à la maîtrise technique et musicale impressionnante – il produit lui-même la plupart de ses morceaux – mais dont on lit entre les lignes de ses textes que la vie, la vraie, elle, est souvent hors de son contrôle ; le cœur coincé dans la main d’une fille ou le corps perdu dans les vapes d’une drogue. Un monde qui a fini dans la case rap après avoir tendu ses racines dans la pop, touché par les influences d’une famille remplie de musiciens, d’une grand-mère « qui m’a bourré à Michael Jackson » et d’une mère italienne qui faisait tourner les classiques de Laura Pausini. « Avant le studio, les enregistrements, je faisais déjà du son, raconte Ash Kidd. J’ai fait de la batterie jusqu’à mes 11 ans, puis du piano, et des compositions sur un panneau Midi. » Prendre le temps d’être musicien avant de devenir rappeur, c’est peut-être ça le secret de la musique d’Ash Kidd, un genre presque à elle seule. « Quand j’étais trop jeune pour faire du son ou même aligner une phrase ou des rimes, je ne faisais que des instrus. J’ai commencé par ça, par comprendre le son et les instruments, la musicalité. Plus tard, vers 15 ans, j’enregistrais mes premiers sons. »

Amateur de piano et guitare-voix, des airs pop qui résonnent encore, notamment au cœur de son tube tout récemment disque d’or « Lolita », Ash Kidd s’est d’abord énamouré des longues notes, loin d’un rap « moins ancré en moi. Mais petit à petit j’ai fait ma vie, j’ai eu des choses à dire et j’ai pris le rap comme porte-parole. » Le porte-parole d’un amour raconté à sa génération mais hérité d’une vision de la romance, fatale mais vitale, qui a infusé des décennies de chanson française. Dans son premier EP, Chillance Avenue (2014), un morceau bonus venait conclure un disque qui présageait l’éventail artistique de la suite, « Gainsbourg », où le rappeur rêvait, la voix enfumée, d’une « vie genre Gainsbourg ». « Je ne l'écoute pas vraiment, précise-t-il, mais je me suis retrouvé dans son attitude, sa façon d’avoir un problème avec l’amour et de traiter son problème. D’avoir l’air d’avoir une solution pour l’amour et la drogue, alors qu'il n'en a aucune. C’est cette brutalité-là qui m’a inspiré chez lui. »

Pour Ash Kidd, c’est à Strasbourg que les choses ont commencé à bouger, et que la magie a opéré. « J’y ai tout vécu, c’est mon enfance, mon adolescence. Ma première fille, ma première drogue, ma première soirée, mon premier club. Si tu viens de là-bas et que tu as ridé comme nous, tu peux comprendre (rires). C’est le fief. C’est beaucoup de sentiments une ville natale. » Il y a tout vécu jusqu’à un concert sold-out en 2017, « la confirmation, une réussite en soi. » Une ville dont le calme – relatif, la ride y est apparemment redoutable – a permis au rappeur de concocter sa recette mélancolique, ses complaintes hédonistes et ses retours de flammes poétiques. Une formule distillée notamment en deux albums, CRUISE sorti en 2015 et Mila 809, sorti l’an dernier.

Du premier, on retiendra les tubes indémodables cités plus haut, « Nostalgie » et « Motel », la puissance olfactive de « Parfum », le flow sombre de « TN » et plus généralement un art du story-telling. Une formidable capacité à hisser son expérience personnelle, ses déboires amoureux et ses expériences lysergiques pour en faire des morceaux de nostalgie qui parlent à tous. Un album qui raconte la mélancolie parfois obscure, sous codéine mais vivace, à laquelle on s’accroche en attendant le soleil. « À chaque projet, j’essaye de retranscrire ce que je ressens à un moment précis. CRUISE c’était en 2015… Une autre période de ma vie ! Mila 809 c’est une autre vibe, qui correspond à une période, de l’été 2016 à l’été 2017, où on enregistrait dans un local, enfermés, sans réseau. J’ai voulu placer une ambiance tranquille. C’est aussi parce que j’ai pris de l’âge, je me suis calmé. » Sur Mila, Ash Kidd plane ; le timbre est plus optimiste qu’auparavant, parfois autotuné, virevoltant sur des beats plus « cloud », dirons-nous pour aller vite, et accouche de l’envoûtante mélopée « Nenufar » ; d’un « Valey » rageur et du fameux « Lolita », énorme succès à l’orée de la pop. De quoi asseoir les bases du nouvel EP – « plus mature, au message plus direct, fait dans la vivacité, mon préféré jusque-là » – Stéréotype, sorti le 9 mars dernier.

