Capture du clip "Désaccordé" de Vald

et sinon, c'est quoi le problème de la france avec le rap ?

Le rap français n'a jamais été aussi hégémonique qu'aujourd'hui. Si les médias traditionnels ne peuvent plus l'ignorer ou le mépriser, ils peuvent encore élire un rap pop et sage, qui ne les dérange pas trop. Faut pas pousser.

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18 Avril 2018, 10:33am

Capture du clip "Désaccordé" de Vald

Fin mars, sur le plateau du 20 heures de TF1, Maître Gims était comme chez lui, le cuir-fourrure sur les épaules et l’éternel pare-brise sur le nez. Après un reportage d’un peu moins de deux minutes dressant l’état du rap hexagonal et faisant de lui l’incarnation de « la mutation de cette musique en France », Meu-Gui déposait avec l’humilité qu’on lui connaît les mots d’une victoire pourtant pas si modeste : « le rap est la nouvelle variété. » Une chose est sûre : son rap est la nouvelle variété. Qui d’autre peut en 2018 sortir du four un album de 40 titres, y inviter Lil Wayne, Sofiane et Vianney, y mêler le flow ciselé de ses jeunes années et des ballades pop calibrées pour NRJ, en vendre quasiment 200 000 copies en 10 jours et préparer un Stade de France pour l’an prochain ? En d’autres termes : qui d’autre peut aujourd’hui, en France, prétendre au titre de pop star ? On cherche encore. Alors sur ce plateau du 20 heures, l’artiste était accueilli en fonction. Il évoquait Johnny et ça sonnait juste. Puis on apprenait au détour d’une question que Maître Gims ne faisait plus partie de ces « bad boys » du rap et, vu le sourire de la présentatrice, c’était la bonne nouvelle de l’année.

Revenons en arrière, au début du même mois de mars, quand un article de deux paragraphes divisait encore le monde. En tout cas le monde qui héberge fans et détracteurs d’Eddy de Pretto. Signée Olivier Lamm pour Libération, la courte chronique de son album Cure est incendiaire, injuste pour beaucoup, salvatrice pour d’autres. Le personnage du « sans-dents » gay de banlieue est cartonné, le disque vendu au registre urbain est « prévisible », « monotone », « laid », « monstrueux » et les éclats de voix des médias en pâmoison de facto démesurés. Pour le journaliste, les contours de la musique et le profil du jeune Eddy de Pretto, « dans la France de 2018, c’est du sur-mesure pour sortir les publics de scènes de musiques actuelles de la torpeur et faire parler de soi dans les médias terrorisés à l’idée d’écrire sur un rap toujours plus hégémonique chez la jeunesse parce qu’ils n’en écoutent pas. » Levée de boucliers, scandale sur les réseaux sociaux : acharnement médiatique, article injurieux, honteux, qui ne comprend pas qu’Eddy de Pretto est le futur, ou au moins un pan de l’avenir de ce qu’on aime appeler la « musique urbaine ». Après tout, il vient de Créteil et aime le rap.

« La percée est là, concrète : En 2015, aucun disque rap n’était disque platine. En 2016, il y en avait trois, en 2017 au moins treize. »

Ces deux exemples, à quelques semaines d’écart, représentent à la perfection l’indéniable force du rap en France, mais aussi sa plus grande faiblesse quand son récit se retrouve entre les mains de ceux qui ne le comprennent pas ou refusent de le comprendre. Jamais le rap n’a été aussi important, incontournable. Maître Gims a raison, c’est la musique populaire d’aujourd’hui et la musique populaire en France, historiquement, c’est la variété. Les productions de Goldman, les leçons d’amour de Pagny, les susurrements de Voulzy et Souchon, j’en passe, sont aujourd’hui remplacés en termes de popularité par la voix de stentor de Gims, les ad-libs de Niska, l’afro-trap de MHD, l’endurance de Booba ou la douce dépression d’Orelsan. La percée est là, concrète : En 2015, aucun disque rap n’était disque platine. En 2016, il y en avait trois, en 2017 au moins treize.

