sophie a changé l'industrie de la musique (et la pop) à tout jamais

Elle est l'une des productrices les plus avant-gardistes de sa génération et repousse chaque jour un peu plus loin les limites de la pop. i-D l'a rencontrée pour parler d'espaces queer, de son ascension fulgurante et du label PC Music.

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avr. 26 2018, 10:38am

Cet article a été publié dans le numéro i-D The New Fashion Rebels Issue, no. 352, Summer 2018.

« Ce n’est pas censé te faire te sentir bien, juste te faire ressentir quelque chose », hurle un gamin de moins de 16 ans à l’oreille de l’un de ses potes. Il est à peu près 23 heures dans un club gay de Heaven, et le concert de Sophie – le premier à Londres depuis son retour – touche à sa fin. La scène est vide, mécanique, des lasers et des bruits absurdes emplissent la salle depuis 10 minutes mais l’énergie du public demeure intacte. La foule est jeune, gender-fluid, maquillée avec sophistication, elle sourit de toutes ses dents et a les pupilles bien dilatées - un club qui montre combien la jeunesse queer régénère la nuit gay. Quand Sophie revient sur scène pour clore son set avec It’s Okay to Cry, puissante ballade tirée de son dernier album, l’excitation disparaît pour laisser place à l’émotion et porter vers un bouquet final triomphant de vérité.

Une semaine plus tard, Sophie est bizarrement arquée sur une chaise au fond du café Hackney Picturehouse. Elle porte une doudoune, un jean rose et du rouge à lèvres rose brillant. « Faire de la musique devrait toujours provoquer quelque chose, dit-elle, revenant sur la distinction entre se sentir bien et ressentir quelque chose. « J’ai toujours essayé de mesurer ce que je faisais en fonction de la réponse que cela pouvait susciter. Cela m'a souvent valu des retours négatifs mais je ne vois ça que de manière positive. » Notre première question visait son ressenti après la performance, mais Sophie semble préférer vouloir évoquer le public. « Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de communiquer avec le public – ce n’est pas mon seul désir, mais ça fait partie de mes préoccupations centrales. Jouer devant une foule libre d’inhibitions, dont les expériences ont le pouvoir de changer fondamentalement le monde dans lequel on vit. »

Sophie porte une veste Circus Hotel. Robe Dries Van Noten.

Sophie est sortie de l’ombre il y a environ cinq ans, en tant que membre du label PC Music et amie de son fondateur A.G. Cook. La plupart des « retours négatifs » dont elle fait état peuvent être attribués aux critiques divisées que génère sa musique : « PC Music : futur de la pop ou ‘méprisante parodie’ ? » s’interrogeait The Guardian en mai 2015; « Le moment est-il venu de débrancher PC Music ? » renchérissait Vice un an plus tard. Pastiches synthétiques inspirés par la culture internet, le capitalisme et le consumérisme, les sons hyperactifs, déformés ont grandi rapidement, jusqu’à leur paroxysme et, au moment où ils devenaient mainstream, PRODUCT – le premier album de Sophie - s’imposait partout. « J’étais très excitée par PC Music, en premier lieu parce que ce sont des amis. Ce sont les premières personnes à faire de la musique avec qui j’ai noué de vrais liens. J’étais excitée à l’idée d’appartenir à quelque chose qui marquait une rupture avec l’éternel recyclage de dance music qui avait lieu à l’époque. »

« Il y avait beaucoup de femmes impliquées chez PC Music, c’était une atmosphère de collaboration très forte. Pour une fois, je n’étais pas confrontée а l’atmosphère machiste qui était très lourde а ce moment-lа. »

Qu’on aime ou qu’on déteste, à travers 8 chansons, Sophie a contribué à créer un choc sismique dans les charts : la pop culture s’est enrichie de sons plus underground, et a vu les questions du genre s’immiscer dans sa partition. « Il y avait beaucoup de femmes impliquées chez PC Music, c’était une atmosphère de collaboration très forte. Pour une fois, je n’étais pas confrontée à l’atmosphère machiste qui était très lourde à ce moment-là. » Durant cette période, Sophie reste extrêmement discrète au sujet de sa propre identité, accordant peu d’’interviews et laissant rarement la place aux interactions via les réseaux sociaux. Le peu de couverture médiatique qu’il y a hésite entre le masculin et le féminin quand il s’agit de la désigner par un pronom, et souligne l’incompréhension dont elle fait l’objet. Cette confusion demeure un sujet sur lequel Sophie ne souhaite pas s’exprimer, mais depuis son retour à la fin de l’année dernière, elle amène une dimension très personnelle à ses titres solo : elle utilise sa propre voix, apparaît dans ses vidéos et chante en live sur scène.