« Même si je sais que je ne le suis pas, avec les années j’ai l’impression d’être un stéréotype de cette génération, cette société. Avec les habits, les filles, la musique…Je pense que d’autres artistes peuvent ressentir ça, c’est pour ça que c’était puissant de choisir ce titre. Tous les gens qui m’ont mis dans une case, cet EP est pour eux. » Une superbe ironie, tant il apparaît qu’à chaque sortie Ash Kidd affirme de plus en plus sa singularité et atteint son rêve d’enfant décrit dans la première ligne du « Nostalgie 2.0 » de l’EP, « Cœur de Gangster » : « devenir moi-même ». Une ambition, une fois de plus, compliquée, « un travail jusqu’à la fin de ta vie, mais je sens que ça vient avec le temps, j’essaye de me canaliser, d’entrer dans mon personnage à fond, de devenir qui j’ai envie d’être. » Cœur de Gangster, c’est aussi le résumé en un titre de la dualité qui habite toute la musique d’Ash Kidd : l’amour, la rue. Deux pôles qui se confondent, s’aiment un jour et se tirent dans les pattes celui d’après ; quand la drogue suit le sexe et le deal précède la rencontre amoureuse. « J’ai toujours le sentiment de tremper dans ces deux trucs. Quand j'écris quelque chose, il n'y a que ça qui me revient. C’est ce qui m’arrive... les filles et la vie qu'on essaye de mener à côté… les problèmes perso, la rue, les dangers d’une enfance et les filles qu'on essaye d'avoir. Avec l'âge que j'ai, il en sort quelque chose de plus en plus positif. Avant je n'aurais pas pu en parler comme maintenant. »

Car oui, plus que jamais avec Stéréotype Ash Kidd se livre, nous ouvre les portes de son éternel home-studio, et laisse ses sentiments guider le flow. « Pour un artiste, il faut un temps d'adaptation entre sa réalité et ses textes. Moi je sens qu'avec les années je peux vraiment écrire ce que je ressens, sans mentir, sans me donner un rôle. C'est dur au départ, mais quand tu t'y mets, quand tu sens que tu kiffes parler à tes fans, tu n'as plus de problème à écrire tes problèmes. » La fanbase d’Ash Kidd est solide et donne à la tournée qui se joue en ce moment une saveur particulièrement intense. Ash Kidd passe de la bulle de ses sentiments à ceux de ses auditeurs. « Je suis allé à Lille pour la première fois la semaine dernière, c'était sold-out. Voir tous ces gens ça fait chaud au cœur. Je vois des gens qui me regardent dans les yeux, qui chantent, comprennent mes textes. C'est l'aboutissement de tout, l'aboutissement de ma vie jusqu'ici. C’est l'amour des fans qui me fait sentir vivant. C'est un sentiment inégalable. »

Et ça se vaut : Ash Kidd délivre depuis des années un air inégalable, lui aussi. Incomparable en tout cas. Peut-être la plus belle « pop » du rap français, à l’heure où celui-ci devient la nouvelle pop française, au sens de musique « populaire ». On ne peut que lui souhaiter plus de disques d’or, parce qu’une pépite musicale ça se partage, et peut-être s’attendre à quelques interviews à l’avenir, « mais bien saucées ! (Rires) ». Tant que ça n’empêche pas le reste de tourner, ça nous va. De toute manière, « Il y aura toujours ta vie, ta routine, ta famille, tes amis et la fille avec qui tu veux être ou la fille avec qui tu ne veux plus être. » Et il y aura Ash Kidd pour nous le raconter.

Ash Kidd est en tournée dans toute la France, le 7 avril à Nantes, le 10 à Lyon, le 11 à Paris (complet), le 12 à Rennes, le 14 à Strasbourg (complet), le 20 à Marseille, le 21 à Grenoble. L'EP Stereotype est disponible depuis le 9 mars dernier.

Photo : Aurélien Nobécourt Arras

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