Une fois que c’est dit, qu’il est acquis que le rap est la musique populaire du moment – la « pop » pour faire simple – où va-t-on ? Avec Maître Gims, TF1 et les autres ont fêté un roi du rap français qui justement ne rappe plus ou presque plus sur son dernier album. Avec Eddy de Pretto, l’élite médiatique a forcé un récit rap – que lui-même se refuse à porter – sur un artiste qui fait tout sauf du rap. Pour beaucoup de journalistes, le rap n’est qu’une étiquette vendeuse, bonne à faire suer de curiosité, qu’il faut rattacher à des artistes suffisamment sages et au diapason du fameux « héritage de la chanson française » pour faire le pain des grands titres. Au téléphone, Olivier Lamm parle de « rap France Inter, le rap qui ne fait pas peur, le rap du gentil mec ‘intégré’, qui s'insère dans une culture qui existe déjà plutôt que de faire valoir sa culture à lui. » Quand Lomepal passe chez Ruquier en mars 2018 (encore, décidément), Yann Moix l’applaudit parce qu’il n’est pas comme « les rappeurs d’avant, qui faisaient des gestes impossibles et qui voulaient tout casser. » Parce qu’il « croise les jambes en chantant ». Sagement. Quand Sofiane passe à Quotidien, Yan Barthes passe les trois quarts de l’interview à lui parler de ses déboires judiciaires. Et l’artistique en vient relégué au rang de la bonne conduite. « Je sens un mépris prégnant et insistant de certains artistes très populaires, comme Jul, continue Olivier Lamm. Ou une angoisse de mal écrire sur un phénomène qui est le fait culturel de la jeunesse. Des petits blancs de 35 ans - dont je fais partie - qui te disent qu’Eddy de Pretto est le futur du rap, c'est effarant. »

Le problème de la représentation du rap français dans les médias s’est décalé, même si le paysage audiovisuel traîne encore quelques Gaulois à la potion forte en préjugés – au revoir Thierry Ardisson. On est passé d’une sous-représentation à une incompréhension visible. À une époque, le genre était ignoré, méprisé quand il avait la chance suprême d’apparaître à la télé, offrant des scènes hallucinantes à revoir comme cette tristement célèbre interview de Fabe à Taratata. Aujourd’hui, et tout particulièrement depuis 2015-2016, les médias généralistes ont dû s’en rendre aux chiffres de ventes d’albums et faire passer certaines des grosses têtes rap de l’année passée, audience oblige. Les artistes rap, en grande partie ceux qui répondent aux critères sus-cités, sont visibles mais l’appréciation et la critique de la culture rap restent à côté des pompes. Là aussi, les chiffres, pour Olivier Lamm, « c'est un artifice pour éviter le mépris ou l'exaltation. C'est surtout un refus de considérer ces objets esthétiques comme des objets esthétiques. Il n’y a aucune fabrication d'un discours critique sur le rap. Soit un artiste est bien parce qu'il est populaire, soit on n’en parle pas. Au milieu c’est béant. » Et quand il faut essayer d’expliquer pourquoi untel est populaire, le journaliste ne peut s’empêcher de justifier son intérêt à coups de références à la chanson française. Comme si un style musical vieux de 35 ans ne pouvait se tenir seul.

« Ramener chaque artiste rap ou s’en rapprochant à ses aïeux de la chanson française est un aveu d’incompréhension comme de flemmardise journalistique. D’ailleurs on s’y perd : Brel c’est Oxmo Puccino, Stromae, Abd Al Malik ou Eddy de Pretto ? »