« Je crois que le seul moyen de juger les choses, c’est de sentir ce qui est bon pour soi, ne pas se forcer et en ce moment il me semble naturel de faire ça – d’être dans la lumière » explique t-elle, tapant sa cuillère à café sur la table avant de la jeter un peu brusquement et de s’en excuser aussitôt. Cette tension entre le fait d'être une performeuse et une personne privée est évoquée par les trois nouveaux titres de Sophie. « Spit on my face / Put the pony in his place » déclame Sophie sur Ponyboy, un titre fier, libre et sexuel accompagné par une chorégraphie d’inspiration BDSM. « My face is the front of shop / My face is the real shop front / My shop is the face I front / I’m real when I shop my face » - est le refrain motorisé de Faceshopping, une contemplation penchée vers ce qu’est réellement l’identité. « Il s’agit de se demander ce qui est authentique dans la manière de se présenter au monde. Est-ce à travers la caricature qu’on fait de soi en ligne, à travers Instagram ? Y-a-t-il réellement une manière plus honnête de s’exprimer ? » Le sous-texte, c’est qu’il n’en existe peut-être pas.

Veste Fendi. Top Veronique Leroy. Pantalon Martine rose. Boucle d'oreille Sonia Rykiel.Mmontre vintage chez The Contemporary Wardrobe Collection. Collants Falke.

Ce qui semble prédominer dans la pratique artistique de Sophie, c’est le désir de créer une communauté sûre, accueillante pour ses auditeurs, un espace qu’elle a elle-même lutté pour trouver lorsqu’elle était plus jeune. « Je veux créer des espaces qui permettront à n’importe quelle expression de prendre place ; des espaces libres, musicaux, décadents. Pas décadents d’un point de vue matériel, mais décadents en termes de liberté d’expression totale. J’essayais de trouver des espaces qui correspondent à cette idée, en fréquentant des lieux comme le Berghain, voir comment ils existaient, mais ils étaient enracinés dans quelque chose qui ne me semblait pas interagir avec la pop culture de manière intéressante. » Son live semble combler cet espace mais Sophie ne le rattache pas à la nuit queer de Berlin ou de Londres. « Je n’ai jamais été très portée sur les performances de type karaoké ou sur les concours de drag queens. Ce n’est pas une influence pour moi. J’ai toujours rêvé de créer une atmosphère de l’ordre de la communauté, qui soit queer, fluide, diverse, dynamique… J’imagine que c’était en réaction à la culture club de Londres qui était très macho quand j’ai commencé à faire de la musique. Je voulais amener quelque chose de différent, innover et ouvrir un autre espace pour les gens. » Et à en juger par l’état de la salle mardi dernier, il semblerait qu’elle y soit parvenue.

Il y a deux ans et demi, ce désir a poussé Sophie à s’installer à Los Angeles, un endroit dans lequel elle a hâte de revenir bientôt. « Je crois qu’il y a une ouverture et une acceptation que je n’ai trouvé à aucun autre endroit. Mes amis à LA et la communauté de là-bas, sont des gens tolérants et engagés. Cela me donne du temps et de l’espace pour travailler, et il y a plein de personnes qui m’inspirent. » Entourée par certains des plus grands artistes de l’industrie, avec qui elle collabore, cela semble presque évident. « Je me sens bien à LA » conclut Sophie, calmement. Même si tout n’est pas une question de se sentir bien, comme l’a un jour dit un gamin sage.

Veste Paco Rabanne. Sous pull Topshop.
Veste Simone Rocha. Top Y/Project. Shorts Erika Cavallini. Pantalon vintage de The Contemporary Wardrobe Collection. Chaussures Costume studio.
Veste Pringle of Scotland. Chemise vintage de The Contemporary Wardrobe Collection. Pantalon Martine Rose. Boucle d'oreille Swarovski.

Credits


Photographie Lea Colombo
Stylisme Emilie Kareh

Coiffure Cyndia Harvey at Streeters. Maquillage Niamh Quinn at LGA avec les produits Chanel Les Beiges Tinted Moisturiser. Assistant photographe David Mannion. Assistante styliste Camille Marchand. Assistant coiffure Blake Henderson. Assistante maquillage Libby James.