« C'est une longue histoire, ça a commencé avec MC Solaar, ajoute Olivier Lamm. Le prétexte pour l'écouter c'était de dire que c'était le nouveau Brel ou le nouveau Prévert. Il faut toujours se référer à la variété, la chanson française, pour légitimer l'expression de la jeunesse populaire. » Bien sûr que le rap tient sur des racines qui rampent au-delà de son « seul » genre musical. C’est sûrement ce qui fait du rap français l’une des itérations du style les plus passionnantes et écoutées du monde. Aujourd’hui, le rap est le plus fidèle héritier des grandes heures de la chanson réaliste, des plaintes de Fréhél, de la poésie de Piaf, de ces femmes qui chantaient les quartiers populaires de Paris, l’argot et les voyous, la prison sociale et les cœurs fendus. Simplement, ramener chaque artiste rap ou s’en rapprochant à ses aïeux de la chanson française est un aveu d’incompréhension comme de flemmardise journalistique. D’ailleurs on s’y perd : Brel c’est Oxmo Puccino, Stromae, Abd Al Malik ou Eddy de Pretto ? Opposer le rap aux figures qui ont manié les mots avant lui, c’est nier son existence propre, nier une légitimité et refuser l’expression d’une écrasante partie de la jeunesse française. Nul doute que ces comparaisons ont souvent pour but d’élever, de rendre accessible des rappeurs à une frange de la population qui n’y voit parfois qu’une « sous-culture ». Elles peuvent être flatteuses mais ne sont souvent qu’un fardeau, le gribouillage insidieux d’une culture trop compliqué à comprendre, plus facile à calquer sur ce que l’on connaît.

Au-delà de ce déni d’existence propre, le rap est le seul genre musical en France à se voir reprocher autant sa violence que son calme, alors la terminologie « pop » vient comme un écueil tombé du ciel. « C’est toujours les mêmes choses que l’on reproche aux rappeurs, explique Olivier Lamm. Soit ils ne parlent pas assez de problème de société, soit ils en parlent trop. Il n'y a pas de juste milieu. Le fait que ce soit des artistes qui développent une parole, une esthétique, ça ne rentre jamais en compte. Ça fait 30 ans que c'est le même procès. C'est une musique qui souffre vraiment, en France, d'un racisme social. » Elle a pu être suffisamment politisée pour gêner et qu’on lui reproche un défaut de musicalité, et trop légère, festive, ludique pour être grillée sur l’autel du vulgaire et de l’indifférence politique. Soyez la voix de vos villes, mais pas trop quand même. Amusez-nous, mais n’oubliez pas votre discours moral sur « les quartiers ». Le rap, en France, est constamment regardé comme le vis-à-vis d’une culture « légitime », d’une culture traditionnelle savante, littéraire, produite par une élite bourgeoise et majoritairement blanche. Pendant des années, des décennies, il a suffi à cette culture-là d’ignorer purement et simplement ce mouvement de la jeunesse, de l’espérer passager et mineur. Aujourd’hui, alors que le rap a quitté ses murs de classes et s’exporte à toutes les cours de récré, les mécanismes défensifs de la vieille garde se font plus sournois : ce n’est pas « regardez, le rap existe », c’est « regardez, ce rap-là, qui nous convient, existe. »

Ignorer le rap est impossible, établir une zone grise indispensable à tout artiste pour accéder à un jugement critique construit, non-discriminant, c’est encore faisable. Maintenant, non-contents d’en avoir sapé le nectar pendant des années dans les médias, certains journalistes prennent le prétexte du succès du rap pour… décider de ne pas en parler. « Un collègue dont je ne citerais pas le nom parlait de Vald à la radio, se souvient Olivier Lamm. Il est entré dans un délire paranoïaque : affirmant que les artistes rap passent leur temps à se plaindre qu'on ne parle pas d'eux dans les médias alors qu'ils sont partout. Lui disait défendre des artistes plus fragiles, qui en gros font de la chanson. Et le fait que ces gens-là aient une origine sociale bien plus privilégiée que la plupart des artistes rap avait l'air de le rendre dingue. J'avais l'impression d’entendre un mec parler de grand remplacement. » Comme si le succès, la domination culturelle du rap en France, il fallait soit la refuser, soit en faire un problème sociétal à combattre. Comme si le rap n’avait même plus besoin d’être politique ou transgressif pour être une menace.

« Maître Gims est hyper important pour beaucoup de gens en France aujourd'hui. Il serait temps que la critique accepte ce fait et qu'elle parle de ses disques comme elle parle des disques de Françoise Hardy. »

Pour Olivier Lamm, critique affûté, le corps médiatique dominant a un choix à faire sur le rap. « Maître Gims est hyper important pour beaucoup de gens en France aujourd'hui. Il serait temps que la critique accepte ce fait et qu'elle parle des disques de Maître Gims comme elle parle des disques de Françoise Hardy. Il y a un point de bascule que la critique française doit réussir à faire. Ou alors elle accepte de complètement se couper de ça. » Et alors on peut se poser la question, se demander si dans son essence même, le rap n’est pas destiné à être fatalement incompris, caricaturé, déformé, et si ce traitement en total décalage ne permet pas au mouvement de garder de sa saveur alternative. Quand on lui demandait récemment ce qu’il pensait de la catégorie Musique Urbaine des Victoires de la Musique 2018, qui avait décidé de snober Niska ou Damso, pourtant cartons de 2017, Vald appelait le net à se détendre : il n’y a rien à attendre d’eux, ils n’ont jamais rien donné ou rien compris au rap. Et c’est un choix qui se tient, parce que ce qu’il faut retenir, c’est que cette hégémonie du rap est là, bien là. Et ce n’est clairement pas les Victoires de la Musique ou je JT de TF1 qu’il faut remercier pour ça. La culture s’est fait ses propres canaux, ses propres porte-paroles, ses relais à elle, loin des chaînes hertziennes et des pages culture des généralistes.

Mais on peut déplorer que soit refusé au rap le droit d’un traitement journalistique normal et dû à toute forme artistique. Le rap, comme tout autre genre a besoin d’être défendu et critiqué partout, pas uniquement dans les publications, émissions spécialisées. Il le faut, pour définir ce qui est bon, ce qui ne l’est pas, aider ceux qui aiment le rap à comprendre ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas. « Moi j’ai envie de lire des articles sur le rap français qui me donnent envie d'écouter des disques dont je me dis qu'a priori ils ne sont pas pour moi, » conclut Olivier Lamm. En attendant qu’ils comprennent, ou après avoir abandonné tout espoir à ce niveau-là, restent les médias spécialisés, les émissions de Mehdi Maïzi, du Mouv’, d’OKLM Radio, les papiers de l’Abcdr du Son, de Genono, de Yérim Sar, l’émission le Grand Pari (à qui il faut donner un coup de main pour la suite), les freestyles et interviews de Rentre dans le Cercle, les pages de Booska-P, Grünt sur Nova…

En ce moment, une guerre fait rage au sein du rap français à propos d’une supposée triche au streaming. Des allégations qui traînent depuis fin 2017 déjà et qui aujourd’hui viennent s’étayer sur la base d’un reportage de M6 sur le sujet, que personne n’a vu à part peut-être Maître Gims... Mettons de côté le fait que certains rappeurs érigent en loi le travail journalistique d’une chaîne qui (même si on lui doit Rapline, merci Olivier Cachin) a œuvré comme tant d’autres à la caricature de ce mouvement. Oublions aussi que cette chaîne use son énergie à « révéler » une machination des scores de vente, prenant le risque de jeter l’opprobre et la suspicion sur tout le milieu – les chiffres étaient trop beaux, ils n’ont pu que tricher. Oublions même qu'on s'en fout un peu. On peut regretter par contre que, dans ce cas précis, le rap se fasse le pire ennemi du rap et se rappeler qu’au-delà de l’explosion artistique de ces dernières années, c’est justement grâce au streaming, à YouTube, aux réseaux sociaux, armes d’une jeunesse première consommatrice du rap, que le genre n’a pas besoin des médias traditionnels pour dominer les goûts musicaux de classes sociales de plus en plus diverses. C’est peut-être très bien comme ça. Le problème, c’est que les médias vont avoir de plus en plus besoin du rap pour délivrer des pages lues et points d’audimat. C’est là toute la satisfaction et tout le risque d’une hégémonie : le rap a tout gagné, maintenant il a tout à perdre. Mais s’ils n’ont pas voulu ou compris comment le mener au sommet, ce n’est certainement pas eux qui vont comprendre comment l’en faire descendre.